Derrière la fermeture de la crèche des Oliviers, le spectre polluant de la rocade L2

Actualité
Clara Martot
10 Avr 2018 8

Avancée d'abord comme une "mesure de précaution", la fermeture par la Ville de la crèche des Oliviers répond à un taux anormal de pollution de l'air. Parmi les causes : une propagation de substances nocives depuis la sortie du tunnel des Tilleuls. Suivant cette même logique, d'autres structures pourraient être surexposées à l'ouverture de la L2 Nord.

Les chiffres datent de 2014. Mais comme les autres parents de la crèche des Oliviers (13e), Aurélie a découvert les taux de pollution de l'air mercredi 4 avril 2018. Ce matin-là, ils se sont réunis devant la crèche, ou plutôt sur le parking à côté, faute de trottoir assez large. Les élus FN de la mairie du 13/14, et la porte-parole France Insoumise Sarah Soilihi sont venus en soutien. Richard Hardouin, du comité anti-nuisances de la L2 (CANL2), distribue aux parents effarés les mesures de pollution du quartier. Tous ont appris la veille la fermeture de la structure "par un mail de la mairie de Marseille", souffle Aurélie, son garçon de 16 mois dans les bras.Des panneaux de contestation sont accrochés à la grille. Derrière, la L2 se devine au bruit des travaux. Mais surtout, le jardin de la crèche est littéralement adossé au muret de la rocade, seul élément de paysage qui sépare l'établissement de la route. En dépit de cette localisation critique, la Ville développe un discours rassurant. Au conseil municipal de Marseille, ce lundi 9 avril, Catherine Chantelot, adjointe à la petite enfance, a répété que la pollution de l'air à hauteur de la crèche est "acceptable", faisant de la fermeture une "mesure de précaution".

Des résultats connus dès 2014

Une interprétation qui va à contre-courant d'une étude également parue en 2014, qui avait été transmise à l'époque aux collectivités locales. Avant d'entamer les travaux, la Société de la rocade L2 (SRL2) a publié une étude réalisée par la société d'ingénierie Egis, relevant les taux de pollution avant le lancement de la future rocade. Le rapport contient aussi les mesures prises par Air Paca, que Richard Hardouin a fait passer aux parents. Inouk Moncorgé, directeur de la SRL2, est formel : "Les résultats ont été transmis à l'État, la Métropole Aix-Marseille, et la Ville de Marseille".Or, le document rapporte qu'avant même les travaux, la pollution de l'air dans le secteur de la crèche dépassait la norme européenne. La norme est fixée à 40 microgrammes de dioxyde d'azote par mètre cube d'air en moyenne annuelle. Or, la mesure relevée autour de l'établissement atteignait 44 microgrammes. Du côté d'Air Paca, le taux estimé grimpait même jusqu'à 50.Quant à la Ville, c'est le mystérieux taux de 30 microgrammes par mètre cube qui est retenu, et encore répété au conseil municipal du 9 avril. Un discours optimiste, que Catherine Chantelot légitime aisément : l'élue assure qu'il figure dans un rapport de la Dreal – le service de l’État chargé des questions environnementales – qui lui aurait été adressé le 19 mars 2018. Contactée par nos soins concernant ledit rapport jeudi 5 avril, la préfecture n'a pas donné suite à nos sollicitations. Catherine Chantelot résume simplement : "La Dreal préconise une fermeture d'ici 2019. Nous sommes juste prudents, mais nous aurions pu laisser ouvert. Le taux de dioxyde d'azote est bien en-dessous du seuil d'alerte".

"L'air de la crèche présente un risque pour l'appareil respiratoire"

D'un point de vue purement sémantique, l'interprétation de l'élue est juste : la pollution aux abords de la crèche se maintient loin en-deçà du seul dit "d'alerte". Celui-ci définit un niveau de crise lors d'un pic de pollution temporaire : il est fixé à 200 ou 400 microgrammes par mètre cube en fonction du public touché. Dans ce cas, quelques heures d'exposition suffisent pour qu'existe un risque sanitaire. Mais le problème de la crèche des Oliviers est tout autre. Il s'agit d'une exposition au long cours, pour laquelle c'est bien la moyenne annuelle de 40 microgrammes qu'il faut prendre en compte. "Le dioxyde d'azote a des effets sur la durée, pour les publics exposés de manière permanente, poursuit Stephan Castel, chargé de mission à Air PACA qui mesure la pollution de l'air. Avec 44 microgrammes par mètre cube, l'air de la crèche présente un risque pour l'appareil respiratoire."Du côté de la SRL2,  on ne joue pas la surprise : "le futur de cette crèche était incertain depuis le début des travaux. Cela faisait quatre ans que nous savions qu'il existait un projet, au moins de déplacement." Un cas qui restera unique selon Inouk Moncorgé, qui assure n'avoir la connaissance d'aucune autre fermeture. Mais d'un acteur à l'autre, les prédictions diffèrent. Du côté de la L2, la promesse est limpide : l'ouverture du tronçon Nord va fluidifier le trafic, et faire baisser la pollution de l'air. Du côté de la Ville, Catherine Chantelot explique que le pire aurait été à venir : "Je préfère fermer maintenant, plutôt que d'attendre de voir la pollution grimper à l'ouverture de la L2." Selon les scénarios d'Air PACA, la réalité emprunterait aux deux théories : "sur l'ensemble de Marseille, l'ouverture complète de la L2 va désengorger la ville, développe Stephan Castel. Mais à certains points localisés, la pollution va grimper."

Aux sorties de tunnels, la pollution se disperse

Parmi les points à surveiller, figurent systématiquement les zones aux sorties des tunnels. Depuis l'ouverture de la L2 Est, le phénomène a déjà été observé à la Fourragère par Air PACA. L'association y a placé des capteurs dès la période des travaux. Une initiative rare, explique Stephan Castel : "d'habitude, nous ne prélevons pas de mesures avant la fin du chantier. C'est l'inquiétude inhabituelle des riverains qui nous a poussés à le faire." Résultat au point mesuré : le taux de dioxyde d'azote est passé de 24 microgrammes par mètre cube pendant les travaux à 37 lors de la mise en circulation.La même inquiétude s'est manifestée chez les élus réunis au sein du comité de pilotage du projet routier. Ces derniers ont demandé la SRL2 de produire des projections à l'horizon 2030, en modélisant la dispersion des panaches de pollution aux sorties des tunnels. Présentés en 2015, les résultats montrent que selon les vents, la pollution peut se propager jusqu'à une centaine de mètres. Située à 300 mètres du tunnel des Tilleuls, "la crèche des Oliviers n'aurait pas pâti davantage de l'ouverture de la rocade", assure Inouk Moncorgé. Des conclusions peu fiables, selon un participant des comités de pilotage. "Sans être un spécialiste de la question. Je ne les ai jamais trouvées convaincantes. Il y a un petit côté Tchernobyl avec la pollution qui s'arrête brusquement". Quant à Dominique Robin, président d'Air PACA, il y pointe la présence de "plusieurs imprécisions", qui rendent l'étude "perfectible".En 2012, l'association Air PACA avait mené une étude sur 64 points de mesure le long de la future rocade. Ce rapport montrait qu'en sortie de tunnel, la concentration des polluants dans l'air pouvait être jusqu’à 2,5 fois supérieure à la norme européenne. Dans ce même rapport, la sortie Nord du tunnel des Tilleuls, juste avant la crèche des Oliviers, enregistrait les plus forts taux de pollution. Sept ans après cette étude, qu'en sera-t-il de l'air aux Tilleuls, quand la rocade Nord projette 80 000 véhicules quotidiens en circulation ? Difficile à dire pour Dominique Robin, qui regrette que "l'effet de sortie de tunnel, aussi courant soit-il, reste paradoxalement mal connu."

Situation préoccupante à Frais-Vallon

La crèche des Oliviers pourrait donc ne pas être la seule structure surexposée. Parmi celles qui interrogent : l'école maternelle Rose Frais Vallon Nord. Aujourd'hui, le directeur de la SRL2 Inouk Moncorgé assure n'être "pas du tout inquiet pour cet établissement scolaire". Mais en 2014, le rapport commandé par la SRL2 alertait sur le taux de NO2 de l'école, déjà à la limite des 40 microgrammes par mètre cube. La question de la fermeture serait même explicitement posée, confie un acteur de la rénovation urbaine du quartier.Mais ici aussi, tout est question d'estimations, et les mesures manquent : "la SRL2 nous renseigne sur la pollution sonore, mais pas sur la pollution de l'air, explique Julia Lupinko, de Marseille rénovation urbaine. Il faut évaluer si le mur qui sépare la rocade de l'école est assez isolant." Selon cette chargée de mission, il reste une chance pour que le mur en question crée autour de l'école un "effet cuvette" qui lui épargnerait la pollution environnante. En revanche, elle est plus pessimiste concernant la tour H, observée "avec vigilance" par les acteurs de la rénovation de quartier. Situé devant l'école, l'immeuble aux 21 étages d'habitation est aux premières loges du trafic routier.

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