Sandrine Lana vous présente
Voilà le travail

Marie Antonelle, contre les parades fiscales

Chronique
le 18 Mai 2019
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Avec "Voilà le travail", la journaliste Sandrine Lana aborde le sujet quotidien qu'est le travail en partant des femmes et des hommes au labeur. Pour ce nouvel épisode, elle rencontre dans son espace de coworking Marie Antonelle, chargée de communication dans une ONG.

La première fois que je l’ai croisée, tout le monde l’appelait Gloria. C’était un soir à la Plaine, alors qu’était relancé le concours de Miss Cagole… Couronnée du sacre le jour de son anniversaire, elle me glisse : « La semaine, je bosse contre l’évasion fiscale… ».

Directrice de la communication de l’ONG Global Alliance for tax justice (ou Alliance mondiale pour la justice fiscale), Marie Antonelle a retrouvé la Provence après avoir mené campagne au sein d’ONG en Israël et au Brésil. Peu dans la lumière, elle joue le rôle d’attachée de presse, apporte son aide aux cinq réseaux régionaux sur le sujet technique qu’est la justice fiscale. Ensuite, ces réseaux tentent de faire entendre leur voix dans les hautes sphères. Son organisation regroupe les syndicats des services publics (bonjour Bercy !), Oxfam, des mouvements anti-corruption…

Neuf mois après l’élection de Miss Cagole, elle me reçoit dans son bureau, un coworking au 73, la Canebière, dans l’emblématique building adjacent aux quartier général des marins-pompiers construit par Fernand Pouillon, bien vivant malgré son apparence austère dans le bouillon de vie de Noailles. On a parlé de justice de genre, des médias et de décharge mentale.

La décharge mentale

« C’est le nom de ce co-working, la décharge mentale. Dans ce bureau, il n’y a que des femmes, dont beaucoup de mères célibataires. Ici, les enfants peuvent venir mais on a aussi le droit de se « décharger ». On a donné ce nom à notre bureau à la suite de la bande dessinée d’Emma [Fallait demander, ndlr]. »

C’est là que Marie passe ses call avec Sao Paulo, Bruxelles, Paris bien-sûr ou New York. « Je passe ma vie en call », rit-elle avec un faux accent anglais. « Dans ce milieu, il y a quinze ans, on envoyait des courriers, on appelait les journalistes et les députés… Aujourd’hui, je passe ma vie sur l’ordinateur pour comprendre les sujets techniques, les vulgariser. Quand j’appelle avec mes collègues experts en évasion fiscale, je les laisse parler et à la fin je le dis : « En gros, on peut résumer ça comme … » C’est mon job. »

Le rôle de cette communicatrice du lobby de la justice fiscale est aussi de sillonner le globe et de convaincre que ce n’est pas normal que certains éludent l’impôt alors que même les plus pauvres paient des taxes, pensez à la TVA… La semaine passée, elle était à Bruxelles pour une conférence sur le thème, elle organise aussi des conférences pour des députés en Argentine ou à Dakar. « Parfois, il n’y a aucun intérêt à ce que je prenne la parole. Je trouve des experts régionaux, économistes, spécialistes. Des jeunes, des femmes, des personnes non blanches qu’on entend peu.»

« La question des tâches fiscales est gérée par des hommes »

À Londres, elle regroupe les têtes de réseaux de femmes de différents pays pour qu’elles échangent autour du lien entre justice fiscale et justice de genre. Le féminisme et les luttes sociales s’y entremêlent inexorablement. « Mon rôle est de leur montrer où aller chercher de l’argent pour leurs projets. Souvent les femmes visent le ministère de la Culture, de l’Éducation, alors qu’il faut aller regarder du côté du ministère de l’Économie ! Dans la plupart des pays, la question des taxes fiscales est gérée par des hommes. Même celles des produits de première nécessité comme les serviettes hygiéniques, alors que certains hommes ne savent pas combien de fois par mois une femme est réglée. »

Dans une boîte en carton, Marie me montre une centaine de badges « Justice fiscale pour les droits des femmes » (en français, anglais et espagnol) qu’elle a fait presser et qui ont été distribués aux politiques, notamment à l’ONU à New York et Washington aux parlementaires américains.

Femme et (presque) diplomate

Dans son ONG, ses collègues sont des femmes, son directeur… un homme. « Ce n’est pas un hasard, même s’il est formidable. Dans ce milieu, ce sont des hommes qui ont les hautes fonctions. En réunion, en colloque, face aux politiques, il arrive qu’on vouvoie les hommes et qu’on tutoie les femmes. C’est aussi un milieu très calme et protocolaire, et il me reste encore des progrès à faire en la matière car j’adore m’embrouiller ! »

« Comme je m’exprime de plus en plus en public, j’apprends à répondre de manière plus protocolaire aux : « Mais comment faites-vous pour voyager avec vos enfants à la maison ?’ ou à un Mennucci qui m’appelle « Ma petite dame »; je les reprends : « Je fais comme vous, je les fais garder » ou « Vous avez bien dit « Ma petite dame » ??? » Je passe la journée à me dire qu’on ne recadre jamais ces personnes ».

Fine connaisseuse des rouages du langage, Marie dispense également des cours au Celsa (école des hautes études en sciences de l’information et de la communication à Paris) en communication des ONG. Et avec les journalistes, elle parle finalement peu. « Je cherche les bonnes personnes à leur présenter, je suis plutôt en support. J’encourage mon chef éthiopien qui est à Paris à placer telle ou telle phrase. Les seuls journalistes que je fréquente sont ceux des Panama Papers. Ils m’appellent pour vérifier des informations et je les dispatche vers les spécialistes. A ceux-ci, souvent militants pour une cause qu’ils défendent, je dis d’adapter leurs discours face aux journalistes, d’être moins technique. »

Elle reconnaît qu’elle pourrait difficilement faire ce métier pour n’importe quelle entreprise et le siège de grandes organisations lui font parfois de l’œil mais c’est à Paris… peut-être pour plus tard. « J’ai la bougeotte après avoir travaillé ailleurs. Mais j’ai pour l’instant décidé d’être là en centre-ville de Marseille. Là où les gens se mélangent. On voulait aussi que notre coworking soit comme ça, mélangé avec une écrivaine publique, une danseuse, une styliste… De partout et aux salaires différents. »

A 4/5, Marie fait « autre chose le 5e jour » pour « développer sa vie sociale » : danse, communication pour des événements associatifs… Je quitte le bureau où la lumière envahit l’espace blanc, entre les tringles de costumes de cinéma, les plantes vertes, les chaises recouvertes de wax, l’odeur du déca de Marie posé à côté des bouquins ramenés de Bruxelles sur l’équité fiscale, la justice de genre… et les badges.

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