Le département coupe toute subvention à une association de soutien scolaire des Flamants

Enquête
Nina Hubinet
18 Jan 2017 14

Une association du quartier des Flamants, Progressons ensemble, aide depuis 15 ans des dizaines d’enfants à faire leurs devoirs. Peut-être plus pour très longtemps : le conseil départemental a décidé de ne plus lui verser de subvention. Des raisons financières sont invoquées, mais la directrice de l’association se demande si le voile qu’elle et ses salariées portent n’est pas aussi en cause.

Un soir de soutien scolaire avec une des intervenantes de Progressons ensemble. Photo : Nina hubinet.

L’ambiance est polyglotte, ce lundi soir, dans les locaux de Progressons ensemble, aux Flamants (14e) : Naïma révise son espagnol, Sofiane relit un cours d’italien, et Mohamed fait ses devoirs d’anglais. Tous les trois sont en cinquième. « Tu as compris ? On utilise l’article « an » quand le mot commence par une voyelle, et « a » quand il commence par une consonne », explique Marie-Pascale, la bénévole qui les encadre, à un Mohamed incrédule. « Je suis plus compétente en anglais et espagnol qu’en italien et allemand, mais je fais de mon mieux ! », sourit cette mère de quatre enfants, dont les cheveux sont couverts par un petit chapeau noir.

Prothésiste dentaire de formation, elle a rejoint Progressons ensemble il y a dix ans et y est restée fidèle. Comme beaucoup d’enfants présents ce soir-là. Eux aussi y viennent souvent depuis le CP. « C’est mieux de faire nos devoirs ici plutôt que chez nous, parce qu’il y a des personnes qui peuvent nous aider, donc on apprend mieux. Et après on a des bonnes notes ! », assure Aymen, qui est en CM2. « Moi j’ai appris mes tables de multiplication ici, avant je ne les savais pas », ajoute Marjane avec fierté.

« Nous allons probablement devoir fermer »

Ces enfants, scolarisés pour la plupart dans les écoles alentour (Flamants, Vayssière, Busserine…), et au collège Edouard-Manet, à 200 mètres de là, trouveront peut-être bientôt porte close. Progressons ensemble n’a pas reçu de subvention du département pour l’année 2016. « Nous recevions 20 000 euros au début, puis 18 000, puis 14 000 », retrace Ourida Messaoudène, la directrice de l’association. « Là, nous sommes passés à zéro. Nous allons probablement devoir fermer », se désole-t-elle. Sur un budget annuel d’environ 65 000 euros, le trou causé par la perte de cette subvention risque en effet d’être fatal pour l’association, qui accompagne chaque année entre 60 et 75 élèves de primaire et collèges.

Ils viennent faire leurs devoirs dans ses locaux tous les soirs de la semaine, de 17h30 et 19h15. « Nous recevons 8000 euros du « Contrat de ville » [l’ancien Cucs, un financement conjoint de l’Etat et de la ville de Marseille pour les quartiers prioritaires, ndlr]. Et chaque famille donne 25 euros par mois, 20 euros pour le deuxième enfant de la même fratrie », détaille Ourida Messaoudène. «  Je ne peux pas leur demander plus. Plusieurs parents ont déjà retiré leurs enfants quand nous avons dû augmenter nos tarifs suite à d’autres baisses de subvention. »

Soutien des acteurs associatifs du quartier

Le 6 janvier dernier, la directrice de Progressons ensemble avait un rendez-vous au conseil départemental. Cela faisait des semaines qu’elle demandait à voir Sylvia Barthélémy, la vice-présidente du Conseil départemental déléguée à la politique de la ville. Elle a finalement été reçue par deux techniciens, qu’elle est allée rencontrer accompagnée d’autres acteurs associatifs du secteur, venus la soutenir : Daniel Linon, le directeur du centre social des Flamants, Fatima Mostefaoui, présidente de la Confédération syndicale des familles (CSF) aux Flamants, Pierre Lezeau du Collectif du grand Saint-Barthélémy, Thierry Dargent de l’association Média 2 et Vincent Rabayrol, maître formateur de l’Éducation nationale et ancien instituteur à l’école des Flamants.

Face à cette large délégation, les techniciens du département ont avancé les mêmes arguments que Sylvia Barthélémy, interrogée par Marsactu. « Le problème c’est que cette association est en déficit, pour la deuxième année consécutive… Nous ne sommes pas là pour combler des déficits. » Pour appuyer ses propos, l’élue d’Aubagne cite un rapport de la Cour des comptes de 2014, disant que les collectivités peuvent être mises en cause lorsqu’elles soutiennent des structures qui traversent des difficultés financières. « Il y a d’ailleurs eu un audit de nos services l’an dernier, et cette association est passée d’un indicateur orange au rouge. »

