Michea Jacobi vous présente
Le nouveau piéton de Marseille

N comme Notre-Dame à toutes les sauces

Chronique
Michea Jacobi
8 Sep 2018 0

Michéa Jacobi poursuit son exploration en abécédaire de Marseille. Au gré de ses balades, il construit un regard singulier sur la ville, lettre par lettre. Le N lui donne l'occasion de scruter les apparitions de Notre-Dame.

Marseille passe pour être une ville aux multiples croyances. Il n’est cependant pas un de ses habitants, d’où qu’il vienne et quel que soit son Dieu, qui ne se reconnaisse dans la silhouette d’une église posée sur le plus haut de ses rochers. Même les plus convaincus des libres penseurs (il en reste encore) aiment le profil de Notre-Dame-de-la-Garde, basilique romano-byzantine dessinée par le protestant Henri-Jacques Espérandieu, c’est le comble pour un édifice éminemment catholique.

Il faut dire que ce brillant architecte a eu l’heureuse idée de préserver l’étrave de l’ancien fort donnant ainsi au profil de son œuvre une force et une originalité uniques.

Si uniques que tous ceux qui dans notre ville ont quelque chose à vendre ou à communiquer s’en sont emparés et n’ont pas hésité, avec plus ou moins de bon goût, à mettre Notre-Dame à toutes les sauces.

A : ANCHOIS

Il n’est que justice que cet ABC commence avec des anchois. Personne n’ignore en effet que Notre-Dame-de-la-Garde domine toute la rade et qu’elle est pour cela chère à tous les gens de mer ? Pourquoi dans ces conditions ne serait-elle pas aussi l’amie de la poiscaille ? Pourquoi les anchois, bancs argentés qui s’élèvent certains jours d’été au-dessus des eaux de la Méditerranée, ne pourraient-ils lui demander grâce ? « Bonne Mère, faites que nous ne finissions ni dans l’huile, ni dans le sel, ni dans le vinaigre ! »

B : BOULANGERIE ET AUTRES COMMERCES DE BOUCHE

On ne compte plus les boulangeries, boucheries et alimentations dont la devanture s’orne de la silhouette de Marie. La Vierge est ainsi invitée à rejoindre le petit commerce (ce n’est pas son genre) ou à devenir (c’est plus dans ses idées, n’en doutons pas) protectrice de toutes les femmes, qui pour un maigre salaire quelquefois, œuvrent dans l’alimentaire. Elle se prolétarise, elle devient l’égérie des mal-payées, la « vierge des caissières » en quelque sorte.

C : CABAS

Quand nous retournerons au bled, nous achèterons plusieurs cabas, rue du Baignoir ou Tapis-Vert. On a bien des choses à ramener à la famille et ces sacs-là sont très solides et très commodes. Quand nous retournerons au bled, nous irons à Belsunce acquérir plusieurs cabas. Nous prendrons le modèle imprimé de la photo de Notre-Dame. Il faut que tout le monde au pays sache qu’en France, nous n’habitons pas n’importe où !

D : DAB

Matthieu raconte que Jésus s’adressa ainsi aux marchandes du temple : « Il est écrit que la maison de mon Père est appelée une maison de prière. Et vous, vous l’avez transformée en un repaire de brigands ! ». En voyant l’image de sa maman orner un distributeur automatique de billets, le Christ serait sans doute contraint de modifier ses propos. Mais il resterait dans le même ordre d’idée. Il dirait par exemple : « Qui vous a permis de donner à ce repaire de brigands l’allure d’une maison de prières ? »

E : ÉOLIENNES

Nicolas Hulot vient heureusement de quitter le gouvernement. On ne se rend pas compte combien cet homme était dangereux. Désirant sans doute transformer la France en un paradis de loups, de cyclistes et de capteurs solaires, il avait déjà réussi, affrontant les lobbies les plus redoutables, à interdire les pailles en plastique. Et certains affirment qu’il avait, à la suite de cette mesure essentielle, la ferme intention d’installer des éoliennes sur les dômes de Notre-Dame-de-la-Garde.

F : FENÊTRE

Tous les Marseillais ne peuvent pas voir Notre-Dame à leur fenêtre. Qu’importe, il suffit de faire comme en l’église de la Belle-de-Mai. De la dessiner à son carreau !

G : GLACIER

C’est juillet. C’est août. Il fait chaud, très chaud. Étouffant sous sa croûte d’or, la Vierge n’en peut plus. Hélas le ciel est bien ingrat qui ne dispense pas la moindre goutte et les jets d’eaux bien trop faiblards pour monter jusqu’à elle. Alors Marie songe en silence à toutes sortes de rafraîchissements. Mais les limonades et les sodas lui sont définitivement hors d’atteinte, et les cornets glacés, il n’y a que sur ce rideau de fer de la place de Lenche qu’elle peut rêver de les approcher.

H : HÉROÏQUE

Quel héroïque cordiste grimpe périodiquement au sommet de Notre-Dame pour procéder à l’entretien de la statue de la Vierge ? Qui fait briller sa robe, qui l’étreint ? Y a-t-il un autre moyen que l’acrobatie de monter jusqu’à l’effigie sacrée ? Je ne sais pas. Je ne me rappelle même pas dans quelle rue de la Blancarde ou de la Capelette j’ai photographié les silhouettes de l’homme et de l’église sur ce fond d’orange pétant.

I : INDE

Ce n’est pas parce qu’on sert des chapatis que l’on va se priver de mettre Notre-Dame sur notre enseigne. Bon, ce n’est pas le Taj-Mahal, mais tout de même, question architecture, ça déménage !

J : JOUFFLUE

Il y a toutes sortes de façons de représenter N.D. On peut comme ici, la faire joufflue et déstructurée. Certains trouveront ça saugrenu. D’autant plus que le truc a été peint sur le rideau d’un magasin de surgelés, en bas du boulevard Vauban si je me souviens bien.

K : KIOSQUE

Aux Cinq-Avenues. Seule et droite sur un kiosque hors d’usage. Sur papier collé qui plus est. Rien à dire. C’est impeccable !

L : LYCÉE

Un portail de lycée professionnel, quelque part vers Sainte-Anne. C’est trop bon de voir à chaque rentrée cette bande d’imbéciles se promener au pied de Notre-Dame. Ça donne envie d’apprendre. Et grâce à la protection de la Vierge, on est sûrs de trouver du boulot.

M : MÉLANGE

Mélange des genres sur le mur d’une usine à l’abandon, à Vaufrèges. Ici aussi, dans cet immense conservatoire du tag, la basilique a trouvé sa place, entre les blases de toutes espèces. Le canard Donald est ensuite venu la rejoindre. Quelle autre bête viendra tantôt la retrouver ? Personne ne sait : « TU AS L’HEURE, DOSMAD A LE TEMPS ».

N : NOËL

Pour Noël aussi on l’embauche. Il suffit de dessiner quelques flocons au-dessus de ses dômes.

O : ORANGE

Place de la Joliette, cet opérateur téléphonique, s’est payé le mur de tout un immeuble pour faire sa publicité. Et il a sans façons enrôlé la basilique pour paraître plus local. Il est vrai que cette entreprise est du plus grand sans-gêne. Elle a même capturé un nom commun, un beau nom de fruit et de couleur, pour le donner à sa marque. Un nom commun, un nom appartenant à tout le monde. Ça suffit : qu’elle nous le rende !

P : POP

La voici pop, à l’occasion de la Crapoufest. Bon, c’est assez enlevé, et ça ne se prend pas au sérieux. Mais on tremble à l’idée qu’Andy Wahrol, par exemple, aurait pu, entre Mao, Marilyn et la soupe à la tomate, s’enticher de la Bonne Mère !

Q : QUAI

Là-bas, au bout des voies de la gare Saint-Charles, le long des quais de la Sernam, quelqu’un a peint les principaux monuments de Marseille. J’adore la façon dont l’artiste a représenté Notre-Dame et notamment la précision avec laquelle il a peint les troupeaux épars d’altocumulus.

R : RÉVOLUTION

Qui a mêlé la basilique au motif le plus usuel de la propagande révolutionnaire. Les derniers partisans de la théologie de la libération, le syndicat des bedeaux, l’amicale des enfants de chœur. Non, il semble que ce soit un marchand de biens qui ait fait usage de cette image hybride pour faire la couverture d’un de ses catalogues. Le sens importe peu, du moment qu’il s’agit de gagner de l’argent.

S : SOUND

« Salut, Reine, Mère de Miséricorde, notre Vie, notre Douceur, et notre espérance, salut », chantent les Catholiques de France. « Dìu vi salvi, Regin » reprennent en maintes occasions les Corses, qu’ils croient en Dieu ou n’y croient pas. Notre-Dame interprète-t-elle un de ses hymnes. Cela expliquerait sans doute le trouble qui semble saisir l’auditeur de cette affiche. Qu’il se reprenne. Le Cabaret aléatoire (tout aléatoire qu’il puisse être) n’est pas prêt à diffuser ce genre de mélodies.

T : TAG

Pour une représentation minimaliste de la basilique, inspirez-vous de ce tagueur. Un seul conseil : n’oubliez pas les goélands !

U : UNIVERSELLE

Au bas d’un mur – global, local – Notre-Dame devient universelle. Vive l’art du pochoir !

V : VITRE

Aux Chartreux, sans commentaire.

W : WAGON

On la voit décidément partout. Même les wagons de chantiers sont ornés de son effigie.

X : X-SHOP

Non, il n’y a aucune boutique dédiée au sexe qui ait eu le front de mettre Notre-Dame en devanture. Ceci est un grossier montage. Si grossier qu’il n’a qu’un espoir : le rester !

Y : YCP

Ça n’est pas tous les jours qu’une sainte fait la connaissance d’un hippocampe. Dans un yachting club qui plus est. Dans celui du Prophète, pour rendre la rencontre plus extraordinaire encore.

Z : ZIG & PUCE

Supplique des caniches du chemin du Roucas (juste avant d’arriver place du Terrail) : « Sainte vierge, priez pour nous, nous nous apprêtons à passer dans les mains de la toiletteuse ! »


Écrivain, dessinateur et linograveur, Michéa Jacobi a fait de l’alphabet le bâton de marche d’une quête littéraire. Celle de lire le monde à travers les 26 lettres de l’alphabet. Aux éditions la Bibliothèque, il a entrepris un grand œuvre baptisé humanitas elementi réunissant 26 ensembles de vies humaines réunies par leur obsession commune. Chacune de ces classes comprenant 26 biographies, cela porte à 676 les vies ainsi rassemblées. En parallèle, pour Marsactu, il a croisé cette obsession alphabétique du monde avec sa passion de piéton arpentant sa ville. Il le fait souvent avec son complice, le photographe Luc Barras. Vous pouvez trouvez ci-dessous les inventaires déjà parus.

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Michea Jacobi
Michéa Jacobi est graveur et écrivain. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Chroniqueur à Marseille l’Hebdo pendant plus de dix ans, il a rassemblé ses articles dans un recueil intitulé Le Piéton chronique (Éditions Parenthèses) et il a écrit pour le même éditeur une anthologie littéraire Marseille en toutes lettres.


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