Emportée par la vague #BalanceTonTaudis la mairie tente de garder la tête hors de l’eau

Actualité
Violette Artaud
15 Nov 2018 6

Mouvement #Balancetontaudis et principe de précaution après le drame de lundi : depuis quelques jours, les évacuations se succèdent et le nombre des personnes à prendre en charge augmente. Certains services de la mairie, compétente en la matière, se retrouvent sous l'eau.

« Depuis que ça a été lancé, c’est une avalanche. Ça noie complètement le service gestion des risques parce qu’on est appelé de partout. » Ce week-end, La Marseillaise, Emmaüs, le Droit au logement, le Donut Infolab et la Confédération nationale du logement lançaient sous le hashtag #BalanceTonTaudis un mouvement de dénonciation de l’habitat indigne à Marseille. Largement suivi sur les réseaux sociaux dans un premier temps, ce mouvement n’a pas manqué d’avoir rapidement des répercussions sur le terrain.

91 boulevard de Strasbourg, 34, 36, 38, 40 rue Jean-Roque, 389 rue de Lyon, 7 boulevard de Briançon, 24 et 29 cours Lieutaud, 4 rue Pythéas, 3 rue Hoche, 24 rue Pierre Dupré… Depuis quelques jours, alors que la mairie a mis à disposition un numéro d’urgence pour joindre ses services en cas de crainte quant à son logement, la liste des immeubles évacués ne cesse de s’allonger. « Cela prend des proportions énormes et on a de vraies difficultés à faire face à tous les signalements et à ce que cela entraîne derrière », poursuit cet agent du service urbanisme de la Ville.

Près de 700 personnes évacuées

Ce mercredi soir, ce sont 703 personnes qui ont été évacuées depuis le 5 novembre, selon les derniers chiffres de la mairie de Marseille. Des évacuations qui ne vont pas sans, dans la majorité des cas, des besoins de relogement, de matériel, d’orientation, d’aides administratives… auxquels est censée répondre la Ville. 501 personnes ont ainsi été relogées dans des hôtels, toujours selon la Ville. « Depuis le 5 novembre, 344 personnes sont mobilisées par jour – moyens municipaux et métropolitains afin d’apporter toute l’aide nécessaire aux personnes touchées par ce drame », fait savoir la collectivité dans un communiqué. Mais si officiellement, on assure gérer la situation, dans les couloirs des services concernés, on avoue bien plus volontiers l’inverse. « On est noyé », glisse-t-on ainsi sans détour.

En première ligne de cette vague, les marins-pompiers reçoivent les appels. Sans citer de chiffre, leur chargé de communication confirme que les signalements d’immeubles à risque pleuvent depuis quelques jours. « On se déplace presque systématiquement. Si l’on constate une fissure ou une cage d’escalier un peu…, bref, on est pas des experts et si on a le moindre doute, on appelle un ingénieur de la Ville qui prend la décision d’une évacuation ou pas. » Puis, un expert judiciaire est censé se rendre sur place pour décréter ou non une arrêté de mise en péril. Mais alors que les arrêtés de mise en péril sont censés être systématiquement affichés, en mairie de secteur notamment, ces derniers sont très peu visibles. Ce mardi, à la mairie du 1/7, aucun arrêté pris ces derniers jours ne figurait sur les tableaux d’affichage. Difficile donc de faire le compte des lieux concernées par ces évacuations, qui dépassent largement le secteur de la rue d’Aubagne. D’autant que les listes fournies par le service de communication de la mairie sont loin d’être exhaustives.

Principe de précaution

Si le mouvement lancé sur les réseaux sociaux et le drame de lundi dernier participent sans aucun doute à l’augmentation des signalements, l’impressionnant chiffre des évacuations est lui très probablement lié au principe de précaution. « Les fonctionnaires ne veulent prendre aucun risque. Tout de suite, ils jouent le principe de précaution et demandent l’évacuation avant la nomination d’un expert pour éviter qu’un drame se reproduise et se couvrir », nous explique un agent au service urbanisme. Quant aux experts aptes à décréter un arrêté de péril, ils sont également en sous-effectif. « Le tribunal des référés de Marseille n’a plus assez d’experts judiciaires sous la main pour confirmer ces arrêtés de péril imminents. Et se voit obligé de recruter provisoirement à Montpellier et Toulon », écrit ce mercredi La Provence.

