Clémentine Vaysse vous présente
Contrechamp

Les patates c’est comme le bureau

Chronique
Clémentine Vaysse
28 Juil 2018 0

Nous l'appelions Madame la présidente. Pendant 4 ans, Clémentine Vaysse était une des pièces maîtresses de Marsactu. Première présidente de l'entreprise, elle a choisi en 2017 de prendre la clef des champs pour tenter l'aventure de la reconversion agricole. Le temps d'une série d'été, elle revient à ses premières amours et raconte les joies et déboires de la découverte d'un nouveau monde.

« T’inquiète, les patates c’est comme le bureau », m’assurait en avril dernier mon collègue à la ferme où je travaillais alors. Nous voilà donc, sur une remorque à l’arrière d’un tracteur, assis derrière d’innombrables sacs de pommes de terre, à mettre des patates dans des cases. La machine les laisse ensuite tomber dans un sillon qu’elle a préalablement ouvert, et qu’elle referme derrière. Une patate toutes les deux secondes à vue d’oeil. La bête n’en est pas à son premier tour de piste, en témoigne la rouille et les nombreux arrêts pour de petites réparations de fortune. Elle nous épargne pourtant un dur labeur et surtout permet de faire en deux heures à trois ce qui nous aurait pris dix fois plus à la main. C’était il y a un an, alors que je venais tout juste de quitter mon poste de journaliste au sein de la rédaction de Marsactu afin de me lancer dans une nouvelle aventure, l’agriculture. Cette année aussi j’ai fait mon petit tour de machine à patate. J’ai compris depuis pourquoi mon collègue me rassurait sur la machine, moment de repos dans des semaines épuisantes.

Manger aussi bio que possible, de saison et surtout local a toujours été une de mes préoccupations. Je suis, vous savez, la nana qui ne va pas réussir à s’empêcher de dire, face à une tomate mozza insipide qu’on lui sert en hiver, qu’il est complètement illogique de manger ce genre de choses puisqu’elles sont plus chères. Qu’elles sont produites en serre chauffée donc avec un coût environnemental dingue – mais aussi sans aucun intérêt gustatif. Même lors de mes études à Sciences Po, cette agriculture locale me trottait dans la tête. C’est ainsi que je suis passée de la chaise de bureau à la planteuse à patate.

Les mains qui reprennent le clavier – quelle drôle de réminiscence – ne sont déjà plus les mêmes que celles qui s’attelaient à construire un journal local indépendant et de qualité. Mains souvent noires et déjà travaillées par la terre – en plus du bronzage « paysan » caractéristique (bras bronzés et jambes blanches), même en avril. Les paysans ne veulent jamais déjeuner dehors en plein cagnard et là aussi j’ai compris pourquoi. En un peu plus d’un an, j’ai planté, ramassé, vendu des fraises, des courgettes, des carottes, des tomates, taillé les vignes, ramassé des pommes et du raisin de table dans une autre exploitation au nord d’Aix en Provence. J’ai aussi découvert un paquet de machines dont celle pour ramasser les pommes de terre.

Sur ces dernières et sur bien d’autres produits locaux, mon regard a changé, pas nécessairement mon opinion mais disons que je pense pouvoir désormais en parler et en débattre en ayant des éléments techniques indispensables que j’ignorais jusqu’ici. Bien évidemment, s’il sera question de l’agriculture locale en général, ce sera depuis les Bouches-du-Rhône. Je serai bien incapable de vous parler de la culture des bintje – les patates à frite – dans le Nord de la France. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que si les consommateurs avaient un peu plus d’éléments en tête sur les cultures, les saisons, ils achèteraient autrement.

Sur nos pommes de terre par exemple, elles font partie des produits où l’écart de prix est le plus important entre l’agriculture « conventionnelle » c’est à dire qui utilise engrais chimique, pesticides et insecticides et l’agriculture biologique qui les interdit. Pour la variété « Mona Lisa », une patate à tout faire, de conserve, il faut débourser au printemps quelques 3,60 euros pour un kilo dans un petit magasin bio et 1 euro sur un stand de marché classique. Dans un cas, il y a un intermédiaire et non dans l’autre, certes. Mais la différence, ai-je appris- s’explique avant tout par l’utilisation de produits contre un petit insecte qui raffole des pommes de terre – le doryphore – interdits en bio et surtout par l’utilisation d’herbicides sélectifs permettant de réduire à néant les mauvaises herbes qui empêchent la plante de se former et donc de produire. Pour faire simple, les herbicides sont désormais sélectifs : ils tuent tout sauf la variété de pommes de terre associée. Pareil pour les carottes. Sans produit, il faut désherber mécaniquement ou à la main, et là, c’est une autre histoire. “Impossible” me répondait un jeune agriculteur lorsque j’évoquais le sujet, “Bien sûr que c’est possible, avant on le faisait bien, c’est juste que vous ne prenez plus le temps de faire les choses de cette manière là”, le reprit alors son grand-père, lui aussi dans le métier. Pour notre petit scarabée de la pomme de terre, le doryphore, il explique à lui seul la différence de prix car en bio, sauf demande de dérogation, la seule solution est de capturer à la main les parasites avant qu’ils ne ruinent la récolte.

L’autre problématique sur la pomme de terre est la conservation. Des anti-germes sont appliqués sur les tubercules pour pouvoir les stocker, à base notamment d’une substance hautement cancérigène la chlorprophame. Les doses à appliquer sont très précises : 18 grammes par tonne pour le “Grostop”, un de ces produits les plus courants. Une main trop lourde peut avoir des effets directs sur la quantité de produit qui se retrouve ensuite dans l’assiette du consommateur. Tous les anti-germes ont d’ailleurs été interdits aux particuliers.

Bien sûr, le bio à grande échelle, bio industriel, utilise les mêmes machines pour planter et ramasser les pommes de terre que l’agriculture traditionnelle. Il détruit aussi la vie du sol et est basé sur une économie du jetable dont je vous parlerai sûrement plus longuement. Il écarte les produits phytosanitaires, dont nous découvrons à peine la toxicité comme en témoigne l’épisode du glyphosate. C’est déjà ça. En 2015, Greenpeace a analysé dans une étude des pommes de terre de supermarché pour chercher les traces de pesticides. Résultat, sur treize produits analysés, neuf contenaient “onze résidus de pesticides”.

Comme tous les produits de garde, la patate est particulièrement susceptible de venir de loin, très loin. J’ai même vu sur les marchés des « rattes », joliment emballées dans un coffret en bois ressemblant à s’y méprendre aux bretonnes, venir d’Israël. Le tout à prix d’or et bien sûr en omettant la provenance une fois sur l’étalage.

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