[Ouvre-boîte] Le Corsaire borgne : la nuit marseillaise sans complexe et sans œillères
Avec cette nouvelle chronique, Ouvre-boîte, le journaliste Guillaume Origoni se plonge dans l'histoire des lieux de nuit disparus, à Marseille et dans ses alentours. Que subsiste-t-il de ces clubs, de ces soirées de liesse et de ces aubes moites ? Cette semaine, plongée dans le vaisseau fantôme de la rue Plan-Fourmiguier, strip-club né après-guerre qui a connu toutes les mutations de la ville, jusqu'à sa fermeture définitive en 2015.
Lorsque j’étais minot dans le quartier d’Endoume, il n’y avait pas d’épiceries bio et de restaurants en vogue. Les rues étaient constellées de commerces. Drogueries (celle d’en bas de chez moi exhibait à la vente des martinets pour enfants récalcitrants, comme quoi, c’était pas toujours mieux avant…), bazars, poissonneries, boulangeries, magasins de chaussures et même d’électroménager. Mais il y avait surtout beaucoup de bars presque toujours fréquentés par des hommes.
En passant devant ces temples alors exclusivement dédiés au culte de l’anis, j’entendais des grossièretés aujourd’hui surannées. L’une d’entre elles s’est frayé un chemin dans ma mémoire et il m’arrive de temps à autre de la ressortir : “Oh, pute borgne”. Je ne me suis jamais vraiment demandé ce que signifie cette référence aux péripatéticiennes devenues cyclopes, ni d’où elle venait. Claude, la nouvelle coqueluche des IA, l’attribue aux Belges. On voit bien dans cette réponse la limite du métissage homme-machine, car ce qu’ignore Claude IA (Claude Nougaro, lui, le savait), c’est que “Pute borgne” est une référence au club de striptease marseillais Le Corsaire borgne.
Définitivement fermé en 2015, l’établissement de la rue Plan-Fourmiguier devient dès son ouverture en 1949 le rendez-vous de la bourgeoisie et des canailles qui présentent bien. Les clubs et les boîtes de nuit sont alors avant tout destinés aux bourgeoisies locales. Les habitués sont donc classés dans la hiérarchie sociale selon le jour de fréquentation. Les deux premiers jours de la semaine, c’est pour les mecs en place. On y vient le plus souvent sans son épouse. Les mercredis et jeudis, c’est encore pour la haute, mais il est plus convenable d’y venir en couple. On l’aura compris, les week-ends, c’est pour les boutiquiers et les commerçants. Toutes et tous viennent alors au Corsaire borgne pour écouter de la musique et voir les effeuilleuses. À l’époque, c’est un marqueur de modernité et d’un certain chic.
Jazz, trappes secrètes et calibre 45
La déco tourne autour de l’univers de la mer. Filets de pêche aux murs, ancres marines, bouées, sirènes en stuc et tout le toutim. On y écoute du jazz, les crooners américains, de la variété française. À cette époque, il est également courant que se produisent des orchestres en live. Les meilleurs clubs de la ville se livrent d’ailleurs une concurrence acharnée pour booker les plus populaires. On a beau venir s’encanailler, la qualité de l’offre se doit d’être à la hauteur. Le navire de la rue Plan-Fourmiguier, remarquablement équipé pour le confort de ses clients, dispose de l’air conditionné (rarissime dans les lieux de nuit avant le début des années 80) et de trappes d’une incroyable efficacité pour vidanger la fumée des gitanes, des cigares et des américaines qui s’imposent sur le marché en chassant peu à peu le rugueux tabac brun. Pour déclencher ce dispositif, placé dans la cabine DJ, on actionne à deux mains des papillons en métal et on tire un coup sec vers le bas. Cinq minutes plus tard, on retrouve une vue claire et un air moins frelaté.
Le Corsaire borgne tient son rang et il semble que les clients d’alors tiennent également à ce que l’ambiance soit respectée. Dans sa chronique de l’ouvrage À fond de cale. 1917-2011 : un siècle de jazz à Marseille, de Michel Samson et Gilles Suzanne (Éditions Wildproject), datée de 2012, le journaliste de TSF Jazz Laurent Sapir relate un fragment de ce temps que les moins de mille ans ne peuvent pas connaître : “Le jazz phocéen n’est pourtant pas avare de truculence. Rien qu’à travers leurs noms, les clubs tutoient l’anthologie (Le Saint-James, la Chistera, le Corsaire borgne…), et Marseille n’hésite pas, parfois, à se la jouer façon Chicago, à l’image de ce truand fan de be-bop qui n’hésite pas à dégainer pour imposer le silence à l’écoute des disques de Charlie Parker.” Avouez que, tout comme moi, vous rêvez d’une ville où l’on sort son 45 par respect de l’œuvre de Charlie “Bird” Parker ou de Charles “Bear” Mingus. Si ce n’est pas le cas, cher lecteur, c’est que tu es mort à l’intérieur.
Imaginons bien que la création du Corsaire borgne est contemporaine des tickets de rationnement dont nous sortirons grâce au Plan Marshall. Le vaisseau fantôme a vu toutes les mutations de la ville, jusqu’au moment où il a été lui-même emporté par une prolifération anarchique de cellules générées par le corps dont il n’était qu’un organe périphérique.
La maison pour tous
Il faut dire qu’il s’est fichtrement adapté au cours des années. Son plafond en trompe-l’œil — autrefois attribué aux stripteaseuses qui descendaient du “ciel” grâce à cette plateforme tantôt light show en position haute, tantôt mini-scène atterrissant au milieu de la boîte en position basse — a aussi accueilli des trios de jazz, des chanteurs corses, italiens ou gitans. Plus tard, cette machinerie a été éphémèrement utilisée pour des performances rock en ligne avec la programmation du DJ. Le live et les sets flirtaient alors dans l’instant de cet objet suspendu.
Au mitan des années 90, les cinq salles du Trolleybus tournent à plein régime et le patron, Hervé G., s’ennuie un peu. Il a bien une idée, mais avant, il faut qu’il passe voir Serge B., le vieillissant patron du Corsaire borgne qui vivote et cherche un nouveau second souffle. Il enfourche sa Harley ornée du drapeau chilien et lui propose de prendre le lieu en gérance à condition d’être libre d’y faire ce qu’il veut et de changer de nom. Le but affiché (outre le pognon) est de retrouver l’esprit underground des débuts. Le Corsaire devient Le Vox, avec une programmation musicale plus nerveuse, plus rock-garage et, comme pour retrouver l’esprit des débuts, les nuits du Vox alternent DJ sets et mini-concerts. L’expérience tourne court pour de multiples raisons, dont un incendie volontaire allumé par un habitué plus ou moins vexé de ne pas — ou ne plus — être le DA du lieu.
Plus tard la boîte devient tour à tour le Georges V, le Zouk Time, le Zouk Box, la Noche, le Wild Disco Club. “Une longue liste de discothèques qui ont succédé au Corsaire borgne”, précise Michel Spiteri, administrateur de la page Facebook “Anciens du Corsaire borgne”. Le clap de fin claque en 2015, après deux ans sous le nom “Le Roy’s”.
Il n’en demeure pas moins que le Corsaire borgne a toujours tenu son rang, oscillant entre club de strip, cabaret et boîte de nuit. Ancré dans le réel et les turpitudes de la ville, il arrive qu’il soit évoqué au conseil municipal période Gaudin. L’anecdote rapportée dans un article de La Provence daté du 10 mai 2010 ne manque pas de sel marin :
“Ce matin, le conseil municipal de Marseille a été marqué par la sortie mouvementée de l’opposition et quelques révélations sur les boîtes de nuit fréquentées par nos élus (…) Patrick Mennucci, tête de file des socialistes au conseil municipal, tente d’interrompre le maire de Marseille. Peine perdue. Le maire rappelle à l’ordre (…) et signale que la boîte de nuit préférée de Messieurs Caselli, président PS de la communauté urbaine MPM, et Guy Teissier, député UMP, lorsqu’ils étaient jeunes, était le Corsaire borgne, qui se trouvait derrière la Criée. Patrick Mennucci a conseillé à l’hémicycle Le Boudoir et s’est fendu d’une explication de texte : « Une lap-dance, ce sont ces dames qui dansent sur les tables… Je le dis pour le maire. » Un peu plus tard, on apprendra que dans sa folle jeunesse, Martine Vassal (UMP, adjointe à la Propreté) sortait by night avec Renaud Muselier… « mais jamais sur le Vieux-Port, où il n’y avait rien ! » Le syndrome enfant des quartiers sud ? (…)”
Les fantômes de la rue Plan-Fourmiguier
En bon corsaire épris d’aventure, le lieu invite dans ses quartiers officiers le quidam, pour peu qu’on reconnaisse en lui un frère potentiel qui évite plus que tout le contact avec l’ordinaire. C’est ce que raconte dans son blog Laurent Vignaux alias “Abracadabra”, joueur d’orgue de barbarie et conteur professionnel. Dans les années 90, il anime des soirées sur les bateaux de croisière, il est souvent sur la mer loin de chez lui :
“J’avançais alors un pied dans un théâtre, un autre dans les boîtes de nuit des bateaux ou d’ailleurs. (…) À Marseille, rue Plan-Fourmiguier, derrière le théâtre de La Criée, il y avait là un night club, Le Corsaire borgne. Joyeux repaire de fêtards de tous horizons, du jeune homme solitaire aux drag-queens à paillettes et talons hauts, chacun boit et fume dépassant la mesure. Les gérants m’ont invité car ils m’ont vu raconter et sans doute mes tout juste 18 ans ne laissent pas indifférent ce couple de messieurs : « Viens nous voir, il y a une petite scène où on passe des numéros, tu pourras essayer ! » À proximité de l’entrée, il y a une petite porte qui ouvre sur un couloir. Là se trouvent tables, chaises, porte-manteaux et, au fond, une mini estrade ronde avec des câbles qui la suspendent. Ne doutant de rien, entre le gogo danseur et la stripteaseuse, me voici embarqué sur cette scène qui tout à coup descend au sous-sol dans les méandres de la boîte. Annoncé comme étant la surprise, je ne suis pas attendu, et le public, quelque peu éméché, est finalement compréhensif, mais quand même… après une vingtaine de minutes chacun applaudit ma prestation… à moins que ce ne soit l’annonce de l’arrivée prochaine de la stripteaseuse ?”
Aujourd’hui, nous en sommes sûrs, il n’y aura pas de prochaine stripteaseuse. Les fantômes du Corsaire borgne ont été ensevelis, mais si vous passez rue Plan-Fourmiguier au cœur de la nuit noire de février, écoutez bien le vent qui s’engouffre dans cette veine marseillaise. En tendant l’oreille, il est toujours possible d’entendre, mêlées au mistral, les mélopées des sirènes qui retournent vers la mer Méditerranée. Tel est l’hommage rendu au corsaire marseillais.
Commentaires
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Magnifique. Souvenirs pour les uns, découverte pour les autres, on se régale de partager ces récits de boites de nuit, jolis et agréablement documentés
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On append de ces choses ! Martine Vassal qui sortait la nuit avec Renaud Muselier dans sa folle jeunesse ?! Un membre de la pègre qui sort son flingue pour pouvoir écouter tranquillement Charlie Parker ?!
Excellente chronique, si bien documentée et si espièglement écrite. Merci.
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Truculence et régalade ! En plus j’ai la réponse à la question qu’on m’a posé le week-end dernier (!) où j’ai séché ” m’enfin d’où tu sors cette insulte, pute borgne ?” Merci, c’est ma préférée !
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