Crise sociale de l’après-confinement : “On a constaté des pauvretés que l’on ne voyait pas”

Interview
le 23 Oct 2020
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Constitué d'une trentaine d'associations et de collectifs, Alerte Paca a envoyé un rapport mi-octobre aux services de l’État et aux collectivités détaillant l'aggravation de la pauvreté depuis le début de la crise sanitaire, en particulier à Marseille. Entretien avec l'un des co-auteurs du rapport, Laurent Ciarabelli.

Le marché rouge, rue Barbaroux. Photo : Benoît Gilles.

Le marché rouge, rue Barbaroux. Photo : Benoît Gilles.

“Urgence humanitaire”, le mot est lâché. Le confinement est déjà loin mais la crise sanitaire dure, et avec elle la crise sociale. Constitué d’une trentaine d’associations et de collectifs qui agissent dans le domaine de la solidarité, le collectif Alerte Paca s’alarme du développement d’une “ultra-précarité”, renforcée particulièrement depuis le confinement. Mi-octobre le collectif a envoyé un rapport de 28 pages aux services de l’État et aux collectivités. Il y pointe une aggravation des difficultés d’accès aux droits et aux ressources, de l’insécurité alimentaire, du mal-logement et de l’accès aux soins de santé. Il dresse également une liste de préconisations nourries de l’expérience de la gestion de l’urgence sociale durant le confinement.

Une semaine après l’envoi du rapport, les services de L’État et la Ville de Marseille sont pour l’heure les seuls destinataires à s’être manifestés auprès du collectif. Animateur des réseaux de solidarité au Secours Catholique et co-auteur du rapport, Laurent Ciarabelli fait part des observations et des propositions formulées.

Les membres du collectif Alerte Paca
Action contre la Faim, ADN, Amicale du MID 13, Armée du Salut, Médecins Sans Frontières, Fondation Abbé Pierre, Fondation de Nice, MJF Jane Pannier, La Recampado, La Cimade, La ligue des droits de l’homme Paca, SOS Femmes 13, le Secours Catholique, Médecins du Monde, Mrap 13, Maavar, Uriopss, Petits frères des pauvres, HPFF, Fédération des acteurs de la solidarité, Réseau éducation sans Frontières 13, Réseau université sans Frontières 13, collectif des habitants.es organisé.es du 3ème arrondissement de Marseille, Réseau hospitalité, Réseau santé Marseille sud, Association des usagers de la Pada, Coup de pouce aux migrants, ALCV Saint-Barthélémy, Pastorale des migrants, CCFD-TS.

Comment décririez-vous la pauvreté qui existait déjà avant le confinement ?

Sur Marseille, ce sont des niveaux de pauvreté qui sont inquiétants par rapport à la moyenne nationale. Il y a un vrai problème d’insécurité alimentaire. Et un empilement de problématiques que ce soit sur le logement, l’accès aux soins ou aux droits. Une personne pauvre aujourd’hui à Marseille va être pauvre sur plusieurs tableaux. Et si l’on agit sur une seule de ces pauvretés, on ne va pas nécessairement réussir à l’aider. On a constaté un accès à l’institution très difficile. À la CAF, à l’assurance maladie, c’est très difficile d’accéder à ses droits. Par exemple, j’ai accompagné une personne migrante qui voulait aller chercher son courrier. Toute seule elle se fait refouler mais si jamais elle est avec un bénévole, il y aura 15 secondes d’attention en plus qui vont permettre à cette personne de récupérer son courrier.

Qu’est-ce qui a changé pendant et depuis le confinement ?

Pour comprendre, il faut se mettre dans la tête des personnes qui vivent la précarité. Une personne qui a peur de sortir parce qu’elle a peur de se faire contrôler ne va pas avoir accès aux ressources. Si elle est malade, elle ne va pas se faire soigner. Si elle a du mal à avoir accès à de l’alimentation, elle ne va pas savoir comment accéder aux dispositifs d’aides. Et puis, il y a pas mal de services qui ont fermé du fait du confinement. Quand les structures ont rouvert, ça a fait des goulots d’étranglement. Les standards étaient harcelés.

Les personnes en situation irrégulière peuvent difficilement prétendre aux aides, comme auprès des CCAS [centres communales d’actions sociales, ndlr] et des maisons départementales de la solidarité. Beaucoup d’aides sont conditionnées au statut des demandeurs.

