Michea Jacobi vous présente
Massilia Amorosa

Massilia amorosa V : volupté funéraire

Chronique
le 19 Juin 2021
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Après Les nouvelles heures marseillaises, Michéa Jacobi délaisse les aiguilles du temps pour trotter dans les différents quartiers de la ville avec Massilia amorosa. L'amour sera son moteur : au fil des prochains mois, il racontera 16 histoires d'amour, une par arrondissement. Le cinquième épisode nous amène sur la colline aux cyprès du cimetière Saint-Pierre.

Massilia amorosa V. Illustration de Michea Jacobi.

Massilia amorosa V. Illustration de Michea Jacobi.

À Jean-Pierre Cassely

Camas, Baille, Conception, Saint-Pierre …

Tels furent les quatre noms que découvrit Tyron Welsh, jeune homme de la ville de Salem dans l’Oregon en ouvrant sur Wikipédia l’article consacré au 5e arrondissement de Marseille. Peu familier de la langue française, il demanda aussitôt à son ordinateur de traduire ces mots. Puisant dans plusieurs langues à la fois, l’excellente application qu’il avait sollicitée lui proposa alors cette curieuse sentence : “The bed yawns at the Saint Peters’s birth, le lit bâille à la naissance de Saint Pierre”.

Tyron fut enchanté. L’atelier littérature de sa fac lui avait fait découvrir Rimbaud, il venait de lire une vie du poète, il avait abouti à l’hôpital de la Conception, une jambe en moins, et à ce fameux The bed yawns at the Saint Peters’s birth.

The bed yawns at the Saint Peters’s birth, The bed yawns at the Saint Peters’s birth, fredonna-t-il tout en s’emparant de sa guitare, pour chercher une musique digne d’accompagner ce vers étrange. Ses longs cheveux tombaient sur son instrument, il plaquait de banals accords : c’était décidé, il ferait dès que possible le voyage de Marseille.

The bed yawns at the Saint Peters’s birth, chantait-il encore tandis qu’il marchait d’un pas léger vers l’auberge de jeunesse de Bois-Luzy. En partant de la gare, cela faisait une sacrée trotte. Mais qu’importait à ce jeune homme. Il avait depuis Wikipédia largement progressé dans la connaissance de Rimbaud, il savait que la marche était l’exercice obligé de tout rimbaldien et il pressentait que le voyage à Marseille serait dans sa vie une sorte de tournant.

Il se retrouva sur le boulevard Baille, constata que cette artère était ni plus ou moins endormie qu’une autre.

Levé de bonne heure, il entreprit donc le lendemain de suivre avec méthode le circuit que lui prescrivait son obsédante ritournelle. Il chercha vainement le Camas. De nombreux panneaux, destinés aux automobilistes, lui indiquaient la direction de ce quartier, mais celle-ci ne semblait jamais avoir de but précis. Il dut se contenter d’une grande église dressée sur une place vide et qui semblait avoir perdu le goût d’accueillir qui que ce soit. Il se dépêcha de la quitter pour l’hôpital de la Conception. Il se retrouva sur le boulevard Baille, constata que cette artère était ni plus ou moins endormie qu’une autre (plutôt moins que Bellevue Street, près de Willamette University, à Salem, Oregon) et fila vers la plaque qui orne l’établissement où était morte sa littéraire idole :

“J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ;

des guirlandes de fenêtre à fenêtre ;

des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.”

ICI

LE 10 NOVEMBRE 1891, REVENANT D’ADEN

LE POÈTE JEAN ARTHUR RIMBAUD

RENCONTRA LA FIN

DE SON AVENTURE TERRESTRE

 

Soixante-trois hectares de tombes blanches sous le cagnard. Et pas un bruit, pas un chant d’oiseau. Même les pies ferment le bec. Ça sent la terre sèche et la fleur pourrie. La sève des pins s’est figée sur leur écorce, les cigales ont pris la tangente. Tyron erre entre les chapelles vermoulues et les tombes de marbre, hygiéniques et bien polies. Les anges aux ailes brisés, les Vierges attristées, les Christ en désolation. Il s’essaie à lire les noms des trépassés, il détaille les motifs qui ornent les plaques scellées aux niches du grand columbarium : un joueur de pétanque, un poids lourd, une guitare électrique. Il revient aux sépultures, aux pots brisés sur les racines de géranium, aux couronnes essaimant leurs perles sur le gravier. Il fait de plus en plus chaud, la tête lui tourne. Il se reprend un peu lorsqu’il aperçoit un groupe assemblé autour d’un étrange tombeau. C’est une énorme pierre. Elle n’a subi aucune taille, aucun apprêt, elle est fichée, blanche, seule, brute, comme une météorite venu d’une planète ultra-sèche. Un conférencier plein d’allant présente ce monument à un petit groupe d’amateurs de nécropoles : “La tombe de G. D., ancien maire de la ville…”. Et il pose aussitôt une question à ses ouailles qui se pressent de lui répondre. Une tonne, deux, quatre… Tyron comprend que le guide demande d’évaluer le poids du rocher. Mais lui, c’est le désert du ciel et de ce cimetière, c’est leurs blancheurs conjuguées qui lui pèsent de plus en plus. Il s’éloigne. Il est mal. Il s’évanouit entre la tombe du boxeur Ray Grassi (statufié en pied et en tenue de combat) et celle du dessinateur Auguste Vimar qu’orne une image d’éléphant surmontant cette délicieuse épitaphe : “Aimez les animaux, mes enfants, soyez gentils avec eux, soignez-les et vous en recevrez sans doute une récompense.” Le cimetière Saint-Pierre, un lundi de plein été. Mouais. La grande émotion, l’émotion décisive n’était pas là, face à ce rectangle de marbre. Il fallait que Tyron, au contraire de son modèle, poursuive sa route. Aussi décida-t-il de partir vers le cimetière Saint-Pierre, où n’était pas enterré Rimbaud, où n’était enterré personne que Tyron, de Salem, Oregon, pût admirer ou connaître.

Il se réveille dans une salle fraîche, saturée de senteur de lys et de glaïeuls. Il est allongé sur un brancard roulant. De chaque côté, des cercueils ouverts. Ils sont heureusement vides, les modèles en sont variés.

Where am I ? What happened to me ?

Une dame est au-dessus de lui. Elle ne parle pas anglais, mais elle comprend à l’intonation les questions qui lui sont posées.

Tout va bien, Je m’occupe de vous, répond-elle gentiment.

Elle est brune et ronde. Elle porte un chemisier orné de volants et de frou-frou. Il voit son soutien-gorge et ses beaux seins à travers l’étoffe violette.

Vous avez eu un malaise, un gardien vous a trouvé, il vous a ramené ici. Je n’ai pas trouvé d’autre endroit.

Elle lui prend la main, elle colle sa paume à sa paume, elle s’approche encore de lui. Il comprend ses paroles comme elle avait compris ses questions, elle passe une main sous sa nuque, ses lèvres s’élèvent vers ses lèvres, il se rendort. Il lui semble se rendormir.

Longtemps après, Tyron Welsh, titulaire d’une chaire de Comparative Literature and History of Ideas à l’université Willamette de Salem se souviendrait de son aventure au cimetière Saint-Pierre. Il s’en souviendrait en rêve, comme d’un rêve ou d’une chose vécue. Il ne saurait jamais. Il s’unirait à nouveau à la belle dame des cercueils. Il entendrait encore les amateurs de sépultures proposer des poids pour la pierre, mais c’est une ineffable pesée qu’il sentirait alors. Ou qu’il exercerait. Il y aurait une étreinte, il changerait de dimension. La chaleur et le silence reviendraient, la blancheur du ciel tournerait au pourpre. L’hôtesse de ces lieux deviendrait le cimetière tout entier. Alors, il se rappellerait l’extrait des illuminations gravé sur la plaque de l’Hôpital de la conception. Et il dirait à haute voix le vers suivant :

« Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ? »

 

Le précédent épisode de Massilia amorosa : 

Michéa Jacobi vient de faire paraître un nouvel opus de son encyclopédie du genre humain; Lectrices et cætera aux éditions de La Bibliothèque. Une critique de ce livre est à lire ici.

Article en accès libre

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    Histoire délicieuse !
    Et une mini correction à effectuer : supprimer ou ajouter un e à : “comme une météorite venu”

    Signaler

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