Ce mardi, Patrick Desbouiges, alerté par ses voisins du 36 rue Jean-Roque, appelle les pompiers. « Il y avait des fissures structurelles sur cet immeubles, des rebords de fenêtres qui ne tenaient plus. Avec mes 45 ans de bâtiment, je sais de quoi je parle, raconte-t-il. Ça faisait plusieurs fois qu’on prévenait les pompiers. Là ils sont venus et l’immeuble a été évacué. » Mais si, dans son communiqué de mardi soir, la mairie de Marseille n’informe, rue Jean-Roque, que de l’évacuation du numéro 36 et de ses trois occupants, il semblerait que l’opération ne se soit pas arrêtée là. « Ensuite, les secours sont allés au numéro 34, au 38 et 40. Tous ont été évacués, il y avait en tout une cinquantaine de personnes », complète Pascal Desbouiges. Une information confirmée par les pompiers.

« Pour l’instant la mairie gère sur le relogement »

Vendredi dernier, l’État annonçait en ce sens un audit de grande ampleur pour procéder à un état des lieux sur l’habitat indigne à Marseille (lire notre article). « Le gouvernement a décidé d’envoyer un certain nombre d’experts de Paris. C’est pour épauler les gens d’ici » , développait encore le ministre de l’intérieur Christophe Castaner lors d’une conférence de presse.

Une fois l’évacuation décrétée, la partie est loin d’être jouée. L’urgence étant de reloger les riverains, qui n’ont parfois pas pu récupérer d’affaires. Pour l’instant, la majorité des évacués ont été relogés dans des hôtels, parfois loin de leur logement. Pour beaucoup le présent même devient alors incertain et le désœuvrement total (lire notre article). Nombre d’entre eux parlent d’un prolongement de mise à l’abri reconduit jusqu’au 25 novembre minimum. « Sur le relogement, pour l’instant, la mairie gère. S’il faut donner un coup de main, l’État sera là, notamment sur le parc de logements mais pour l’instant, aucune demande n’a été faite », confie-t-on dans les couloirs de la préfecture. Pour combien de temps encore ?

Les associations à contribution

Là encore, la mairie assure maîtriser la situation. « Nous avons mis en place un dispositif qui fonctionne. Les gens sont reçus en entretien personnalisé. Tous les dossiers sont traités au cas par cas […] et je peux vous garantir qu’il n’y a pas de panique », se voulait rassurante ce lundi la maire de secteur du 1/7 Sabine Bernasconi. Après la question de l’hébergement réglée, du moins temporairement, reste toute la logistique à mettre en place, des repas offerts à l’aide administrative a apporter. Et si sur ce sujet, le maître mot de la communication municipale est « solidarité », certains échos font dissonance.

Ce lundi soir, Julien Ruas, adjoint à la sécurité et Xavier Méry, à la lutte contre l’exclusion organisaient une réunion en présence de nombreuses associations, dont, pour ne citer qu’elles, la Croix Rouge, l’Armée du salut, les Petits frères des pauvres, le Centre d’action sociale et solidaire, le Secours Catholique… En tout, une dizaine d’associations « convoquées le jour-même », confie un membre de l’une d’entre elles, ont été appelées à la rescousse. « Nous avons fait un tour de table où chacun a dit comment il pouvait aider. On a un peu eu le sentiment qu’on nous disait « le service public n’est pas assez efficace, alors on compte sur vous », comme si on se défaussait sur nous« , poursuit ce travailleur associatif. En même temps qu’elle tente de garder la tête hors de l’eau dans ses services, la mairie de Marseille veut à tout prix se montrer confiante. Combien de temps va-t-elle encore tenir ? Il ne faudrait pas que l’effet boule de neige se transforme en véritable avalanche, comme on dit déjà, en interne.

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