On a constaté aussi des pauvretés que l’on ne voyait pas. C’est que l’on appelle les invisibles. Dans les Bouches-du-Rhône, ce sont surtout les travailleurs agricoles saisonniers. Sur Marseille ce sont principalement des gens qui sont sur le fil de la pauvreté : les personnes célibataires qui travaillent au noir, les familles où il n’y que le mari qui travaille, les personnes âgées qui n’ont pas pu s’actualiser pour toucher leur retraite… Ces personnes là sont venues dans le giron des associations de solidarité, alors que l’on ne s’y attendait pas du tout. Elles sont retombées dans un état de pauvreté qui risque d’être durable.

Comment s’est passé votre action avec les pouvoirs publics pendant le confinement ?

L’État a quand même mis énormément de moyens, on ne peut pas le nier. En revanche, il y a des institutions pour lesquelles nous trouvons qu’il y a une absence, le conseil départemental en fait partie. Avec la métropole, pour le Secours Catholique, nous avons été sollicités sur un plan de distribution alimentaire dans le quartier Bugeaud à la Belle-de-Mai. En tant que coordinateur, j’ai fait remonter que seule la moitié des besoins étaient couverts. Mais l’action n’a absolument pas changé.

La mairie de Marseille, quant à elle, a distribué des repas Sodexo. Cela a soulevé des questions relatives aux habitudes alimentaires. En 2020, nous devrions être capable de comprendre qu’à Marseille il y a une partie de la population qui mange hallal. Ces personnes là, si on veut leur venir en aide, on pourrait leur proposer des choses au moins végétariennes. Là, c’était des repas qui n’étaient pas adaptés, y compris en quantité. Surtout, ils ont fait appel à nous pour le plus compliqué, c’est à dire faire la livraison, alors qu’ils ont des moyens, des véhicules.

Tous les dispositifs sont arrivés tard et la coordination a été insuffisante. Si un nouveau confinement arrive, il faudra que l’on se mette directement autour de la table et que l’on se coordonne.

Vous présentez des préconisations dans votre rapport. Pouvez-vous résumer les principales ?

On a besoin d’avoir un observatoire qui rassemble les pouvoirs publics, les associatifs et les collectifs qui sont sur le terrain. Il existe déjà des observatoires sociaux de la pauvreté mais, au niveau régional, par exemple, ils se basent uniquement sur les données de la CAF : toutes les personnes qui sont en dehors ne sont absolument pas visibles dans les statistiques.

Des personnes ont été expulsées pendant le confinement, ce qui est illégal. L’état doit empêcher les hôteliers et les marchands de sommeils d’agir ainsi. Ensuite, il faut qu’il y ait un vrai plan de sécurité alimentaire. Il faut que l’on appuie une réflexion sur comment est-ce que l’on peut aider les personnes qui sont vraiment sans ressources ou qui ont du mal à se nourrir ? Enfin, il y a tout un tas de recommandations qui sont spécifiques sur l’accès à l’institution. On réfléchit à des guichets uniques, par exemple, pour l’accès aux services publics. Dernière chose : il faut améliorer l’accès aux sanitaires et à l’eau. On est en dessous des conditions préconisées par l’ONU sur les camps de réfugiés. C’est quand même hallucinant !

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Commentaires

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  1. Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

    lorsque je lis : “À la CAF, à l’assurance maladie, c’est très difficile d’accéder à ses droits. Par exemple, j’ai accompagné une personne migrante qui voulait aller chercher son courrier. Toute seule elle se fait refouler mais si jamais elle est avec un bénévole, il y aura 15 secondes d’attention en plus qui vont permettre à cette personne de récupérer son courrier.” et voilà des fonctionnaires bien tranquilles dans leur bureau, lamentable

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    • PromeneurIndigné PromeneurIndigné

      Certes ces comportements des personnels de la CAF sont inadmissibles mais documentez vous avant de réagir !Une Caisse d’allocations familiales (Caf) est un organisme de droit privé1,2 à compétence départementale3 chargé de verser aux particuliers des prestations financières à caractère familial ou social (prestations légales), dans des conditions déterminées par la loi4. La Caf accorde également des prestations dites extralégales dans le cadre de sa politique d’action sociale pour inciter et accompagner les acteurs locaux, principalement les collectivités locales et les associations, à développer des services adaptés aux besoins des familles (crèches, centres de loisirs, actions de soutien à la parentalité, animation de la vie sociale…).

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