Contre la pollution, le port se la joue branché

Décryptage
Rémi Baldy
9 Juil 2019 0

Le port de Marseille-Fos prévoit un investissement de 20 millions d’euros, avec l’aide des collectivités, pour équiper les bassins Est de branchements à quai. Un premier pas en réponse à la pression politique autour cet enjeu écologique. Si les ferries pour la Corse ont déjà pris ce virage, cela s’avère plus compliqué pour le reste de l’activité et notamment les navires de croisière très gourmands en énergie.

Photo : Violette Artaud.

Photo : Violette Artaud.

L’image fait tache. Un navire de la Corsica Linea quitte le port de Marseille et laisse échapper une épaisse fumée noire. La scène, assez classique, a la particularité de se dérouler cette fois en plein pic de pollution à l’ozone. Elle intervient aussi quelques semaines après l’annonce par AtmoSud, l’association qui surveille la qualité de l’air, que les émissions de dioxyde d’azote (NOx) liés au trafic maritime ont dépassés celle des voitures en 2018. « C’est vrai à l’échelle de la métropole, précise le préfet, lors d’un point presse ce lundi. À l’échelle de la ville, la voiture est toujours devant ». Il n’empêche. Un tel palmarès a de quoi mettre la pression sur les autorités portuaires.

Alors que les automobilistes se sont initiés à la circulation différenciée, les appels ironiques à une vignette Crit’air sur les navires ont fleuri sur les réseaux sociaux. Dès la mise en place de cette restriction à terre, le 27 juin, le préfet Pierre Dartout a répondu que la France portait un projet de zone à faible émission en Méditerranée, qui restreindrait l’accès aux navires fonctionnant avec des carburants et motorisations les moins nocives. De son côté, le port a annoncé dans la foulée prendre des mesures pour limiter la vitesse des navires. En période de pic de pollution, elle est donc à 10 nœuds du Frioul à l’entrée des bassins et de 8 nœuds à l’intérieur. Soit 2 nœuds de moins qu’à l’ordinaire. « Cela permet de réduire la pollution d’un tiers », s’exclame Jean-Marc Forneri, président du conseil de surveillance du grand port maritime de Marseille-Fos (GPMM). Avec la fin du pic de pollution à l’ozone, ces limitations ont été levées lundi.

Pour l’heure, leur impact reste difficile à évaluer tout comme celui des effets de la circulation différenciée en centre-ville sur le niveau d’ozone. En l’absence de contrôle cœrcitif des forces de l’ordre à l’entrée du périmètre, la baisse d’émissions de polluants a surtout été ressentie le premier jour. Les jours suivants, « tout le monde a repris ses habitudes », indique Dominique Robin, directeur d’Atmo Sud. Pour un bilan chiffré plus précis, il faudra attendre, sur la part terrestre comme maritime.

C’est dans cette actualité que le port a présenté « des actions » pour influer sur la qualité de l’air. Il s’agit en fait du montant du financement du plan CENAQ (pour « connexion électrique des navires à quai »), visant à installer des branchements à quai pour l’ensemble des activités liées aux passagers d’ici 2025. Coût de l’opération : 20 millions d’euros. L’annonce était attendue. En effet, lorsqu’un navire accoste dans un port, le moteur continue de tourner pour faire fonctionner l’électricité à bord. Cette étape est la plus polluante pour les villes puisqu’elle représente 55 % des émissions de particules, selon AtmoSud. L’enjeu est d’autant plus important que Marseille mise beaucoup sur la croisière. Premier port français dans le domaine et 4e en Méditerranée avec 1,7 million de croisiéristes en 2018, elle vise les 2 millions en 2020.

Les croisières sur courant américain

Pour Hervé Martel, nouveau président du directoire du Port, le branchement à quai « est la solution la plus radicale en escale car cela ne produit aucune émission ». Une option qui séduit les collectivités depuis quelques temps et qui s’applique déjà sur les ferries de la compagnie la Méridionale. « Avec ce que l’on propose depuis deux ans, c’est déjà 10 à 15 % de pollution en moins », assure Hervé Martel. De quoi mettre tout le monde d’accord. Ce qui n’avait pas empêché le GPMM d’oublier de prévoir un tel équipement pour la forme 10, et pour le réaménagement du Cap Janet (lire notre article).

Le CENAQ voulant généraliser les branchements à quai sur toute l’activité passagers, le terminal dédié aux liaisons avec le Maghreb – dont les compagnies sont plus réticentes à adapter leurs navires pour les brancher à quai – sera finalement bien équipé en 2021. Pour les formes de réparation navale, ce sera en 2022 et pour les petites formes de radoub dès l’année prochaine. Quant aux terminaux de croisière, ils auront leur branchement à quai entre 2022 et 2025.

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Un temps plus long car le chantier est plus compliqué compte tenu de la consommation électrique des croisiéristes. « Un navire de croisière consomme quatre fois plus qu’un ferry, on passe de 3 à 12 mégawatts (MW). À titre de comparaison, la consommation totale du port de Marseille est de 18 MW », note Hervé Martel. Or, le port a développé pour les ferries une fréquence de 50 hertz, basse et haute fréquence, alors que les bateaux de croisière sont sur la norme américaine de… 60 Hz. La mise aux normes des infrastructures pour proposer une telle puissance nécessite à elle seule 7 millions d’euros. « L’autre point compliqué est le passage du fonctionnement moteur à l’électrique qui doit se faire sans coupure de l’alimentation à bord, c’est une relative prouesse de réussir cela », ajoute Hervé Martel. Pour le président du directoire, l’expertise développée dans le domaine par le port de Marseille devrait permettre de surmonter ces complexités techniques.

Un financement encore flou

Reste à financer ce plan CENAQ. « C’est un investissement en plus de ce qui est fait depuis deux ans », précise Hervé Martel. Autrement dit cela concerne la réparation navale, le Cap Janet et les navires de croisières. Dans les 20 millions, sept sont dédiés à la puissance électrique et deux aux études. Soit presque la moitié du budget. Une enveloppe à laquelle doivent participer la métropole, le département, la Ville et l’État. « Nous avons eu des accords oraux, mais les parts précises doivent être définies » précise le président du directoire qui espérait que cela se concrétise la semaine dernière. « C’est le département qui est le meneur », avance Roland Blum, adjoint au maire délégué aux finances et à la charte Ville-Port, sans donner plus de détails chiffrés. Début juin, le département annonçait un investissement de 6 millions d’euros dans le plan CENAQ, alors estimé à 14 millions d’euros car il ne comportait pas encore le passage du réseau électrique de 50 à 60 Hz.

« Ces 20 millions d’euros ne sont qu’une petite partie de notre plan d’investissement », prévient Jean-Marc Forneri sans en dire plus sur les actions qui pourraient être menées pour l’environnement. Le prochain plan stratégique doit en effet être validé en novembre. Seule indication, le port prévoit de produire sa propre électricité pour la vendre. Actuellement, il achète de l’électricité « verte » auprès d’Enedis. Pour proposer un prix correct à la revente, le GPMM précise qu’il compte sur un coup de pouce des collectivités.

Il faudra ensuite trouver à qui vendre cette électricité. Pour l’instant, seuls les trois navires de la Méridionale se branchent à quai alors que Corsica Linea équipe actuellement sa flotte. Reste donc les ferries qui assurent la liaison avec le Maghreb et les yachts en réparation. « 100 % de l’activité passagers aura la possibilité de se brancher à quai, mais cela ne veut pas dire qu’ils le feront », nuance Hervé Martel. L’objectif du GPMM est qu’en 2025, 50 % des navires qui accostent soient « susceptibles » de se brancher. « C’est un pari, dans les affaires nous faisons des paris », reconnaît, fièrement, Jean-Marc Forneri.

Selon lui, le montant nécessaire pour mettre un navire en conformité avec le branchement à quai est de 1,5 million d’euro. Pour le port, la mise en avant d’atouts qui s’inscrivent dans le développement durable doit renforcer son attractivité. Jean-Marc Forneri répète à l’envi que les compagnies pourront se servir de l’argument écologique pour faire monter des clients sur leurs bateaux. Un nouveau pari pour le président du conseil de surveillance.

« On peut imaginer devenir plus contraignant »

Du côté des riverains, on attend de voir l’application du plan CENAQ. « Ces annonces sont un bon résultat, mais nous sommes moins contents sur le calendrier qui démarre de la Joliette pour remonter vers la forme 10. Cela signifie que les quartiers Nord ne seront traités que dans un deuxième ou troisième temps », réagit Wilfrid Robion, président de Cap au Nord, une association pour la défense de la qualité de vie dans les quartiers Nord. « C’est un calendrier qui reste hypothétique, il y a eu beaucoup de projets décalés ces dernières années », s’inquiète-t-il.

Au-delà de l’aspect économique, l’enjeu est aussi politique tant le sujet cristallise des tensions. Ce qui ne plaît guère du côté du GPMM. « C’est un sujet sérieux, nous proposons des mesures rationnelles et laissons de côté les cris d’orfraie et les invectives voulant interdire l’entrée des navires », s’agace Jean-Marc Forneri. Sans la citer, le président du conseil de surveillance pense à Samia Ghali. La sénatrice élue sous l’étiquette PS, fustige régulièrement le manque d’actions du port pour l’environnement.

Après les mesures annoncées, elle se dit « contente », mais « regrette qu’il faille attendre jusqu’en 2025. Quand cela concerne les voitures c’est immédiat ». Et plaide pour que le port se montre plus contraignant. « Si les armateurs ne veulent pas se mettre à des conditions plus écologiques, il ne vaut mieux pas les laisser rentrer », avance-t-elle, reconnaissant « qu’au début cela sera difficile avec moins de croisières ». « C’est un équilibre à trouver avec la contrainte économique, nuance Roland Blum. À terme, on peut imaginer devenir plus contraignant, c’est une piste de réflexion et de travail ». Qui reviendra sur la table au prochain coup de chaud.

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