Michea Jacobi vous présente
Massilia amorosa

Massilia amorosa, épisode IV : Une nuit de Marie Grobet

Chronique
le 15 Mai 2021
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Après Les nouvelles heures marseillaises, Michéa Jacobi délaisse les aiguilles du temps pour trotter dans les différents quartiers de la ville avec Massilia amorosa. L'amour sera son moteur : au fil des prochains mois, il racontera 16 histoires d'amour, une par arrondissement. La quatrième nous transporte au début du siècle passé, au pied du palais Longchamp.

Vous connaissez, en haut du boulevard Longchamp, l’hôtel légué à la Ville par Marie Grobet-Labadié. Vous connaissez la fresque qui orne son parvis, vous connaissez peut-être les collections qu’il abrite. Il y a quelques années, leur conservateur me demanda de rédiger une courte biographie de la donatrice. J’étais pressé, j’étais chagrin et je ne trouvais rien qui m’inspirât vraiment dans les documents qu’il mit à ma disposition. Je lui rendis le texte suivant.

« Marie était la fille unique d’Alexandre Labadié, riche négociant en drap.

Son père aurait voulu se vouer à l’enseignement. On le mit dans le commerce, il y réussit réussi fort bien. Mais il préféra toujours le monde des idées à celui des affaires. C’est pourquoi il joignit le camp des Républicains en 1848, s’opposa à Napoléon III, fut élu plusieurs fois et milita sans succès pour l’amnistie des Communards marseillais. Il créa même un groupe de gauche modérée baptisé labadiéristes.

Marie hérita de son géniteur le goût de l’idéal. La politique n’était pas pour elle, elle choisit de se vouer au monde des arts. Elle passa sa vie à acheter, ici et là, toutes sortes, de bibelots, de faïences, de meubles, de tapisseries, d’instruments de musique, de sculptures et de tableaux. Elle les installa dans l’hôtel particulier que son père avait fait construire près du palais Longchamp et envisagea très tôt d’en faire don à sa ville. L’hôtel Grobet-Labadié devait devenir un musée, pensait-elle. Marseille (cette cité de « marchands d’huile » disait Cézanne) se fit longtemps tirer l’oreille. Qu’importe, Marie était tenace et déterminée. Elle était née 18 ans avant la Commune et la guerre de 1870, elle verrait son pays mener deux autres guerres contre l’Allemagne, avant de s’éteindre, en 1944. Ce n’était pas un conseil municipal qui allait entraver son projet. Elle parvint, dès 1925, à faire de sa collection une collection publique.

Elle avait réuni près de 5000 pièces.

Quels sentiments l’avaient poussée à une telle accumulation ? Était-elle une simple bourgeoise préoccupée, comme tant de gens de sa classe, de se fabriquer un passé ? Existait-il des raisons plus secrètes ?

On ne sait pas. En fait d’écrits, Marie Grobet se consacra essentiellement à faire, dans de petits cahiers, l’inventaire de ses achats. En matière d’amour, elle se contenta de deux mariages : le premier avec un bourgeois de Murs (pourvu d’un château et d’un net penchant artistique) qui mourut de la grippe espagnole, le second avec son professeur de violon, Louis Grobet, bon musicien et peintre amateur de surcroît.

Quelles confidences ? Aucune. Rien d’autre que ces foutus cahiers d’inventaire.

Pour le reste, on en est réduit à chercher dans sa collection même, le fond de ses sentiments. Il y a des serrures, des clés, des targettes. Des petits objets en paille auxquels elle tenait beaucoup. Des tableaux érotiques et des Maria lactans, des vierges donnant le sein à l’enfant Jésus. Marie n’eut jamais d’enfant.

Quoi d’autre ? Quelles confidences. Aucune. Rien d’autre que ces foutus cahiers d’inventaire. »

Ayant lu ma grincheuse biographie, mon commanditaire sourit et m’indiqua que, comme je devais m’y attendre, mon texte ne pouvait convenir. Je m’attendais à son refus. Je lui serrais la main et j’oubliais Marie Grobet.

Pas lui.

Plusieurs mois s’étaient écoulés quand il m’invita, dans un bref message, à revenir sur le travail que j’avais trop vite terminé.

