J’aurais voulu vous parler de Mathias Énard

Chronique
Érika Riberi
21 Nov 2015 0

Tous les mois, nous vous proposons une plongée littéraire avec Erika Ribéri.  Une thèse à la fac et une émission sur Radio Grenouille en cours, elle trouve encore le temps de nous proposer une chronique des auteurs et ouvrages qui prennent langue avec le territoire.

Rue des voleurs de Mathias Énard, Éditions Actes Sud, 2012, 21,50 euros.

J’aurais voulu vous parler de Marseille, qui n’existe que furtivement dans les pages de Rue des voleurs (2012). Une Marseille littéraire, rêvée et imaginée à partir des polars, ces « prolétaires de la littérature », d’Izzo et de Manchette. J’aurais voulu vous parler de la puissance de la littérature, de sa capacité à porter les imaginaires, à influencer et à changer l’image que nous nous faisons de quelque chose. Comme avec cette nouvelle Marseille noire, à peine évoquée mais presque déjà mythique.

J’aurais voulu plaisanter doucement en imaginant mes amies amusées de me voir réussir à caser une chronique sur Mathias Enard, un de mes auteurs « chouchou », tout récent Prix Goncourt pour Boussole (Actes Sud, 2015). J’aurais voulu vous parler de son amour et de sa connaissance du monde arabe, de son style, de ses analyses extrêmement fines du monde contemporain et encore plus de son talent pour créer ces voix, si fortes et si puissantes, qui portent chacun de ses romans.

J’aurais voulu vous parler de celle de Lakhdar en particulier, ce jeune Marocain qui nous raconte son périple de Tanger à Barcelone. L’histoire d’un apprentissage désenchanté du monde, et une réflexion sur la formation d’une identité jamais figée, toujours en mouvement : « je suis ce que j’ai lu, je suis ce que j’ai vu » nous dit Mathias Enard. Parce que les livres construisent, aussi.

J’aurais voulu vous montrer la manière dont la trajectoire individuelle de Lakhdar était indissociable du contexte dans lequel elle s’inscrivait, et comment son récit permettait d’offrir un regard sur le monde, les événements et l’époque d’aujourd’hui. J’aurais aimé vous parler de Judit, l’indignée espagnole, de Cruz, le croque-mort chargé de s’occuper des corps des migrants échoués sur les côtes de la péninsule ibérique, ou encore de Bassam, le meilleur ami de Lakhdar tombé dans l’islamisme radical. J’aurais voulu vous expliquer, enfin, en quoi ce livre était aussi un livre sur la révolte, l’engagement et la liberté.

Mais voilà. Je ne pouvais écrire cette chronique que samedi dernier. Près de Paris, au lendemain des attentats. Le cœur, et les mots, n’y étaient donc pas trop. Et puis j’ai retrouvé ces quelques lignes que Mathias Enard avait écrites en 2012 pour présenter son roman. Et je me suis dit qu’elles suffiraient amplement. Je ne vous parlerai donc pas plus aujourd’hui de mon cher Mathias Enard et de son roman Rue des voleurs. Je me contenterai de vous laisser déjà à ses mots qui, sans aucun doute, font bien partie de ceux qui peuvent aider à combattre les ténèbres :

« LE 17 DÉCEMBRE 2010, Muhammed Bouazizi, marchand ambulant, s’immole par le feu à Sidi Bouzid et déclenche la Révolution tunisienne. La révolte naît du désespoir ; elle commence par porter la main sur soi, par un sacrifice. La perte de patience. Le suicide ou l’action. Le Printemps arabe, longtemps attendu, commence dans la mort.
[“L’arc se tord, le bois crie. Au sommet de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre”: ainsi Camus terminait-il son Homme révolté.] Les mois qui ont suivi ont vu la défaite de dictateurs sous les coups de la révolte, la difficulté de l’établissement de la justice et de la démocratie, les victoires des partis islamistes au Maroc, en Tunisie, en Égypte. Aujourd’hui, une guerre terrifiante se poursuit en Syrie ; la campagne présidentielle française a atteint des sommets de xénophobie et de bêtise, la crise économique jette l’Europe du Sud dans la violence et la tentation du fascisme.
Tout cela m’est apparu comme différents visages d’un même combat en cours, le combat pour la liberté, pour le droit à une existence digne, qu’il se livre en Tunisie, en Égypte, en Espagne ou en France.
J’ai entrepris de raconter ces luttes, à travers un voyage dans ce champ de bataille qu’est notre univers – Tanger, Tunis, Algésiras et Barcelone en sont les principales étapes. Un roman d’aventures, de l’aventure tragique du monde d’aujourd’hui. On y croisera des jeunes qui rêvent d’un avenir meilleur, d’autres qui n’en rêvent plus, des islamistes, des musulmans, des mendiants, des putains, des voleurs – et des livres, beaucoup de livres, qui restent, en définitive, avec le feu, la seule façon de combattre les ténèbres. »

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Érika Riberi
Elle prépare une thèse en littérature comparée à l'université Aix-Marseille. Un peu papillon dans l’âme, elle s’échappe chaque mois de la fac pour partager sa passion des livres.

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