Derrière la tentative de suicide d’une prof à Fos, un climat local anxiogène dans les écoles

Enquête
le 2 Oct 2019
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Mi-septembre, une professeure des écoles de Fos a tenté de mettre fin à ses jours. Depuis, les témoignages affluent par dizaines pour pointer le comportement humiliant d'une inspectrice. Une enquête administrative a été ouverte. Plusieurs enseignants ont témoigné auprès de Marsactu.

Une classe d'école marseillaise. (LC)

Une classe d'école marseillaise. (LC)

Mi-septembre, une professeure des écoles en poste à Fos-sur-mer tentait de mettre fin à ses jours. Le geste, terrible, dix jours seulement après la rentrée, a bouleversé la communauté enseignante de la ville, et au-delà. Dans toute la circonscription de l’Éducation nationale qui couvre Fos et Istres, les témoignages ont afflué par dizaines. Le 20 septembre, 200 enseignants en élémentaire et maternelle se sont rassemblés devant la mairie de Fos, demandant la fin d’un « autoritarisme hiérarchique ». Le 25 septembre, ce sont près de 90 d’entre eux qui se sont de nouveau déplacés, pour une séance d’écoute cette fois, organisée par le rectorat à Istres. Quarante ont pu être entendus. Une deuxième séance est annoncée, faute d’avoir pu recevoir tout le monde.

Quel est donc le mal qui ronge tout particulièrement ce secteur ? Certains préfèrent évoquer vaguement des questions de « management », qui dépasseraient la zone géographique en question. Mais au fil des témoignages, de nombreux enseignants pointent directement le comportement d’une personne en particulier : l’inspectrice de l’Éducation nationale attachée à cette circonscription. « Beaucoup de gens ont peur et ne le disent pas, décrit Frédéric Brun, du syndicat SNUIPP-FSU. Des dérives sur la façon de parler aux gens. Les conseils deviennent des ordres. On a des remontées depuis des années, la commission santé au travail a été saisie, mais la personne a toujours été protégée par l’administration ». Contactée par Marsactu, l’intéressée n’a pas donné suite à nos demandes dans les délais impartis à l’écriture de cet article.

« Rabroués, humiliés »

Selon nos informations, l’enseignante dont le geste aurait pu être fatal avait déjà eu à subir le comportement de cette inspectrice à Istres, avant d’obtenir sa mutation à Fos. Mais en septembre dernier, la circonscription de Fos a été intégrée à celle d’Istres. La professeure des écoles est donc de nouveau passée sous la tutelle de la même fonctionnaire. Pour Frédéric Brun, la situation a, pour l’enseignante, « fait ressurgir une même problématique ». « Elle nous avait écrit avant son geste en expliquant que sa vie allait bien, sauf le travail », indique-t-il. Le syndicaliste ajoute avoir en tête une petite dizaine de collègues « en dépression après avoir été rabroués, humiliés » au cours des dernières années.

Marsactu a été en mesure d’échanger avec plusieurs enseignants ayant été en conflit avec l’inspectrice en question. Ils décrivent d’impressionnantes colères de la part de celle qui est leur supérieure hiérarchique, qui les inspecte tous les trois ans, mais passe aussi régulièrement dans les établissements ou qu’ils croisent lors de formations ou de réunions. Tous ont alerté leur hiérarchie, et même la justice pour l’un d’entre eux qui a déposé une plainte, sans suite jusqu’ici.

« Quand on sait qu’elle arrive, on tremble, elle entre dans la classe c’est un théâtre, elle peut vous dire que vous êtes un danger, que vous êtes incapable d’enseigner. Devant elle je tiens mais après je m’effondre, j’en ai vomi. J’ai été dans d’autres milieux professionnels difficiles, mais elle, elle terrorise », témoigne une enseignante qui raconte avoir été « humiliée » devant ses élèves.

« Une façon systématique d’humilier les gens »

« Quand elle appelle, le cœur se serre : « qu’est-ce que ça va être encore ? ». On harcèle, on humilie, on gronde », confie un directeur d’école. Lui raconte avoir été témoin d’une scène où l’inspectrice aurait « hurlé dans les couloirs, elle a dit que les enfants étaient insolents et  la maîtresse dangereuse. J’ai pris la défense de ma collègue et le harcèlement a commencé pour moi. De directeur bien dans ses baskets, on devient un minable, on finit par s’en convaincre. Elle a une façon systématique d’humilier les gens ». Il évoque des situations ubuesques, « des dessins déchirés », « des tapes sur la table », et des expressions telles que « primate dégénéré » pour désigner un élève, devant lui. Un professeur, travailleur handicapé, témoigne pour sa part s’être entendu dire au sujet de ses aménagements de travail : « Vous coûtez cher à la société ! ». « Elle hurlait », précise-t-il.

