Thomas Bailet, enseignant en prison

Chronique
le 30 Mai 2020
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Avec "Voilà le travail", la journaliste Sandrine Lana aborde le sujet quotidien qu'est le travail en partant des femmes et des hommes au labeur. Pour cet épisode, rencontre avec Thomas Bailet, qui enseigne à huis-clos.

Nous rencontrons Thomas Bailet dans sa salle de classe de français, de l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) situé à la Valentine. Le professeur est aussi enseignant au centre pénitentiaire de Luynes auprès d’un public majeur, cette fois.

Il a étudié la philosophie et atterri à Marseille quand sa femme a été mutée dans la région en 2006. « J’aurais dû prendre un poste à Marignane mais j’ai entendu parler d’un poste ici, alors j’ai postulé », dit-il, après sa matinée de cours consacrée aux médias.

En arrivant en 2007 à l’ « EPM », tout reste à inventer. La toute nouvelle prison pour mineurs n’accueille encore aucun jeune. Durant les premiers mois, ils sont une dizaine de professeurs, surveillants, personnels administratifs à chercher leurs marques, aménager les classes. « On faisait aussi des exercices de simulation de prise d’otage… »

Dessin : Sandrine Lana

« Monsieur Bailet » a choisi de disposer les bancs et les chaises face au bureau du professeur et à l’écran/tableau blanc. Quelques ordinateurs font face aux fenêtres qui donnent sur la cour de promenade. L’oralité est au centre de sa classe pour des jeunes qui passent jusqu’à 18 heures par jour en cellule individuelle, souvent la télévision allumée. « On ne peut pas être un bon enseignant ici si on veut juste passer des notions pédagogiques. Il faut instaurer la confiance, que chacun trouve sa place ».

Thomas Bailet salue chaque élève emmené en classe par un surveillant depuis leur cellule. Il les appelle par leur patronyme, c’est une habitude dans les murs. Les jeunes, cinq ou six, échangent quelques mots souvent dans une langue mélangeant argot, verlan, arabe, romani… « Je me suis adapté à leur langage. Je comprends tout ce qu’ils se disent même s’ils pensent le contraire. J’entends quand il parle d’un téléphone qui est rentré par le parloir ou bien de leurs petits trafics… Si ça va trop loin, c’est le surveillant qui prendra les sanctions mais ils connaissent les règles du jeu. Quand on joue, on peut perdre et on assume. Je tente de les responsabiliser. »

Comprendre leur langage

Depuis les premières années, il a appris à faire la différence entre la zone du dedans et celle du dehors, entre les fantasmes et les réalités du terrain, s’est approprié le langage des jeunes tout en préservant le sien devant son audience. « La détention des mineurs est un milieu caché, la société met ces jeunes à l’écart volontairement. Certes, on est confronté à la violence, il y a eu des bagarres, on n’y est pas habitué à l’extérieur. Si on voyait le monde extérieur avec les oeillères de la prison, on se sentirait sans cesse menacé. Ça peut créer de la paranoïa. Je mets une forme de distance entre ce que je vis ici et l’extérieur ». Sur les murs, Thomas nous fait remarquer quelques rares impacts, quelques traces indélébiles… des coups de poing, de pied. Cependant, ce qui marque, quand on observe les murs, ce sont les ressources bibliographiques, les travaux d’élèves mettant en valeur leur créativité. L’enseignant aborde son job avec une distance salutaire et beaucoup d’espoir.

Un philosophe en prison

Comment donner cours à des élèves parfois décrocheurs, de niveaux très différents pourtant rassemblés, avec des objectifs scolaires ou de réinsertion très hétérogènes ? Sans parler des parloirs, des décisions de justice, des tensions qui polluent leur attention. Certains passeront le brevet dans les mois qui viennent, d’autres tenteront un bac pro en sortant…

Les murs de la classe témoignent également des nombreuses initiatives que le professeur met en place pour sortir les jeunes hommes de la torpeur qu’engendre la prison, certains pour quelques semaines, d’autres pour plusieurs mois. Un poster « Philosophons en prison » orne l’arrière de la classe. Thomas Bailet a créé ce concours de dissertation ouvert aux détenus de la région PACA et de Corse. En 2020, l’épreuve était sensée devenir nationale. Avec le Covid, la remise des copies est reportée à fin juin. L’année passée, 22 copies ont répondu à la question : « Le temps libre est-il le temps de notre liberté ? » Vaste programme. Il saupoudre d’ailleurs de philo ces cours en citant Spinosa, Sartre, Camus…

« J’ai construit un cours sur la façon d’être citoyen. Et j’essaie de faire des projets d’éducation à citoyenneté toute l’année. Parfois je prends le risque qu’on remette en question des idées comme la démocratie… Je ne m’interdis pas de remettre en question les lois pendant les débats. J’ai de la bouteille dans l’animation de débats maintenant ! »

Il a notamment invité des aumôniers des prisons, des différentes religions, à interagir avec les adolescents enfermés. « Les jeunes peuvent alors constater de visu que les différentes religions sont capables de s’accorder. On aborde aussi des thématiques loin des discussions médiocres de la cour de promenade. Je veux les faire sortir de l’opinion que beaucoup n’ont jamais remise en question. » La place de la femme, des religions, de la liberté ou les valeurs républicaines sont largement mises en débat.

D’autres intervenants viennent ponctuer d’air frais ses cours : des dessinateurs de presse, des journalistes radio pour des émissions enregistrés dans les murs… D’ailleurs, une bande dessinée scénarisée par les élèves est en cours de finition…

Corona-pause

Pour Thomas Bailet, les cours ont réellement repris ce jeudi 28 mai. Pendant le confinement, de nombreux détenus ont été libérés. Seuls une trentaine (au lieu d’une centaine) sont restés dans les murs mais sans bénéficier de leurs cours. Le professeur a préparé sa classe pour recevoir quatre à cinq élèves en respectant les consignes de sécurité. « On porte des masques. Cela risque de compliquer la communication. Si je fais une petite blague, le jeune ne voit pas mon sourire… ne comprend pas forcément que je le taquine. »

Quand il est dehors, il lui arrive de croiser d’anciens élèves. L’un est venu le saluer à la sortie de l’établissement. Depuis son passage ici, il lit. C’est qu’en classe, M. Bailet lit intégralement certains bouquins avec ses jeunes. Huis Clos de Sartre a un grand succès. « Ça fonctionne bien car il a peu de personnages, dans un lieu clos qui évoque la prison. Les jeunes finissent par comprendre que c’est une description de l’enfer. Chez Sartre, il y a aussi l’idée que la responsabilité est le pendant de la liberté… La philo est une matière qu’ils ne feront jamais dehors, je me dis qu’ici, c’est le bon moment… »

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