Encagnane à l’épreuve des municipales

Série
le 8 Jan 2020
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Dans ce quartier prioritaire en lisière du centre d’Aix, un besoin d’écoute et une envie de "faire autrement" alimentent les attentes des habitants. Mais les candidats aux municipales ne se montrent pas nécessairement très concernés par les enjeux de la "ZUP".

Devant le boulodrome d'Encagnane (Photo Emilio Guzman)

Devant le boulodrome d'Encagnane (Photo Emilio Guzman)

« Encagnane est en retard. Des promesses sont faites mais ça n’avance guère », observe Mohamed Laqhila, député des Bouches-du-Rhône et candidat Modem pour les élections municipales à venir, attablé au café de la Rotonde. Pour lui comme pour plusieurs de ses futurs adversaires, Encagnane fait partie de ce que « la politique d’Aix-en-Provence a négligé ces dernières années. »

Ce quartier, situé directement en bordure du centre-ville, est à la fois central par sa position géographique, tout en étant à l’écart par son importance dans la vie communale. Urbanisé dans les années 1960 grâce à un vaste plan de développement économique et social, les façades de ce que tous appellent encore la « ZUP » (zone à urbaniser en priorité) ont depuis vieilli, pour laisser la vétusté et la précarité gagner ses rues. Désormais, Encagnane est un territoire contrasté, où ennui et initiatives citoyennes se côtoient en bordure de l’A51.

Une politique « au détriment des quartiers »

Les prochaines élections de mars 2020 pourraient marquer un tournant dans cette ville où Maryse Joissains (LR) est au pouvoir depuis dix-neuf ans. Pour Maurice Olive, maître de conférences en sciences politiques à l’université Aix-Marseille, Encagnane est le reflet de ce qu’il se joue à l’échelle nationale : « Depuis le virage néolibéral des années 2000, la tendance des villes est de miser sur leur attractivité en dédiant certains espaces à l’activité touristique ou commerciale pour y attirer au maximum des sources de profit. Cela se fait au détriment des quartiers, sans que les municipalités n’y prêtent particulièrement attention. »

Ce manque d’attention latent génère un désintérêt politique sensible des habitants d’Encagnane, bien que les taux d’abstention lors des scrutins électoraux n’aient pour l’instant jamais été en dessous des tendances nationales. Une proportion de sept habitants sur dix, interrogés par le politiste, se sont déclarés « inaptes à parler de leur vision de la politique locale. Une grande partie de la population d’Encagnane éprouve ce sentiment diffus que la politique n’est pas faite pour elle », résume Maurice Olive.

Sentiment d’abandon

Elisabeth Anfosso, habitante de la rue Léon Blum, jette ses déchets dans l’une des très rares poubelles de tri du quartier. Lorsque cette femme brune à la silhouette fluette compare son quotidien avec celui des Aixois du centre-ville, elle ne peut s’empêcher de soupirer : « On n’est pas traité de la même manière ici… Il n’y a peut-être pas les moyens nécessaires pour ça ». D’autres habitants ressent un manque délibéré d’action. « Comment voulez-vous que les gens vivent bien ici ? La maire ne fait rien », entend-t-on lors d’une réunion publique tenue le 24 octobre au restaurant Chez Paul, de la rue Le Corbusier.

Organisé par Thierry Brayer, rédacteur du blog l’Aixois, qui  fait campagne pour Mohamed Laqhila, ce rendez-vous a réuni une dizaine de personnes afin de faire remonter leurs doléances. Dans un brouhaha ambiant, la voix d’un jeune homme s’impose. Le seul, dans l’assemblée constituée d’une majorité de seniors. Ce sont les jeunes du quartier qui « traînent dans la rue » qui le préoccupent : « Avant il y avait des éducateurs de rue qui les encadraient. Maintenant ? Il n’y a plus rien ».

« Je comprends ce sentiment de délaissement des Aixois habitant autre part qu’en centre-ville », nous confie Jean-Marc Perrin, ancien adjoint de Maryse Joissains. L’élu au côté de la maire d’Aix depuis 2008, se présente cette fois-ci contre elle. « On en a beaucoup fait pour Aix, mais pas assez pour les Aixois. Avant de prévoir de grands projets, il faudrait commencer par remettre de la proximité au cœur de la politique de la ville. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui », argumente celui qui aime se présenter comme un maire de secteur du quartier de La Duranne.

« La proximité entre les habitants et la mairie se perd, que ce soit dans le centre comme dans les quartiers périphériques », considère Hervé Guerrera, qui était présent à l’échange tenu dans la salle de Chez Paul. Et le conseiller municipal et régional d’opposition (Partit Occitan) et ancien membre du collectif Aix en partage de pointer, « une technocratisation de la politique locale, où les décisions centralisées et linéaires ne prennent plus en compte la réalité du terrain ». Ce qui créerait un sentiment d’invisibilité chez les habitants du quartier, dans la perspectives des municipales à venir. « Il faut plus d’élus dans nos quartiers. On est laissés de côté, pas écoutés ni considérés », réagit un des membres du Conseil citoyen, instance de participation citoyenne présente depuis 2014 dans le quartier.