Une autre enseignante explique avoir quitté la circonscription d’Istres pour rejoindre Fos, comme la collègue au geste tragique « parce que ce n’était plus possible de supporter ça ». « J’ai écrit, j’ai fait des rapports, je n’ai jamais eu de réponse ». Une première inspection s’était plutôt bien passée, la seconde tout au contraire. « C’était des insultes, du n’importe quoi. Encore maintenant, je ne me sens pas très bien. On n’a pas à dénigrer un enseignant devant ses élèves. J’avais l’impression d’être un chien ». Arrêtée par son médecin à cette époque, elle a de nouveau ressenti de l’angoisse en repassant sous la tutelle de l’inspectrice. « La tentative de suicide m’a mise encore plus mal. Lors de la cellule d’écoute, j’ai craqué. Cela fait très longtemps que la situation perdure, mais rien ne se passe. On laisse les enseignants se faire démonter », lâche-t-elle.

L’Éducation nationale à la traîne pour donner des réponses

Si cette souffrance semble partagée, la question de l’absence de réaction de la part du rectorat se pose fortement. « Cela fait plusieurs années qu’il y a un mal-être au travail, confirme Franck Delétraz du syndicat SE-UNSA. Ce n’est pas la première fois qu’on intervient, qu’on fait remonter au directeur académique et il ne se passe rien. Ce qu’on comprend aujourd’hui, c’est qu’il faut qu’il y ait une tentative de suicide pour que l’administration s’active ». D’autant que la situation locale trouve un écho national, avec le décès d’une professeure des écoles à Pantin en région parisienne il y a quelques jours« Les foudres tombent sur une personne, mais c’est tout un système à la France Télécom. Les gens perdent l’appétence pour leur métier », dénonce Frédéric Brun. Ce jeudi, un rassemblement en hommage à l’enseignante de Pantin aura lieu à Istres.

L’Éducation nationale a lancé, à la demande des syndicats, une enquête administrative et organisé la tenue d’un Comité d’hygiène, sécurité, et conditions de travail (CHSCT) extraordinaire sur la situation à Fos et Istres. La séance d’écoute de la semaine dernière fait partie de ce processus. « Nous avons été saisis par les organisations syndicales, et l’enquête administrative sera menée dans un esprit contradictoire, confirme Dominique Beck, directeur académique, avant d’ajouter que « tous les personnels, enseignants ou cadres, ont droit à la même protection ».

Pour les professeurs comme pour leur représentants syndicaux, la première des réponses doit être de mettre fin à la relation hiérarchique entre l’inspectrice et les enseignants. « Nous demandons des mesures conservatoires, une suspension [de l’inspectrice, ndlr] le temps qu’une enquête soit menée, formule Franck Delétraz. Il ne s’agit pas d’accabler cette personne en retour » mais plutôt de « trouver des solutions durables ». Côté SNUIPP-FSU, Frédéric Brun demande « un geste fort ». « Les personnels en ont besoin pour se reconstruire. Déplacer le problème ne servirait à rien ». Lui craint que l’Éducation nationale ne tente de « déconnecter le geste de la collègue de cette situation. Pour le moment, la cellule d’écoute leur a permis de temporiser, de tâter le terrain ».

Une « situation très particulière » à Istres

Le directeur académique ne nie pas la gravité de la situation ni le fait qu’elle ne soit pas nouvelle, au vu du nombre de témoignages recueillis. « Une quarantaine d’enseignants ont été entendus à Istres. À partir de ces témoignages, nous assumerons nos responsabilités, mais cela va demander un peu de temps pour analyser la situation », déclare Dominique Beck auprès de Marsactu. Il précise par ailleurs que l’Éducation nationale avait déjà eu à régler des situations « de tension » avec l’inspectrice en question, avec la tenue de deux médiations par le passé.

« Nous accompagnons nos enseignants de la façon la plus précise possible. Après, il peut y avoir des situation très particulières, c’est le cas à Istres, qui débouchent sur des gestes qui sont dramatiques et dont nous devons tenir compte ». Quant à savoir si des mesures à titre conservatoire pourraient être prises à l’encontre de l’inspectrice avant les conclusions de l’enquête, Dominique Beck ne se prononce pas pour le moment : « C’est une décision lourde à prendre, qui ne peut se faire que dans le respect des droits de chacun. Il n’est jamais bon d’agir dans une période de tensions fortes ».

Premier point sur lequel syndicats et académie s’accordent, un « dysfonctionnement » propre aux Bouches-du-Rhône, où les professeurs des écoles qui souhaitent alerter le CHSCT doivent… passer par leur inspecteur. « Forcément c’est dissuasif », souffle Franck Delétraz. L’académie s’est engagée à remédier à ce problème. Pour le reste, les enseignants restent dans l’attente de réponses claires. La menace d’une grève est posée sur la table dans le cas où la situation perdurerait. Une enseignante confie, déterminée : « je n’ai jamais fait grève de ma vie, mais là je la ferais ! ».

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