Ces problèmes financiers, Ourida Messaoudène ne les nie pas. Mais ils n’ont pas entraîné son passage au « rouge », comme l’affirme Sylvia Barthélémy. De légers dysfonctionnements administratifs justifient un indicateur « orange », peut-on lire dans le rapport d’audit, que Marsactu a pu consulter. Mais suite à la mise en place des recommandations formulées par le conseil départemental, Progressons ensemble est repassée en « vert » en octobre dernier, comme l’atteste le contrôleur de gestion qui a réalisé l’audit. « Et notre déficit actuel, de 14 000 euros, n’est pas dû à une mauvaise gestion », souligne la directrice de l’association. »Il date de 2014, lorsque la région s’est désengagée, nous privant d’une subvention de 18 000 euros. Avant cela, nos comptes ont toujours été à l’équilibre. »

Discussions sur le voile

Selon elle, le retrait des deux institutions, à deux ans d’intervalle, ont une même cause : le voile qu’elle et ses six intervenantes (trois salariées en contrats aidés et trois bénévoles) portent sur la tête. « J’ai eu des salariées qui n’étaient pas voilées auparavant. Il se trouve qu’en ce moment elles le sont toutes, mais je ne les ai pas choisies pour ça », précise-t-elle. Or la chargée de mission du conseil départemental, nommée après les élections de 2015, aurait eu, selon la directrice, plusieurs discussions avec elle sur le sujet, lors de ses visites à l’association. « Elle m’a dit notamment qu’elle ne supportait plus de voir « ces femmes voilées, avec leurs longues robes, et ces hommes barbus » dans la rue… » Un autre acteur de la politique de la ville confirme le malaise de la chargée de mission du département.

Marsactu a tenté d’interroger cette chargée de mission, mais s’est vu opposer le refus de Sylvia Barthélémy. « On ne fait pas la chasse aux femmes voilées ! Ça n’a rien à voir », rétorque l’élue, qui insiste surtout sur la situation financière de l’association. « Nous devons réduire tous nos budgets, donc nous sommes obligés d’être plus rigoureux. Et notre mission est de financer des projets, pas du fonctionnement. »

Du côté de la région, l’ancienne conseillère régionale qui était en charge de la politique de la Ville en 2014, Fatima Orsatelli (divers gauche), confirme que le voile de la directrice et des intervenantes posait problème : « Cette association était effectivement cataloguée comme intégriste par les institutions. Mais lorsque je suis allée les voir, j’ai pu constater qu’elles faisaient un travail très sérieux auprès des enfants. Je les ai donc prévenues sur les incompréhensions que le voile pouvait générer. »

Elle dit avoir ensuite proposé à Ourida Messaoudène de mettre en place un contrat d’objectifs sur trois ans, proposition à laquelle cette dernière n’aurait pas donné suite : c’est principalement pour cette raison que le financement de la région s’est arrêté selon l’ancienne élue. « Elle ne m’a jamais parlé de ce contrat d’objectifs, s’étonne la directrice de Progressons Ensemble. Hormis nos discussions sur le voile, elle m’a simplement dit que notre action ne rentrait plus dans les prérogatives de la Région, parce que nous n’avions pas assez de lycéens ».

« Totalement laïque » selon la préfecture

Quant aux soupçons de prosélytisme, ils existent depuis la création de l’association. L’Éducation nationale avait d’ailleurs diligenté une enquête dès 2003 sur ce point. Et avait conclu que les intervenantes, voilées ou pas, ne faisaient pas de prosélytisme auprès des enfants. « Je suis allé plusieurs fois visiter cette association que nous finançons : ils font un très bon travail, et de manière totalement laïque », confirme Marc Lasserre, le délégué du préfet en charge des quartiers Nord.

Même incompréhension à l’école des Flamants. « Le suivi est très sérieux, les enfants qui y vont progressent… C’est un bon palliatif quand les parents ne peuvent pas faire faire les devoirs », estime Stéphane Montbrun, instituteur d’une classe de CM2 de 24 élèves, dont un quart fait ses devoirs à Progressons ensemble. Plusieurs enseignants ou anciens enseignants de l’école ont d’ailleurs écrit une lettre déplorant le retrait du conseil départemental, qu’ils comptent remettre à Martine Vassal.

« Nous faisons de l’accompagnement scolaire au centre social, de la dernière section de maternelle à la troisième. L’association culturelle, éducative et sportive des Flamants fait aussi du soutien scolaire, mais à une plus petite échelle que Progressons ensemble », précise Daniel Linon, directeur du centre social. « Le seul objectif de cette association est de faire réussir les enfants. Si elle fermait ses portes, cela risque d’être un problème supplémentaire pour les Flamants. Le centre social ne peut pas tout faire, et c’est la diversité des acteurs qui fait la richesse associative du quartier. » Pour faire passer ce message aux financeurs publics, des habitants des Flamants envisagent désormais d’investir la rue.

Actualisation à 12 h 39 : Correction d’une citation de Daniel Linon à la demande de l’intéressé.

14
commentaires

Vous venez d’accéder à un contenu en accès libre. Marsactu est un journal en ligne indépendant sur abonnement, sans publicité. Pour nous soutenir, c’est simple :

Nina Hubinet
Après cinq ans passés en Egypte, Nina Hubinet est de retour au pays natal pour observer ce qui fait – ou défait – notre vieille société, tout en gardant un œil sur les autres rives de la Méditerranée.


Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire