Des dépôts sauvages de bauxite enveniment les relations entre Alteo et ses opposants

Enquête
le 25 Mar 2019
2

En déversant, la semaine dernière, de la bauxite devant l'usine Alteo de Gardanne, l'association environnementale ZEA a révélé l'existence de dépôts sauvages du minerai à Fos et à Ensuès. Une découverte qui interroge le contrôle d'Alteo sur ses livraisons de matière première et en rajoute dans la tension entre les écologistes et l'industriel.

Chargement de bauxite présumée par l'association ZEA à Ensues-la-Redonne

Chargement de bauxite présumée par l'association ZEA à Ensues-la-Redonne

« Bonjour Monsieur Duchenne, on vous ramène la bauxite que l’on vous aurait volé ». Ce mercredi 13 mars, Olivier Dubuquoy, militant de l’association écologiste ZEA, est au téléphone avec le directeur opérationnel de l’usine Alteo. Puis, devant la gare de Gardanne, une demi-douzaine de militants bennent sur la chaussée. La dizaine de tonnes de bauxite ainsi déversée avait été chargée quelques heures plus tôt sur un tas au bord de la route du vallon de Valtrède aux confins de la commune d’Ensuès-la-Redonne, non loin de la quatre-voies desservant la Côte Bleue. Loin des regards, gravats, bitumes et matériaux en tout genre trônent également sur les bas côtés de cette voie qui monte en lacet aux carrières Jean-Lefebvre. ZEA a ainsi révélé l’existence de dépôts sauvages de bauxite, présents également à Fos – pour un poids évalué à quelques centaines de tonnes – et qui aurait dû, selon elle, être livrée à Alteo.

Cette “livraison” en rappelle une autre, organisée le 12 février. Les activistes de ZEA avaient déversé une dizaine de tonnes de matière, présentées comme des « boues rouges toxiques », devant le portail du ministère de la transition écologique à Paris. Ils ont par ailleurs épandu une autre tonne de même nature devant le siège du fonds d’investissement HIG, actionnaire majoritaire d’Alteo.

Une plainte pour « vol de minerais »

Bémol, l’industriel a affirmé qu’il s’agissait en réalité de bauxite, la matière première dont est extraite l’alumine. L’industriel a déposé plainte contre X pour « vol de minerais ». De fait, le chargement à Mange-Garri, auquel nous avons assisté, ne s’est pas fait dans les bassins de boues rouges séchées mais au stockage stratégique de bauxite, à quelques centaines de mètres. Ce dernier est destiné à ce que l’usine puisse continuer de tourner en cas de rupture d’approvisionnement de la bauxite, importée via le terminal minéralier du port de Fos.

Pour l’heure, ni ZEA, ni Alteo ne sont en mesure de communiquer des résultats d’analyses prouvant la nature du matériau déversé à Paris. L’affaire pourrait écorner la crédibilité de ceux qui tentent de mobiliser autour de l’enjeu de Mange-Garri, à quelques semaines d’une enquête publique sur l’impact environnemental du site (relire notre décryptage). Le 17 mars, ZEA avait appelé à marcher sur la colline de Mangegarri, aux côtés de Bouc-Bel-Air Environnement et deux associations boucaines de parents d’élèves. 500 personnes y ont participé, dont le député européen Europe écologie – les Verts José Bové.

« Que ce soit des boues rouges ou de la bauxite, ce n’est pas la question”, balaye Olivier Dubuquoy, lors de la nouvelle livraison du 13 mars. Tout comme Alteo ne gère pas ses déchets, elle ne gère pas sa matière première qui se retrouve disséminée dans l’environnement ». Après son coup de fil, Eric Duchenne débarque. « La bauxite on en a besoin et même des fois on en manque », répond-t-il interloqué aux allégations de son détracteur. S’en suit un dialogue de sourd entre les deux hommes sur la nature et la dangerosité des résidus.

Le directeur d’Alteo, Éric Duchenne fait face à Olivier Dubuquoy, après un nouveau déchargement de bauxite devant l’usine d’alumine. Photo : Pierre Isnard-Dupuy.

« Nous ne savons pas si c’est notre bauxite »

« Nous ne savons pas si c’est notre bauxite. D’autres industriels de la région en importent », offrira comme seul commentaire le directeur opérationnel joint quelque jours plus tard par téléphone. Le grand port maritime de Marseille nous précise « qu’Alteo est le principal importateur de bauxite ». Mais pas le seul, et rien ne prouve en effet que ces tas de bauxite proviennent des stocks de l’entreprise gardannaise. En revanche, des témoignages accréditent l’idée d’un acheminement parfois peu scrupuleux.

Ce sont deux conducteurs de camion-benne à la retraite qui ont alerté ZEA sur les dépôts sauvages. Si l’essentiel de la bauxite vient à Gardanne par train (un par jour selon un responsable du port), le recours au transport par camion se fait en cas de perturbation de la liaison ferroviaire. Comme en période de grève SNCF par exemple. Il se fait aussi pour réalimenter le stock stratégique de Mange-Garri comme nous l’ont confirmé plusieurs salariés d’Alteo.

De 1999 à 2009, Jo Gresse, qui a transporté de la bauxite en camion jusqu’à Gardanne, dit avoir été témoin de dépôt sauvage par certains de ses pairs, excédés par des journées trop longue à cause de retards en cascade au chargement ou au déchargement. « Les types en avaient ras-le-bol d’attendre parfois jusqu’à deux heures parce qu’il y avait trop de camions en même temps. Le retard s’accumulait sur plusieurs rotations alors à la dernière ils laissaient leur chargement dans la nature pour rentrer à la maison », témoigne-t-il. Son collègue, qui souhaite garder l’anonymat, raconte la même chose. « À l’usine il n’y avait pas de contrôle, il suffisait de déposer le bon de livraison dans une boîte aux lettres. Ceux qui avaient benné dehors donnaient le document à un collègue pour qu’il le dépose », complète Jo Gresse. Sur la période de 10 ans où il a livré à Gardanne, l’usine est passée des mains de Péchiney, à celles d’Alcan (2003), puis de Rio Tinto (2007).

Un contrôle défaillant à Mange-Garri ?

Ces pratiques ont-elles toujours cours depuis qu’Alteo a repris l’activité en 2012 ? Les tas de bauxites recensés par les lanceurs d’alerte seraient-ils anciens ? Selon eux, celui d’Ensuès aurait tout au plus quelques semaines. Ils en veulent pour preuve des traces rouges sur la chaussée en direction du tas, qui auraient disparu sous l’action de la pluie si le déversement avait eu plusieurs mois auparavant. Marsactu s’est aussi rendu sur le site signalé à Fos : quelques part sur une petite route oubliée qui se connecte en L à ses deux extrémités sur la route portuaire P544, entre Arcelor Mittal et la raffinerie Esso.

Un tas de bauxite à Fos-sur-Mer. Photo : Pierre Isnard-Dupuy.

Le long d’une ligne droite de 800 m, on dénombre quatre tas d’une trentaine de tonnes au milieu de d’autres rebuts : gravats, vieux vêtements, meubles et électroménager déglingués, voitures brûlées… On perçoit aussi de la bauxite qui disparaît sous les cannes de Provence et le reste de la végétation. Difficile de saisir depuis combien de temps la dépose se pratique ici. En parcourant des vues satellites on voit les quatre tas observés sur le terrain. En remontant dans le temps des clichés on observe que le plus ancien était déjà présent en juin 2015.

Pour le gérant de la société de transport Ottaviani, qui est en contrat avec l’usine de Gardanne, il est impossible que ces dépôts sauvages soient l’œuvre de chauffeurs livrant Alteo. « Les camions sont contrôlés au chargement et au déchargement », expose Stéphane Ferro. Pour les livraisons à l’usine, « tout est sous contrôle », abonde Harold Périllous délégué CGT chez Alteo. Le problème pourrait-il alors survenir au moment de la reconstitution du stock de Mangegarri ? 

« Cela fait des années que l’on travaille en confiance avec Ottaviani. Il n’y a pas de contrôle pour les livraisons là-haut », nous glisse, amer, un salarié bien informé qui a souhaité gardé l’anonymat. « La direction a dit qu’un contrôle des livraisons sur Mangegarri serait mis en place. Et il serait demandé à Ottaviani de nous livrer les tas abandonnés repérés », poursuit notre source. Nous avons d’ailleurs constaté, vendredi 15 mars au soir, que le tas d’Ensuès avait été enlevé. Par qui et pour être déposé où ? Ni les services de l’État, ni la métropole – responsable de la voirie – n’ont répondu à nos sollicitations, sur ce point et d’autres, dans le délai imparti à la publication de cet article.

De son côté, le responsable d’Ottaviani dit ne pas avoir été contacté par Alteo. « J’espère que le patron va investiguer parce que de la bauxite perdue, c’est aussi de l’argent qui ne rentre pas dans la poche des salariés. Si ça ne bouge pas, avec le syndicat nous allons mettre la pression », annonce Harold Périllous, délégué CGT d’Alteo. Cette bauxite abandonnée amène de nouvelles interrogations au début d’une année 2019, qui s’annonce chargée concernant l’avenir du site.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire