Sandrine Lana vous présente
Voilà le travail

Sandrine Colas, avocate en droit des étrangers au barreau de Marseille

Chronique
le 15 Fév 2020
1

Avec "Voilà le travail", la journaliste Sandrine Lana aborde le sujet quotidien qu'est le travail en partant des femmes et des hommes au labeur. Pour cet épisode, rencontre avec une avocate spécialiste du droit des étrangers.

Dessin Sandrine Lana

Dessin Sandrine Lana

Exerçant à Marseille après six années dans un cabinet à Paris, Me Colas nous reçoit dans son bureau, rue Paradis, après une matinée d’audiences devant le tribunal administratif situé à deux pas, sur le Cours Puget.

Souriante, avenante, le moral de cette avocate est souvent lié au cours de ces affaires. « En ce moment, je vais très bien. Cela fait dix jours que je gagne mes dossiers… Je me sens surpuissante. Alors, je me sens productive, je veux faire plein d’enquête. Mais si ça se passe moins bien dans mes dossiers, ça peut me déprimer… Dix dossiers gagnés ne vont pas contrebalancer le fait d’avoir perdu un dossier car pour les gens, on sait que c’est un cercle vicieux qui se met en route ».

Pour l’étranger en situation irrégulière, cela peut signifier une obligation de quitter le territoire, un vide d’un an avant la prochaine démarche administrative… « Mais je sais faire la distinction entre ce qui vient de mon travail et de ce qui vient des positions des juges et des lois qui sont très restrictives en matière du droit des étrangers et qui changent tout le temps ».

On fait alors avec le « peu de marge de manœuvre que laisse la loi… »

La langue et la robe

Photo Sandrine Lana

« Au tribunal administratif de Marseille, les audiences en référé se tiennent cours Pierre-Puget dans une minuscule salle. Dans cela, le langage du corps n’est pas surjoué puisqu’on est à quelques centimètres du juge. Avec mes clients, le langage du corps est important. Il y a parfois des difficultés de communication en raison de la barrière de la langue. En ce moment, je reçois beaucoup de demandeurs d’asile nigérians. La plupart apprend très vite à se débrouiller en français et on arrive à se comprendre. Mais je veux que chacun se sente accueilli ici avec bienveillance. Souvent, les gens qu’ils rencontrent ont l’impression de ne pas être compris, s’impatientent avec les étrangers et peuvent dire des choses déplaisantes. Ici, je veux être accessible et simple pour qu’ils se sentent à l’aise. On prend le temps de s’asseoir, les enfants peuvent jouer ici ou dans la salle d’attente où j’ai créé un espace de jeux. » 

Au porte-manteau dans un coin du bureau, la robe noire côtoie le manteau d’hiver plus tape à l’œil.

« J’adore porter la robe, c’est un rêve d’enfant. J’aime ce message qui dit qu’il y a plein de manières d’exercer mais nous sommes égaux, jeunes ou anciens avocats, bons ou mauvais. On met la robe juste avant de rentrer dans la salle. C’est aussi une sorte d’armure devant le magistrat. On s’arme de courage quand on la revêt. Quand je la porte, je ne parle plus pour moi mais pour les autres, mes clients. On représente l’autre. La porter, c’est aussi laisser le trac de côté pendant la plaidoirie. »

L’écrit est partout dans le bureau : dossier, code civil, pénal, seul manque le code des étrangers, le CESEDA, qui « change trop souvent pour l’acheter à chaque fois »… Pourtant le droit est l’endroit de l’oralité. « J’ai tendance à parler moins vite devant les magistrats ou au contraire très vite pour ne pas perdre leur attention. Le vocabulaire juridique est important mais au-delà du vocabulaire technique, je plaide comme je parle. Parfois des mots familiers peuvent m’échapper. Ce matin, un « c’est bidon » m’a échappé… alors que je n’utilise pas cette expression habituellement. Je parlais d’une décision de la préfecture. »

L’audience concernait une démarche entreprise par des clients déboutés de leur demande de titre de séjour en leur qualité de parents d’enfant malades. L’avocate évoquant un vice de procédure dans le dossier. »Là, l’oralité est importante. Selon les juges, il est important de préparer les clients aux questions qu’ils recevront. »

Le téléphone sous vibreur retentit régulièrement mais ne vient pas troubler la conversation.

Affiche dans le cabinet de Sandrine Colas.