« On vient de retrouver une lettre de Marie Grobet dans la correspondance d’un de ses contemporains, l’archiviste et numismate Louis Blancard. Je suis sûr que ça va t’intéresser. »

Je filais au musée. Il me montra le document.

Je vous en livre quelques extraits.

« Cher M. Blancard, merci encore pour la petite conférence que vous avez bien voulu me donner, sous les ormes de votre maison de famille. J’aime cette bastide Blancarde presque autant que mon hôtel et j’imagine qu’elle pourrait être un autre écrin pour mes collections. J’aime aussi la chaleur de votre voix lorsqu’elle évoque vos travaux. Vous m’avez parlé avec un tel élan des dieux nègres figurant sur les pièces grecques du trésor d’Auriol qu’il me semblait que c’était vous-même qui les aviez mises au jour. Mais j’ai senti autre chose qu’un enthousiasme scientifique dans votre voix. Vous avez parlé de vous, de votre solitude, puis vous vous êtes tu. J’ai bien compris, cher savant, cher timide. Je me suis tue aussi. […]

M. Vayson de Murs fut mon premier mari. Il était cultivé, il possédait un château et avait entrepris de le restaurer. Je collectionnais, il collectionnait, nous unîmes nos manies. C’est tout ce qui arriva, car, pour le reste, il ne fut qu’un mari. Un homme entièrement respectable, même dans la plus grande intimité.

Je ne me souviens de lui qu’en robe de chambre, la moustache impeccablement peignée. Comme s’il avait tous les soirs attendu que je fasse son portrait. Et moi, cependant, j’espérais autre chose […]

J’ose, puisque je sais que votre attachement pardonnera mon impudeur, tout vous dire. Avec mon cher Louis, ce fut bien différent. Un soir du moins.

Nous allions rejoindre nos appartements privés, loin des collections qui encombraient déjà l’hôtel, quand M. Grobet fut soudain pris de fantaisie…

Nous étions allés, à la nuit tombante, admirer une dernière fois le palais de Monsieur Espérandieu. Le bruissement des eaux, le ciel entre les colonnes du péristyle, les faunes appelant les étoiles et les cornes des taureaux pointant, tout en haut de la cascade, vers des univers encore plus lointains. Nous étions revenus bras dessus, bras dessous vers chez nous, tout émus encore. Nous allions rejoindre nos appartements privés, loin des collections qui encombraient déjà l’hôtel, quand M. Grobet fut soudain pris de fantaisie. Vous l’avez connu, ce n’était pas son genre. Lui, c’était un musicien. La partition et rien que la partition. Et en peinture, rien qui soit éclatant, rien qui soit incongru. Mais cette fois-là. La douceur du soir, les cris ses animaux insomniaques qui nous parvenaient déjà du jardin zoologique, mon bras qui pressait son bras plus fort qu’à l’habitude… « Si nous essayions une de vos vieilleries, proposa-t-il. » À partir de là, tout alla très vite. Nous retrouvâmes sous un baldaquin Louis XV, et du baldaquin sur un large tapis de prière venu d’on ne sait où. Le parquet grinçait, les vitrines tremblaient, M. Grobet semblait avoir oublié toute convenance.

Le vent s’était mis à souffler et semblait se plaire à amplifier les cris des lions, des tigres et des ours. Les animaux aussi paraissaient décidés à faire sortir mon mari de ses gonds. […]

Il n’y eut pas d’autres nuits. Mon violoniste ne le voulut pas. Moi non plus. Que sait-on de la valeur d’instants si courts et si peu policés ? Où nous entraînent-ils ? Quelle trace peut-on en garder ?

Bien sûr le souvenir de nos étreintes revint quelquefois. Lorsque nous entendions encore les bêtes, lorsque nous foulions à nouveau ce tapis, lorsque dans une vente, un objet faisait soudain battre ensemble nos deux cœurs.

Ce violoncelliste, par exemple, auquel M. Courbet a donné un extraordinaire visage de plaisir et de souffrance mêlés.

Mais il y a belle lurette que j’ai revendu ce tableau.

Une nuit m’a suffi. »

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    super !

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