L’exploitation ordinaire des femmes de chambre à l’ombre de l’Euro de football

Actualité
Benoît Gilles
29 Juin 2016 9

Les femmes de chambre de l'hôtel B & B de la Joliette débrayent pour protester contre "la répression" envers deux d'entre elles. Il y a une semaine, elles ont mené une grève de dix jours pour dénoncer le paiement à la tâche : 1,50 euro par chambre nettoyée.

Photo: Benoît Gilles

Photo: Benoît Gilles

C’est un mouvement social minuscule, à la croisée de deux actualités nationales écrasantes, l’Euro de football et la mobilisation contre la loi travail. À l’heure où les syndicats défilent pour la onzième fois à Marseille, une poignée de femmes de chambre de l’hôtel B & B de la Joliette ont décidé de débrayer. Elles entendent protester contre ce qu’elles estiment être une sanction à l’encontre de deux d’entre elles. Leur employeur, Propeo, a décidé de les déplacer sur deux hôtels à proximité du stade Vélodrome, pour le prochain match à Marseille de l’Euro de football, ce dimanche.

Joint par nos soins, le gérant de la société Propeo, Frédéric Leonetti justifie ce changement d’affectation : “Nous avons besoin de renfort en raison de l’affluence due au quart de finale. C’est une manière de montrer la qualité de nos services aux touristes. Ces employées ont été prévenues par courrier recommandé avec accusé de réception, sept jours avant comme leur contrat le prévoit en cas de mobilité.” Il assure également que ces deux personnes ne sont “pas les mêmes” que celles qui faisaient grève dix jours avant. Du 10 au 19 juin, les femmes de chambre des B & B de la Joliette et d’Euroméditerranée, toutes salariées de Propeo, ont levé le balai pour obtenir de ne plus être payées à la tâche : 1,50 euro par chambre, à raison de quatre chambres par heure, loin des 7,58 euros du SMIC horaire net.

Piquet de grève au B & B

Devant l’hôtel B & B, les femmes de chambre en piquet se protègent de la chaleur avec les drapeaux des militants de la CNT-SO (Confédération nationale du travail – Solidarité ouvrière) venus en soutien. Le son de cloche est fort différent. “C’est absurde, s’insurge Marie-Neige, une des deux salariées concernées. Bien entendu, c’est une suite de notre mouvement. Je suis gouvernante. Normalement, j’encadre les femmes de chambre. Là, il me change d’hôtel et je suis censée faire le ménage.” Aucune ne dit avoir reçu le moindre recommandé à leur domicile. “Ils nous ont remis un papier de la main à la main, il y a quelques jours et c’est tout”, témoigne Nassabia, qui elle aussi a vu son affectation et ses jour de travail modifiés.

Quant à l’argument de l’Euro de football, il fait rire tout le monde. “Les jours de match, tous les hôtels sont complets. Les prix sont affichés. La chambre simple passe à 150 euros”, note Fouzia. 100 fois le revenu pour une chambre nettoyée. Elles soupirent derechef quand on leur rapporte que leur employeur indique qu’elles sont depuis peu dans l’entreprise. “Cela fait un an que je travaille ici, rétorque Nassabia. Et c’est mon troisième employeur.” Marie-Neige compte le même nombre de contrats depuis octobre 2012.

D’après leurs témoignages, B & B a changé trois fois de prestataires depuis cette époque dont deux entre 2015 et 2016. C’est donc Propeo qui est depuis peu dans la place. À chaque fois, les mêmes conditions sont proposées aux employés : travail à la tâche, payé à la chambre, très loin des minima prévus par la législation. Pourtant leur contrat de travail à temps partiel prévoit un salaire payé au mois pour des horaires journaliers. “Officiellement, nous sommes payés 9,94 euros brut de l’heure, reprend Marie-Neige. En réalité, on travaille 2 h 30 pour cette somme-là.”

Pas de pointeuse, ni d’horaires de début et fin de journée

“Il n’y a ni pointeuse, ni même de fiches qui précisent les heures de départ et d’arrivée, poursuit Michel, l’un des rares valets de chambre de l’hôtel. Du coup, ils calculent nos horaires en fonction du nombre de chambres qu’il y avait à nettoyer ce jour-là.” Ce dispositif serait un décalque du mode de calcul que l’hôtel lui-même impose à son prestataire. Sauf que dans la réalité du travail, le quart d’heure prévu est loin de suffire pour nettoyer la chambre. “Il faudrait une demi-heure, poursuit Marie-Neige. Mais comme le patron nous pousse, nous sommes obligés de travailler très vite et les gouvernantes se retrouvent à faire du harcèlement.” Du coup, l’heure de pause prévue dans leur contrat de travail (mais non rémunérée) passe à l’as. Les travailleuses enchaînent les chambres pour pouvoir finir à temps.

“La situation a un peu évolué dans les hôtels de standing où on trouve pointeuse et fiche de report horaire, remarque Camille qui suit le mouvement pour la CNT-SO. Mais dans les hôtels d’entrée de gamme, on trouve encore des employeurs qui paient à la tâche, en particulier chez les sous-traitants.” Les sept femmes de chambre qui font le piquet ont toutes des contrats de 80 heures mensuelles avec des paies qui s’étalent entre 420 euros et 628 euros par mois. Et les horaires de 9 heures au milieu de l’après-midi rendent compliquées tout emploi d’appoint. “À moins de se lever à 4 heures pour faire des ménages et enchaîner avec l’hôtel, ce n’est pas possible, rigole l’une d’elle. Ou alors on est esclave.”

La police solidaire

Sur ces entrefaites, une estafette puis une voiture de police débarquent. En voyant l’attroupement féminin qui appelle à les rejoindre, l’officier soupire : “On nous avait parlé d’un hôtel bloqué avec des gens qui tentaient d’entrer de force à l’intérieur.” Un par un, les huit policiers débarquent et sympathisent d’emblée avec les femmes de ménage. “Quoi ? 1 euro 50 de l’heure ? Et ils ont le fouet aussi ?”, s’exclame l’un d’eux. Le ton est loin d’être à la répression. L’officier note le nom du syndicat et demande si le mouvement va durer. “Nous serons encore là demain”, assure les femmes de chambre.

Certaines de leurs collègues font un petit signe en sortant. Sous la pression, elles ont renoncé à faire grève. “Le patron a envoyé un huissier pour constater que nous n’avions pas repris le travail”, reprend Marie-Neige. La veille, l’inspection du travail est passée “comme à chaque changement de prestataire”, note une femme de chambre chevronnée. L’inspecteur mandaté a pris bonne note de leur témoignage. “À chaque fois, il demande l’installation d’une pointeuse mais rien n’est fait”.

Du côté de l’hôtel, on ne se refuse à tout commentaire en renvoyant vers le siège “à Brest ou Paris”. Le service marketing finit par rappeler pour décliner toute responsabilité de la chaîne hôtelière et donner le nom et le numéro de portable du gérant de l’entreprise sous-traitante. Ce dernier n’a plus retourné nos appels.

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