Sandrine Colas raconte comment, en troisième année de faculté, elle a rencontré le droit des étrangers. « Je n’avais pas été frappé par ce sujet jusque-là, et ce n’était pas une matière enseignée à la fac. Je voulais faire du droit humanitaire à l’étranger peut-être. Un jour, j’ai vu une femme enchaînée aux mains et aux pieds mise de force dans un avion, au journal télévisé. J’ai découvert que cela se passait en France. Ça m’a révoltée et attristée… je me suis dit qu’il y avait des choses à mener ici. C’était sous Sarkozy, période où l’immigration est devenue une obsession dans le domaine politique. Je n’avais pas percuté avant. Aujourd’hui, les plus démunis et sans défense sont beaucoup les étrangers selon moi. »

« Je ne fais pas ce métier pour m’en mettre plein les poches. Mais j’arrive à gagner ma vie. Je ne fais pas payer les gens qui ont l’aide juridictionnelle ou ceux qui ne l’ont pas mais ne peuvent pas payer mais je ne suis pas aussi militante que ceux qui sont en association, chaque jour dans la rue ».

Sept jour sur sept

Impossible d’estimer le nombre d’heures passées au bureau ou en audience. « Je n’ai jamais calculé. C’est un métier où ça ne s’arrête jamais. J’ai mes cartes SIM pro et perso dans le même appareil. Je ne l’éteins jamais sauf parfois à l’étranger. Je ne réponds pas systématiquement aux messages le week-end mais je vais tous les écouter malgré tout, pour être sûre que ce n’est pas quelqu’un qui a été arrêté et placé en centre de rétention et où il faudra faire un référé dans les 48 heures. Puis il y a les mails,…ce qui fait que je ne coupe jamais. Une fois que mon fils est couché, je reprends le boulot le soir… Ça me dérangeait moins avant mais c’est plus compliqué aujourd’hui je trouve. Ça me dérange plus quand les gens m’appellent à des heures impromptues. Mais ça ne me bouffe pas. »

En commençant à Paris en tant que collaboratrice à temps plein d’un cabinet, Sandrine Colas travaillait sept jour sur sept. Elle suivait des personnes placées en rétention et passant devant le juge de la liberté et de la détention (JLD). L’avocate n’a que 48 h pour faire un recours et annuler la détention. « Il y a des audiences le dimanche, le 14 juillet, le 25 décembre… Il y avait le travail en semaine et le week-end. En plus, j’avais ma clientèle qui se développait mais c’était passionnant. »

Petit à petit, le rythme s’est calmé. Après le déménagement à Marseille et « la place en crèche » pour son enfant, tout à changé. « Je ne travaille plus pour quelqu’un et la charge de travail est moindre mais je sais que c’est par phases. Comme je fais beaucoup de référés devant le JLD, je peux parfois être saisie de nombreuses fois la même semaine et parfois ce sera plus calme. Ce n’est pas un rythme de travail stable avec des horaires fixes ».

Le fait de travailler seule permet aussi une plus grande capacité d’organisation. « En arrivant, comme je ne connaissais pas du tout le barreau marseillais, cela m’a permis d’aller à la rencontre des autres confrères et consœurs sans être catégorisée d’un cabinet ou d’un autre. J’ai confiance dans certains et si j’ai des questions sur des pratiques un peu locales [parce que cela existe même en droit !, NDLA], je peux leur demander, comme pour les spécificités des préfectures et des tribunaux. Surtout dans cette matière, on voit qu’il y a de grandes disparités. Il n’y a pas d’harmonisation dans les différentes juridictions. »

Photo Sandrine Lana

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

OFFRE DÉCOUVERTE – 1€ LE PREMIER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Commentaires

L’abonnement au journal vous permet de rejoindre la communauté Marsactu : créez votre blog, commentez, échanger avec les autres lecteurs. Découvrez nos offres ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.

  1. Regard Neutre Regard Neutre

    En découvrant Sandrine Colas,avocate en droit des étrangers au barreau de Marseille, la photo symbole de son action, affichée sur le mur de son bureau, nous renvoie au texte puissant d’un poète disparu qui nettoie la saleté des noms communs…—Jouffroy Alain, « Le verbe étranger », La pensée de midi, 2001/2 (N° 5-6), p. 80-87. URL : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-2-page-80.htm—
    @Merci Sandrine Lana

    Signaler

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire