[En quête de sauvage] La chouette hulotte de la Plaine
Après avoir exploré les cuisines des Marseillais puis les ateliers d'artistes, la dessinatrice Malika Moine sort au grand air à la recherche de la faune et la flore au cœur de la ville. Première incursion du sauvage, à quelques mètres (de hauteur) des pavés de la Plaine : la chouette hulotte et ses cousines.
Je ne saurais dater le moment où j’ai commencé à entendre ce hululement depuis ma chambre, mais dès lors, je l’ai guetté, attendu fiévreusement comme un rendez-vous galant, avec la sourde crainte qu’il ne vienne pas, mêlée à l’excitation de l’entendre une fois encore. J’ai grandi à la campagne, avec le chant des forêts, pour paraphraser le magnifique documentaire ces jours-ci dans les salles obscures. Quand cette vie sauvage, que l’on sait menacée par les activités humaines au point de parler de sixième extinction de masse, surgit dans la cité, c’est l’émerveillement ! De là l’envie d’enquêter sur la faune et la flore qui, indépendamment des activités humaines et malgré elles, s’invitent, s’adaptent, résistent dans la ville.
Toutefois, mes connaissances sont si rares que je pourrais dire que j’ai des lacunes dans l’ignorance. Pour tout vous dire, c’est Corinne, une amie d’enfance avec laquelle j’ai jadis sillonné les forêts, qui a identifié la chouette hulotte un soir à la maison.
La hulotte. (Dessin : Malika Moine)
J’ai contacté la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) afin de m’éclairer sur les chouettes hulottes et les façons de les protéger, ou du moins de ne pas les déranger. Anaël Marchas, salarié et bénévole de la LPO, naturaliste, ornithologue, mais aussi “responsable de médiation juridique”, passe un soir à mon atelier, entre une audience au procès des agriculteurs trafiquants de pesticides et un cours du soir d’ornithologie aux quinze veinards inscrits cette année pour se sensibiliser aux chants et à l’anatomie des oiseaux. Je ne soupçonne pas encore jusqu’où va me mener cette rencontre…
Je l’interroge d’emblée sur la chouette hulotte, ma voisine. “C’est l’espèce la plus commune des chouettes. Dès qu’il y a une poche verte, un parc, on les entend. Il y en a aussi le long du Jarret, de l’Huveaune…” Pourtant, dans mon quartier, autour de la Plaine, il n’y a pas de parc et en partageant ma rencontre, je me suis aperçue que les collègues des quartiers alentours entendent aussi des hulottes. Anaël confirme : “C’est une espèce nocturne qui s’adapte, tu peux la trouver en milieu urbain, dès lors qu’il y a des grands arbres avec des cavités naturelles, elle se retrouve des pinèdes du littoral jusqu’aux forêts de montagne. Le mâle fait le hululement qu’on entend dans tous les films d’horreur et la femelle une sorte de « ké…wit » assez aigu. On les entend en période de reproduction, en décembre-janvier, et un peu le reste de l’année, surtout en début de nuit.” Ma voisine hulule plus rarement ces jours-ci, mais ça a cessé de m’inquiéter, car “la hulotte est assez sédentaire et fidèle à son territoire — comme à son partenaire, d’ailleurs”.
Mais encore ? “Elle est assez grande, 90 centimètres d’envergure et 40 centimètres de haut. Quand elle passe en volant au-dessus des buissons, les passereaux décollent et dans l’envolée, elle attrape une proie. À la ville, elles se nourrissent aussi de rongeurs. Elles régurgitent plumes, bec et os dans des pelotes.”
Passionné et volubile, il poursuit sur les cousins des hulottes : “À Marseille, il y a des études sur le grand-duc, qui vit dans les calanques et chasse parfois en ville… Le moyen-duc est, lui, un nicheur très discret. J’ai vu des jeunes l’an dernier à Château-Gombert (13e), où il reste des zones de friches, de champs et un peu de bois. Le petit-duc est là seulement l’été car il est insectivore, l’hiver, il part en Afrique. Mimétique, il se confond avec les écorces. On a trouvé des jeunes par terre dans le troisième arrondissement…” Anaël enchaîne sur la chouette chevêche — ou chouette d’Athéna. “Il reste une vingtaine de couples à Marseille, alors qu’il y en avait soixante il y a quinze ans.”
Voilà qui soulève la question de la protection de ces espèces et de nos actions individuelles et collectives.
“Tous les rapaces nocturnes sont protégés et pour la chevêche, il y a un PNA, un plan national d’action, car c’est une espèce clé de voûte sur un écosystème. La chevêche nécessite légalement de prendre en compte sa présence et permet ainsi de garantir la protection du cortège d’espèces qui gravitent autour, dans le cadre de projets d’aménagement. L’urbanisation est l’une des principales causes de la disparition de chevêches, avec l’agriculture intensive et ses pesticides… On essaie d’obtenir des révisions du PLU (plan local d’urbanisme) pour rendre des zones non constructibles ou, à défaut, le blocage des chantiers pendant la période de reproduction.” Anaël me propose de venir deux jours plus tard observer une chouette chevêche à Château-Gombert. Il a rendez-vous avec des gens de la Ville pour trouver un arbre propice à l’installation d’un nichoir le temps de travaux de restauration d’une vieille bâtisse où un couple a élu domicile sous une tuile.
La chevêche. (Dessin : Malika Moine)
Anaël poursuit. “Les permis de construire poussent comme des champignons sur les sites de nidification. Hélas, une amende ponctuelle a peu d’incidence sur les promoteurs. La « réparation du préjudice » est plus efficace pour obtenir la restauration des habitats détruits.” La LPO se constitue partie civile dans les procès, ou bien, elle est consultée à titre d’expert.
Mais que pouvons-nous faire et devons ne pas faire, nous, particuliers, pour préserver les chouettes ?
“La première chose, répond Anaël, c’est de ne pas ramasser un jeune nocturne par terre, s’il n’a pas de blessure apparente. C’est une étape normale du cycle de vie. Les parents ne sont pas très loin. S’il y a danger pour lui, des chats ou des voitures, il faut prendre un carton plus grand que lui de façon à ce qu’il ne puisse pas sortir tout seul, et l’accrocher un peu en hauteur. Ses parents viendront le nourrir.” C’est bientôt l’époque, en février-mars, où cela peut arriver…
Il faut aussi grillager l’entrée des cheminées pour éviter que les chouettes entrent et restent coincées dedans. Pour ceux qui ont des abreuvoirs ou des barils — voire des bassins —, mettre une sorte de rampe en pente (ça peut être une branche qui sort de l’eau) qui permet aux oiseaux — et autres animaux — d’en sortir.
Je me rends, le lendemain à 18 heures, à la réunion mensuelle de la LPO qui se tient les troisièmes jeudis du mois dans les sous-sols du Musée d’histoire naturelle. Une trentaine de personnes, parmi les 350 bénévoles et cinquante salariés marseillais, sont réunies. Après un vote rapide et bienveillant du nouveau bureau, il est question d’ateliers de sensibilisation des enfants dans les écoles et ailleurs, sous forme ludique, mais aussi de formations de salariés de la Ville. On évoque les inventaires de friches urbaines naturelles afin de proposer la protection de sites ; on parle comptage, refuges LPO, opération “une chouette, un village”, trame noire qui permettrait à des espèces impactées par la pollution lumineuse de survivre…
La réunion. (Dessin : Malika Moine)
Si vous avez un questionnement ou que vous êtes curieux des sorties de sensibilisation proposées, vous pouvez consulter le site de la LPO. Car comme dit Anaël, “tu protèges mieux ce que tu connais”.
Commentaires
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Merci pour cet article où je retrouve beaucoup de mon vécu par rapport à la chouette hulotte du parc d’à côté (Chartreux pour moi). Nous avons grand besoin de connaissances sur les êtres vivants qui nous entourent, car en effet, “on aime ce qui nous a émerveillé, et on protège ce qu’on aime”. Des images et des mots qui font du bien à l’âme face aux nouvelles parfois (souvent ?) déprimantes qu’on lit dans Marsactu (même si elles sont aussi nécessaires, bien sûr !). Vivement la prochaine chronique !
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J’ai reconnu mon émerveillement face aux hululement de la hulotte, entendus pour la première fois dans le parking planté d’arbres du Mistral, entre Isoard et Camille Flammarion il y a déjà plusieurs années. Elle appréciait les grands arbres du terrain vague de Chanterelles, aujourd’hui entièrement construit. Je l’ai même aperçue deux ou trois fois. Quelle joie en l’entendant à nouveau après mon déménagement non loin de la rotonde SNCF! Je saute de joie aussi en apercevant des faucons crécerelles. Il y a 2 ans ils avaient fait leur nid dans le Château d’eau. Cet été, ils ont fait l’erreur de construire leur nid sur le toit de mon immeuble. Les petits sont morts pendant la canicule. Les immeubles modernes n’offrent plus d’abri non plus aux hirondelles et chauve-souris avec leurs façades lisses. Merci pour cet article !
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Un très chouette démarrage pour cette nouvelle série! On va lever les yeux vers nos grand arbres ou vers le ciel et tendre l’oreille. Merci pour ces dessins si lumineux , hâte de découvrir le rouge-gorge et l’ hirondelle. Est-ce que nos élus feront le choix d’une végétalisation “réparatrice” à la hauteur des enjeux ? Cette année 2025, dans mon quartier, ce sont 6 vieux platanes qui ont été massacrés pour édifier un nouvel immeuble et dans la rue voisine un alignement de beaux cyprès, tous en pleine santé et hébergeant fauvettes et mésanges… tristesse …et tant d’ indifférence. Bravo et merci de consacrer une rubrique.
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