[Ouvre-boîte] La Flipper : la boîte de jour de la rue Grignan
Avec cette nouvelle chronique, Ouvre-boîte, le journaliste Guillaume Origoni se plonge dans l'histoire des lieux de nuit disparus, à Marseille et dans ses alentours. Que subsiste-t-il de ces clubs, de ces soirées de liesse et de ces aubes moites ? Cette semaine, on se souvient du début des années 80 au Flipper, boîte de jour pour ados turbulents l'après-midi et club rock le soir.
Qu’est-ce que l’adolescence ? Vraisemblablement, le moment de nos vies le plus mystérieux, tant pour nos parents, qui assistent à l’apparition de ce corps mutant, que pour nous-mêmes. Les hormones bombardent quotidiennement cette masse à la fois immobile et pleine de vie. L’adolescence, c’est aussi l’instant où notre esprit n’a pas encore largué les amarres de l’enfance alors que nos désirs empruntent déjà la voie des passions adultes. C’est ainsi que, dans la cour du collège, nous faisons tout pour nous détacher du mode de vie des parents tout en singeant ce que nous pensons être l’expression de l’émancipation. On veut sortir, on veut circuler en bande et, surtout, on veut projeter ce corps dans un mouvement inaliénable.
Une boîte de nuit… l’après-midi
Au début des années 80, ils sont quelques-uns, patrons de boîte, à avoir compris que cette dynamique adolescente peut générer du business. Les ados de 13 à 16 ans n’ont pas tous l’autorisation de sortir le soir. La solution consiste alors à créer les conditions d’une boîte de nuit, mais de jour. Le Flipper, établissement qui siège au 51 de la rue Grignan — là où trône aujourd’hui la Maison de l’avocat —, est sur toutes les lèvres, dans toutes les classes du centre-ville de Marseille. C’est l’endroit dans lequel il faut être vu, d’autant plus que la boîte a la bonne idée de recevoir les collégiens et lycéens les mercredis et samedis après-midi.
Le lieu est immense, l’ambiance “qui va bien” et la musique proposée par le DJ résident Christophe Arsiquaud sont une bouffée d’air pour cette jeunesse qui carbure au soda et au jus d’orange, car l’après-midi, l’alcool est interdit. Le soir, une autre clientèle s’empare des lieux. Des concerts y sont également produits régulièrement, entre autres par le célèbre Childéric. Il n’a alors que 16 ans, mais fait croire à tous et aux patrons du Flipper qu’il en a 18 pour légitimer son statut de producteur. Les Marseillais ont pu voir au Flipper la grande Siouxsie and the Banshees, période post-punk, les Cramps, le Gun Club, les Stranglers et bien d’autres. C’est bien là que réside l’originalité du Flipper : boîte de jour pour ados turbulents l’après-midi et club rock le soir. Avant le Flipper, c’est le Métro Palladium qui a défriché le chemin grâce à son DJ, Erick Lewenkron, et sa playlist éclectique qui faisait déjà la part belle au rock et à la new wave naissante. Le Palladium fait un carton, mais Erick se souvient très bien de l’ouverture du Flipper qui a siphonné sa clientèle : « C’était ouvert plus souvent, plus grand, plus beau, avec une offre pour les minots et pour les noctambules plus âgés. Dès que le Flipper a ouvert, on a été balayés en quelques semaines. C’était vraiment un bon concept avec sa piste de roller, son parquet et sa cabine DJ rose. »
Les concerts et le serial killer
Les anciens se remémorent les premières parties sur la scène avant l’entrée des stars de la soirée, souvent des grands frères plus capés et plus anglais. Sur Facebook, l’écrivain François Thomazeau se souvient qu’en 1982, avec son groupe Special Service, il a assuré la première partie de The Beat. « D’ailleurs, on y était tous les soirs au Flipper. Il y avait des concerts toutes les semaines. À l’époque, Laurent Saint-Clair, clavier des Taxi Girl, traînait pas mal à Marseille, qui avait acquis la réputation de capitale française de la poudre. Laurent fréquente régulièrement le Flipper, ce qui facilite l’ajout de la new wave française à la playlist. En général, le parcours, c’était le 24 (bar de nuit du Cours Estienne-d’Orves posté sous le fameux parking Shell), le VV (club à l’angle de la rue Sainte et de la rue Fort-Notre-Dame), le Bar de la presse (qui jouxte le 24), puis les concerts au Flipper. »
Tout ce petit monde gravite autour de l’Opéra et de la Place Thiars. Un Libanais dont le nom est alors inconnu fréquente le Flipper et les musiciens un peu toxicos qui squattent dans le coin. Il ouvre le Rock Opera Burger, sur le modèle des diners américains. Au fond du restaurant, une petite scène accueille les groupes marseillais. Il met même la main à la poche pour aider le groupe de François Thomazeau. Mais l’expérience tourne court, le lieu ferme après deux ans d’activité, en 1985. Le fameux Libanais sort des écrans radars avec la même célérité qu’il y était apparu. Mais voilà qu’en 2008, il sort de l’anonymat. Il s’agit de Patrick Salameh, qui n’accède pas à la célébrité grâce à son succès dans le music business ou la restauration, mais pour une série de viols, de meurtres et de séquestrations. La presse le surnomme “le Jack l’Éventreur de Marseille”.
Thierry Bensusan l’apprenti et Béatrice Blanche, reine de la nuit
En 1985, Thierry Bensusan a 14 ans. Il ne connaît pas le tueur en série marseillais, mais il entend parler du Flipper par la bouche de ses camarades et cousins. Sa curiosité, attisée par la rumeur qui parcourt Marseille, le conduit jusqu’aux portes de l’objet du désir. Une après-midi d’octobre, il parvient à passer le filtre des physionomistes et découvre un monde qui l’enchante. Plus tard, il va faire de l’immobilier son métier, mais à 58 ans, Thierry n’a toujours pas lâché ses platines auxquelles il a été initié par Philippe Bessis, DJ de l’Oreille en coin (nouveau nom du Métro Palladium qui rouvrira une fois le Flipper fermé). Il se souvient, ému, de cette première fois : « Quand je suis entré dans cet endroit, il y avait de tout : des gens très aisés, des punks, des skins, des rockeurs, des rude boys. Des gens de Paradis, d’Endoume, de Vauban, du Panier, et tout le monde cohabitait. Impossible de bien expliquer cette sensation, ça a même un peu bousillé mon cursus à l’école tant je ne pensais qu’à ça. J’étais pourtant bon élève », lâche-t-il en riant.
Béatrice Blanche, grande routière des lieux de nuit entre Marseille et Barcelone, n’est plus une minote et, contrairement à Thierry Bensusan, c’est une habituée du Flipper version nocturne. Aujourd’hui, elle affirme tout de go : « Il n’y a pas eu mieux à Marseille. Le Flipper, c’était la meilleure musique, le plus beau lieu, la meilleure ambiance. Il fallait voir Frankie Mallet qui n’était pas encore le manager d’IAM — nous sommes en 1985 — et ses potes en train de danser le ska sur ce magnifique dancefloor. C’était vraiment la classe. »
Béatrice remarque par ailleurs que c’est bien grâce à l’établissement du 51 de la rue Grignan que le phénomène pendulaire entre Aix et Marseille s’est inversé : « Jusque-là, c’étaient plutôt les Marseillais qui venaient à Aix pour ses boîtes et ses lieux nocturnes. Avec le Flipper, on a assisté au mouvement inverse. »
Au petit matin, le gérant des lieux passe le jet d’eau sur les « pizzas », nom donné aux flaques de vomis qui constellent le trottoir suite à l’ingurgitation de whisky et de gin de mauvaise qualité, accompagnés de la fameuse carafe de jus d’orange, lui aussi acheté dans le rayon promotion de Metro.
« Le calcul était vite fait, continue Béatrice. À 50 francs l’entrée (7,50 euros actuels), on groupait cinq ou six tickets et le barman nous donnait une bouteille de ces tord-boyaux qui faisaient très bien l’affaire, mais catalysent les nausées dont la rue Grignan faisait les frais. »
Qu’ils soient minots de l’après-midi ou noctambules endurcis, toutes et tous se souviennent d’une programmation musicale qui les ravissait : de la wave, du rock, du funk, du rocksteady, du ska, Bowie, The Clash, Robert Palmer, James Brown, Chic, Roxy Music, OMD, PIL, Blondie, Moon Martin, Grace Jones, U2…
Un dress code obligatoire
Inquiet de ne pas pouvoir accéder aux dernières nouveautés musicales sans son cousin qui d’ordinaire lui facilite l’entrée, Thierry Bensusan prend les choses en main et acquiert l’un des passeports ouvrant les portes du Flipper : « Toute la semaine, j’étais angoissé. C’est la première fois que je m’apprête à tenter le coup sans être accompagné par des habitués. Je réfléchis à plusieurs stratégies et je me mets à la place des deux frères qui faisaient la porte. Je comprends alors rapidement que pour rentrer au Flipper, il faut être looké. Je me dégote un blouson Façonnable d’occasion à 600 francs (une petite fortune à l’époque) et me voilà dans la tribu des BCBG. C’est comme si j’avais l’un des uniformes autorisés, mais il y en avait d’autres. Les perfectos, les teddys, les costards rude boys… par la suite, j’ai même eu ma carte de membre permanent. »
Béatrice Blanche confirme l’importance du dress code qui traverse la jeunesse d’alors : « On s’habillait pour sortir. On se retrouvait au Bar Pierre à la Pref’, soigneusement apprêté. Chacun son style, certes, mais le “venez comme vous êtes”, c’était pas pour nous. Même pour aller voir les concerts, on se préparait. Mais, pour aller au Flipper, on peut carrément parler de rituel. »
Cher lecteur, je l’écris souvent, au risque d’être irritant, mais les rites ne sont pas toujours d’obscures représentations de traditions désuètes ou la manifestation de la résistance au progrès. Ils sont aussi ce qui nous distingue des autres espèces. Sans eux, nous ne serions que de pauvres tomates. De pauvres tomates mangées par mon amour, nuit et jour.
Les vrais comprendront.







Je le répète à chaque fois, mais merci pour cette excellente série, encore un épisode que j’ai dévoré !
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