« Manque d’endroit pour sociabiliser »

« Les quartiers périphériques se retrouvent en dehors des cibles clés des municipalités, puisqu’ils ne symbolisent pas les espaces vitrines des politiques urbaines », expose Maurice Olive. « À cela s’ajoute le fait qu’il y ait assez peu d’équipements publics. Alors qu’il y a une véritable demande de lieux de partage à Encagnane », poursuit le chercheur. « Je viens d’emménager à Encagnane, et je regrette vraiment le manque d’endroit pour sociabiliser… Je n’ai nulle part pour échanger avec les mamans du quartier », témoigne Marie, mère de quatre enfants scolarisés à l’école Jacques Prévert. Aucun espace publics autre que les pieds d’immeubles, ne se dénombrent dans le voisinage… Le projet de rénovation urbaine prévoie d’en créer d’ici à 2022.

« Les quartiers périphériques se retrouvent en dehors des cibles clés des municipalités, puisqu’ils ne symbolisent pas les espaces vitrines des politiques urbaines »

Maurice Olive, politiste

Autre point sur lequel les candidats sont attendus au tournant : la communication. Entre ces petits immeubles bas décrépis, à 10 minutes à pied de la Rotonde, l’information ne circule que trop peu. « Plusieurs habitants d’Encagnane ne se sentent pas inclus dans la politique de la ville par manque de communication. C’est un déterminant de la gestion de cette mairie », estime Hervé Guerrera. Et d’enfoncer le clou : « Les méthodes de Maryse Joissains ont tendance à éloigner les habitants de la politique de leur ville : les sachants décident de plus en plus, sans lien avec les habitants. On n’associe plus les populations, on plante des affichettes, et le lendemain il y a des travaux ».

Encagnanaise depuis deux décennies, Elisabeth Anfosso abonde : « Il y a urgence à mieux faire passer les actualités du quartier pour nous impliquer. On manque de participation et d’information ». Même remarque lors d’une réunion publique : « Un nouveau maire ne peut pas proposer des choses sans savoir ce qu’on attend de lui », lâche un participant. « C’est bien beau de vouloir solliciter les habitants, mais lorsqu’il faut prendre les devants et parler, combien sont-ils ? Dix ? Douze ? Je crois qu’il y a un désir de la population de participer à la vie municipale, mais qu’il y a toujours une excuse pour ne finalement pas le faire », s’agace pour sa part Jean-Marc Perrin, l’ex adjoint devenu dissident.

Redonner du pouvoir aux habitants

« La population attend des micro-projets, du soutien au niveau des associations, de la présence d’élus où ils seraient impliqués dans la vie de quartier », défend Maurice Olive. de son côté, Elisabeth Anfosso estime que « chacun doit s’investir et se bouger. » Quant au leader du Partit Occitan, il propose la co-construction « d’un programme avec et pour les habitants », une de ses promesses récurrentes.

Un esprit collaboratif baigne le projet de la plateforme ActuEncagnane – visant à promouvoir des expériences participatives et des actualités dans le quartier. « Nous tentons de donner un certain nombre de connaissances aux habitants pour qu’ils se sentent enfin légitimes à donner leur avis, explique Maurice Olive, qui porte en partie l’initiative. Nous sommes dans une forme de projet d’empowerment ». Ce concept en vogue depuis une dizaine d’années – nommé par un mot anglais que l’on pourrait traduire par autonomie – tend à (re)donner du pouvoir à des individus ou à des groupes sociaux, afin qu’ils puissent agir sur leurs propres conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques. Ici, ActuEncagnane vise à diffuser des informations, des rappels historiques ou des données démographiques pour que les habitants disposent des clés de compréhension nécessaires pour s’emparer des discussions sur le développement de leur quartier.

Tous les candidats aixois déclarés ont placé la proximité au cœur de leurs programmes, promettant, bien souvent, de se déplacer régulièrement dans les quartiers périphériques. Reste à savoir si, sous cette similitude apparente, leurs engagements seront suivis d’effets. Pour l’heure, les challengers de Maryse Joissains concentrent leurs critiques sur la politique menée par la sortante.

Principale concernée, Maryse Joissains (1) estime sur sa page Facebook que « l’heure de la campagne n’a pas sonné ». Si elle a annoncé sa candidature à Marsactu, le 19 juin dernier, elle attend que la Cour de Cassation ne vienne infirmer ou confirmer sa condamnation par la cour d’appel de Montpellier, à six mois de sursis et un an d’inéligibilité pour « prise illégale d’intérêts et détournements de fonds publics », avant de se lancer dans la bataille.

A Encagnane, entre fatalisme et sentiment de délaissement, les habitants attendent, eux, le vote avec un intérêt modéré. Jusqu’à présent, aucun candidat en lice n’est venu faire campagne entre les immeubles bas de la « ZUP ».

(1) Sollicitée sur ce sujet, elle n’a pas donné suite.

Nina Barbaroux-Pagonis

Article en accès libre

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