Expertise sur les conditions de travail à l’IRD, la direction juge le rapport « anxiogène »

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le 7 Nov 2016
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Fleuron national de la recherche sur le développement des pays du Sud, l’institut n’a digéré ni son déménagement à Marseille en 2008, ni l’arrivée d’un nouveau président directeur général en 2015. Un rapport d’expertise dresse un bilan très sombre des conditions de travail à l’IRD. "Malveillant", balaie le PDG qui refuse de prendre en compte ses conclusions.

L'immeuble Sextant, boulevard de Dunkerque, où est installé le siège de l'IRD.

L'immeuble Sextant, boulevard de Dunkerque, où est installé le siège de l'IRD.

Ah… Le monde ouaté de la recherche ! Ces couloirs blancs où grésille la matière grise en ébullition ! À l’institut de recherche pour le développement, l’IRD de son petit nom, cela serait plutôt crise de larmes, noms d’oiseaux et dépression. C’est en tout cas ce que conclut le cabinet Catéis en charge d’une expertise sur les risques psycho-sociaux au sein de ce fleuron français de la recherche sur le développement basé à Marseille.

Souvenez-vous, en mai, Marsactu décrivait dans le détail les effets du plan de réorganisation mené tambour battant par le nouveau PDG de l’institut Jean-Paul Moatti. En décembre, le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) a mandaté un cabinet externe, Catéis, pour évaluer les conditions de travail. L’étude a été menée, par questionnaire, entretiens collectifs et individuels au printemps. Le rapport final a été remis à la rentrée. Ses conclusions sont sévères : « burn-out, dépression, troubles anxio-dépressifs, troubles du sommeil, débordements émotionnels récurrents (pleurs, colère, etc.), conflits interindividuels, clivages entre les services… » 

« Les agents n’osent plus parler »

Ces symptômes de mal-être concernent principalement le siège marseillais où travaillent de nombreux contractuels. Ils ont été confirmés à Catéis « par plusieurs acteurs de la prévention » qui suivent l’établissement. Ces derniers soulignent également aux auditeurs que « les agents aujourd’hui n’osaient plus parler, en raison d’une perte de confiance dans le système d’alerte »Bref, ce que le rapport met à jour ne serait que la partie émergée d’un iceberg d’angoisse.

Les « verbatim » des entretiens décrivent une véritable violence : « J’ai subi des pressions psychiques », « On nous crie dessus », « Des menaces ont été faites pour que les collègues se taisent »« Ma dénonciation de la situation m’a conduit à une triple peine : arrêt maladie, primes amputées et blocage de mon avancement d’échelon », peut-on lire au fil des pages. « Des agents indiquent avoir été l’objet de menaces et d’injures, voire de maltraitance et rapportent un manque de respect envers les personnes », ajoutent les rédacteurs qui concluent à « un risque important pour la santé psychique des agents ».

Face à cela, Catéis décrit une « vision morcelée de la prévention et l’absence d’un collectif de travail dédié à ces actions » de la part de la direction. En conclusion, le cabinet liste une longue série de préconisations pour faire évoluer le système de prévention et mieux associer les agents à la réorganisation en cours.

Débat houleux entre PDG et syndicats

Présenté au comité d’hygiène, sécurité et conditions de travail, le 28 septembre dernier, le rapport n’a pas reçu un accueil très favorable de la direction. C’est un euphémisme. En lieu et place de Jean-Marc Châtaigner, le directeur général délégué qui préside normalement le CHSCT, c’est Jean-Paul Moatti lui-même qui se présente et préside à ses côtés. Il dézingue dans les grandes lignes le rapport Catéis. La réunion se passe mal avec les représentants syndicaux. Certains élus évoquent même de multiples entraves à la bonne marche du comité lors de cette séance. La délibération devant clôturer l’expertise n’a jamais été soumise au vote. Cette dernière n’a jamais été restituée aux personnels des principaux sites de l’IRD comme l’indiquait le cahier des charges. Le PDG de l’IRD n’en a cure.

Dans la foulée de la réunion du CHSCT, il publie une longue mise au point sur l’intranet de l’IRD. « Les analyses du Cabinet sont constamment anxiogènes et semblent souvent « à charge » vis-à-vis de l’actuelle gouvernance« , écrit-il. Il s’appuie sur le plan de résorption des emplois précaires qu’il a mis en place avec l’accord des organisations syndicales et qui mettra fin, selon lui, à une bonne part des angoisses.

Il annonce également la mise en place d’une « feuille de route » pour prévenir les risques psycho-sociaux qui fait fi du rapport Catéis : « Ce rapport ne respecte en effet pas les exigences méthodologiques minimales qui permettraient d’en faire une réelle référence pour la nécessaire action dans ce domaine, écrit Jean-Paul Moatti. Les limites et les insuffisances de ce rapport ne doivent en aucun ralentir la mise en œuvre urgente d’un véritable plan de prévention. »

Une mission limitée d’emblée

Dans le détail, il fustige la méthode scientifique mise en œuvre par le cabinet avec l’envoi d’un questionnaire qui n’a reçu que 48% de réponses de la population-cible. Le cabinet s’en explique longuement dans le rapport mais cela ne suffit pas à convaincre Moatti. Quant aux entretiens collectifs, ils n’ont accueilli que 7 personnes sur les 36 ciblées. Effectivement, cela fait peu. Mais les membres de l’administration qui participent « groupe-travail » censé accompagner l’expertise ont refusé le principe d’entretiens individuels.

Le cabinet Catéis s’explique longuement sur les difficultés de mise en œuvre de son enquête en insistant notamment sur « les carences dans les modes de communication qui auraient dû être mis en place par l’IRD pour appuyer l’expertise ». Quant au PDG, il répond quasiment la même chose dans son message : « La prise en compte des observations formulées tout au long de l’expertise par les représentants de l’administration aurait probablement permis de compléter et approfondir sa connaissance de l’institut ». Le même PDG qui a tout bonnement refusé de rencontrer les auditeurs.

Mais il oublie de dire que la méthode choisie était inscrite noir sur blanc dans le cahier des charges du marché à procédure adapté que l’IRD a publié pour recruter Catéis. « Cette décision a eu pour conséquence d’imposer des contraintes budgétaires et de délai, contraignant le choix méthodologique », écrit Catéis dans son rapport. Bref, une entrave en bonne et due forme à la bonne marche de l’audit. Joint par Marsactu, le cabinet Catéis a refusé de répondre aux critiques du PDG, réservant ses réponses aux seuls élus du CHSCT. Quant à la direction, elle renvoie aux messages urbi et orbi publiés par le patron, enfermé dans sa bulle… papale.

Actualisation : lundi 7 novembre à 13 heures. Précision sur le groupe travail et les entretiens individuels et la restitution du rapport.

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