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Le regard de 15-38 Méditerranée

Presse alternative syrienne : se métamorphoser ou disparaître

Chronique
15-38
15 Déc 2018 0

15-38 Méditerranée est un jeune site d’information qui tisse des liens entre journalistes, artistes, chercheurs et citoyens de toutes les rives de la Méditerranée. 15-38 c’est le centre géographique de cette mer qui rassemble et sépare. Avec cette chronique, Marsactu ouvre une fenêtre sur la Méditerranée en reprenant un article du dossier mensuel concocté par la rédaction internationale de 15-38. Ce mois-ci, retour sur les traces des médias nés durant la révolution syrienne, et aujourd'hui disséminés.

La révolte syrienne en 2011 a entraîné l’émergence de plusieurs dizaines de radios et de centaines de journaux. Près de huit ans après le début du soulèvement, une quinzaine de publications alternatives sont encore actives, mais avec des tirages minimes.

Dès l’origine, le bouillonnement démocratique en Syrie s’est accompagné de l’urgence d’informer. Pendant les premiers mois de l’insurrection populaire en 2011, des centaines de journalistes citoyens – souvent sans aucune formation journalistique — ont témoigné à l’aide de leurs seuls téléphones portables des manifestations anti-régime et de leur répression. Rapidement, ils se sont organisés et ont créé des premiers médias indépendants. Ils partaient de zéro. Depuis le coup d’État militaire de Hafez al-Assad en 1970, le monopole de l’information était détenu par le parti Baath, et ses courroies de transmission officielles : l’agence gouvernementale Sana, trois journaux, une chaîne de télévision, et une radio.

Ahmad, caricaturiste syrien à Kafer Nabel dans le nord ouest de la Syrie en préparation de la manifestation du vendredi qui a lieu encore aujourd’hui. Image Marie Kostrz

Plus de 300 journaux lancés

Les premiers journaux nés de la révolte populaire ont été lancés à l’automne 2011 : Souriatna (« Notre Syrie ») à Damas, puis Enab Baladi dans la banlieue de Darayya. Entre 2012 et 2014, c’est l’effervescence : des dizaines de médias bourgeonnent, au fur et à mesure que l’opposition armée grignote des territoires. Une étude publiée par Enab Baladi en mars 2015 recense 268 publications (journaux, magazines). Le site Syria Print comptabilise lui au total 303 nouvelles publications depuis 2011. Ces nouveaux médias ont aussitôt reçu un large soutien de bailleurs de fonds européens et américains, qui ont organisé des formations en Turquie ou au Liban, ou ont fourni des aides financières pour la distribution et l’impression des journaux. Ils ont bénéficié de l’aide de plusieurs ONG européennes comme Free Press unlimited (Pays-Bas), International media support (Danemark), Internews (États-Unis), CFI (l’agence française de coopération médias) … « C’était une période euphorique : les Occidentaux pensaient que le régime syrien allait tomber, et qu’il fallait développer et structurer des médias indépendants pour accompagner la transition démocratique », explique Ayman Mhanna, directeur de la fondation Samir Kassir à Beyrouth. Dès 2014, les journaux commencent à installer leurs bureaux en Turquie, qui soutient les groupes de l’opposition syrienne. Ils s’établissent d’abord à Gaziantep, à la frontière syro-turque, puis suite à l’assassinat de plusieurs journalistes, migrent vers Istanbul.

Dès l’année 2015, un nombre important de journaux commence à disparaître. La Russie s’implique militairement dans le conflit et le rapport de force commence à s’inverser en faveur du régime. Des régions entières échappent au contrôle de l’opposition armée. « Pour les bailleurs de fonds internationaux, la priorité devient la lutte contre l’État islamique, et non plus les droits de l’homme en Syrie », assure Ayman Mhanna. « Les bailleurs internationaux ont réalisé qu’investir sur les médias syriens alternatifs était un projet de long terme qui pouvait difficilement s’accomplir sans transition politique. Ils ont préféré relocaliser leurs fonds sur l’aide au développement, qui produit des effets visibles à court terme« , affirme pour sa part Yazan Badran, doctorant à la Vrije Universiteit à Bruxelles, et spécialiste des médias syriens émergents. Sans subsides, les journaux se retrouvent vite en grande difficulté : ils ne peuvent pas faire payer la presse à une population en guerre, privée de tout. Aujourd’hui, une quinzaine de publications sont encore imprimées, dont trois dans les zones kurdes du Rojava. Même le plus célèbre d’entre eux, l’hebdomadaire Enab Baladi, ne distribue plus qu’un millier d’exemplaires chaque semaine, destinés au nord de la Syrie.

L’hebdomadaire Souriatna, faute de financement, a dû stopper sa version papier en septembre 2018, après 355 numéros. En 2016, selon son rédacteur en chef Jawad Muna, le magazine spécialisé dans l’investigation, imprimait encore 10 000 numéros chaque semaine. « Nos tirages ont commencé à diminuer à partir de 2017, sont tombés à 3000 par semaine en 2018. L’impression dans la ville turque d’Adana et la distribution à Idlib et ses environs nous coûtait environ 1000 dollars par semaine. C’était trop« , explique le rédacteur en chef. Sans compter que le passage de la frontière avec la Syrie est de plus en plus difficile. L’équipe éditoriale, basée à Istanbul ne se rémunère plus et vit de ses collaborations avec d’autres médias locaux ou internationaux. « Il nous reste juste assez de financement pour payer six correspondants en Syrie, à hauteur de 250 dollars par mois« , assure Jawad Muna.

La presse alternative syrienne a aussi sa part de responsabilité. « Elle n’a pas toujours utilisé les bons outils marketing, ni bien ciblé son lectorat. La plupart des reportages de la nouvelle presse syrienne traitent de questions militaires ou politiques. Les sujets de société sont largement minoritaires. La thématique des réfugiés couvre par exemple moins de 10 % du contenu« , souligne Ayman Mhanna, qui a également supervisé un rapport sur la presse alternative syrienne en 2017, en partenariat avec la fondation allemande Friedrich Naumann.

Une profession de plus en plus risquée

L’accès à l’information est également devenu complexe. « Nos correspondants en zones gouvernementales écrivent sous de fausses identités, ne peuvent se déplacer ou communiquer que très difficilement, risquent d’être emprisonnés à tout moment« , explique Jawad Muna, de Souriatna. Dans les zones détenues par l’opposition armée, la radicalisation des milices a aussi rendu le travail des journalistes très ardu, notamment dans la région d’Idlib, où sévit la milice jihadiste Hayat Tahrir al Sham (un groupe issu du Front al Nosra, l’ex-branche d’Al Qaida en Syrie). « Les hommes armés veulent contrôler nos journaux avant publication, y ajouter leurs commentaires. Récemment, ils ont arrêté pendant deux semaines deux de nos correspondants, dont nous n’avions plus de nouvelles », poursuit Jawad Muna. Pendant neuf mois, la distribution de l’hebdomadaire avait été interdite et ses lieux de stockage saccagés par le groupe salafiste Ahrar el Sham, suite à sa publication en une de « Je suis Charli ». En sept années de guerre, les journalistes ont payé un lourd tribut : en mars 2017, Reporters sans frontières estimait que 211 journalistes et journalistes-citoyens avaient péri en Syrie depuis 2011. L’assassinat le 23 novembre 2018 à Idlib, de l’un des plus emblématiques d’entre eux, Raed Farès — fondateur de Radio Fresh — a encore une fois rappelé la dangerosité du métier. Il avait refusé de quitter le pays, contrairement à de nombreux journalistes citoyens qui ont fui la Syrie. « Beaucoup de journalistes se sont rendus en Europe à partir de 2014–2015, privant les médias alternatifs de plumes vitales », estime Yazan Badran. C’est le cas par exemple de Rawad Aloush, fondateur de l’un des premiers journaux lancés en Syrie, Oxygen à Zabadani, ville frontalière avec le Liban, en janvier 2012. « Faute de financement, nous avons dû arrêter notre journal il y a deux ans et demi. J’ai traversé la Méditerranée pour me rendre en Suède, où je suis désormais ingénieur à Oslo. Certains des fondateurs sont restés au Liban. Je suis très triste que l’aventure d’Oxygen se soit terminée, mais je suis fier de tout ce que nous avons accompli« , affirme l’ancien rédacteur en chef, contacté sur Facebook.

Chercher un nouveau modèle économique

Pour survivre, la presse alternative doit nécessairement faire son introspection. Dès son éclosion, elle a toujours eu pour objectif principal de s’adresser à la population restée en Syrie. Mais la quasi impossibilité de distribuer sur place la contraint à se tourner davantage vers la diaspora. La majorité des 5,6 millions de réfugiés a trouvé asile en Turquie, mais les autorités contrôlent depuis 2015 plus étroitement les camps où vivent une partie des réfugiés. « Nous avons dû arrêter la distribution de Souriatna dans les camps en juin 2016 », assure Jawad Muna. C’est donc sur la toile que la presse syrienne pourra continuer à toucher ses lecteurs. « Nous développons de plus en plus notre site internet, dans lequel nous incluons des contenus numériques. Depuis un an, nous redonnons aussi un second souffle à notre chaîne YouTube, où nous produisons des web-séries, explique ainsi Jawad Sharbaji, rédacteur en chef de Enab Baladi. En octobre, nous avons comptabilisé 2,5 millions de visiteurs sur notre site. Beaucoup de nos lecteurs sont basés en Turquie, en Arabie saoudite ou en Allemagne« . Le rédacteur en chef de l’hebdomadaire reconnaît l’impératif d’inventer un nouveau modèle économique. « Nous essayons d’expliquer à nos lecteurs que nous avons besoin de leur financement pour continuer à exister. Toute indépendance a un prix. Et nous réfléchissons à financer notre site par de la publicité : nous sommes actuellement en contact avec des businessmen syriens en Turquie », poursuit Jawad Sharbaji.

« Bachar ne pourra plus nous enlever la liberté d’expression »

Sept années après le début de la révolte syrienne, quel bilan tirer pour la presse syrienne alternative ? « Certes, elle a encore un certain nombre de défauts : peu de sources sont citées dans les articles et on manque d’enquêtes approfondies, affirme Ayman Mhanna. Mais les journalistes sont beaucoup plus professionnels et produisent du contenu de qualité, avec un langage qui attise peu les tensions communautaires ou politiques, malgré un contexte de guerre« . La presse s’est aussi féminisée. « Depuis trois ans, on compte davantage de journalistes femmes, de thématiques liées aux femmes et de femmes citées dans les articles. Mais il est difficile de savoir si c’est une tendance structurelle« , observe Yazan Badran. Jawad Muna, de Souriatna, veut rester optimiste. « La grande différence par rapport à avant 2011, c’est que les Syriens disposent désormais du choix de s’informer. Même si Bachar al Assad reprend le contrôle de tout le territoire, il ne pourra plus nous enlever la liberté d’expression ».

Thomas Abgrall

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