[Éducateur, à la limite] Placements d’enfants

Chronique
Laurent Rigaud
7 Déc 2017 0

Laurent Rigaud est éducateur. Il travaille dans le secteur de la protection de l’enfance. À ce titre, il traverse la ville et passe les frontières, même celles de la vie intime des familles. Depuis longtemps, il pousse loin la réflexion sur son travail et ses limites. Marsactu lui a proposé de la décliner en chronique [Les épisodes précédents ici]. Il a accepté de raconter ces histoires de rencontres, de vies brisées qui font son quotidien. Avec cette série de sept textes, il parle aussi de Marseille et de ce qu’elle charrie de la violence du monde. Sixième chronique, avant une conférence gesticulée au théâtre de l’œuvre ce vendredi 8 décembre.

De toutes les frontières et limites auxquelles je me trouve confronté il en est une qui m’est particulièrement difficile de franchir : le placement d’enfant. Estimer qu’un enfant est en danger chez lui et demander, dans un souci de protection, au juge des enfants qu’il ordonne son placement en institution ce n’est pas rien d’autant plus qu’il est impossible d’affirmer avec certitude qu’il s’y trouvera plus en sécurité. Cela paraît une lapalissade de dire cela, mais la vie d’un enfant c’est important et dans ce dessein prendre le temps de réfléchir aux décisions le concernant apparaît comme étant la moindre des choses.

Aujourd’hui pas d’escapades éducatives dans les rues de Marseille mais une légère immersion au sein de la « LaBoîte Protection de l’Enfance ». PROTECTION. C’est marqué sur la façade. Inscrire les valeurs sur les murs, c’est gage qu’elles seront respectées.

Ici, c’est un sanctuaire. Ici, tout est pensé en fonction de l’intérêt supérieur de l’enfant. Ici, sa parole est précieuse. Ici, sa parole… la parole… est Déesse.

Ainsi, c’est le cœur joyeux que chaque jour je fais fonction d’éducateur spécialisé au sein de cette association : « LaBoîte Protection de l’Enfance »… endroit où l’on prend soin de l’humanité.

L’entrée des bureaux… de la ruche… se fait par un porche. Immédiatement, je passe de la lumière à la pénombre et me retrouve dans ce bâtiment aux murs pâles et délavés où tout le monde, moi le premier, marche la tête baissée.

En ce jour de réunion, je monte les étages et aperçois les vitriers au travail. La semaine dernière, un père de famille à qui on venait d’annoncer que son enfant allait être placé a descendu les trois étages en fureur et à chaque pallier a brisé le verre de plusieurs portes de bureaux. Le troisième placement d’enfant ce mois-ci. Troisième placement demandé par la même équipe. D’autres équipes font cela sur l’année voire, pas du tout.

Mais de cela, à « LaBoîte Protection de l’Enfance » nous ne parlons pas. Que certains travailleurs sociaux demandent plus de placements que d’autres, de cela, dans ce sanctuaire de la parole, nous ne parlons pas et le sort de certains enfants semble étroitement lié aux aléas et hasards de la grande loterie qui va leur attribuer le travailleur social référent.

Je monte dans les étages éclairés par des néons blafards et m’installe avec mes collègues autour de cette grande table ovale qui nous sert pour les réunions lorsque nous évoquons les familles auprès de qui nous intervenons. De cela, à « LaBoîte Protection de l’Enfance », nous parlons :

Madame est défaillante, Madame est insécurisante, Madame n’est pas contenante, Madame est alcoolique, Madame est bipolaire, Madame ne fait pas le nécessaire pour ses enfants… Monsieur est absent, Monsieur est violent, Monsieur est toxicomane, Monsieur ne s’occupe pas bien de ses enfants… Cet enfant est absentéiste, cet enfant a des troubles du comportement, cet enfant adopte des comportements inadaptés… Ses parents sont néfastes pour leur enfant.

Les diagnostics ne manquent pas. Mais pas question de retourner le miroir. Les pas beaux, les vilains, les laids… les miséreux, les pauvres ce sont les autres.

Néanmoins, à « LaBoîte Protection de l’Enfance », les travailleurs sociaux sont à l’écoute. Ils ont de la compassion pour les pauvres. Mais les pauvres Restos du cœur. Ceux qui disent merci. Si jamais l’un d’eux s’avise de leur dire merde, c’est recadrage direct et renvoi dans les cordes. Sur le perron de l’église le pauvre se doit de montrer sa gratitude et dans le cas contraire, à « LaBoîte Protection de l’Enfance » les travailleurs sociaux peuvent toujours sortir le mandat judiciaire… la loi… oui… afin que le pauvre rentre dans le rang le curé bienveillant peut toujours se faire gendarme menaçant et si cela ne lui convient pas au pauvre, il pourra toujours passer son chemin.

Chacun sa place !!! Nom d’une pipe !!!

Mais de cela nous ne parlons pas. De la pratique de tout un chacun, de cela, nous ne parlons pas. À « LaBoîte Protection de l’Enfance », c’est chacun sa pratique, et les travailleurs sociaux, payés avec de l’argent public, agissent de plus en plus comme s’ils étaient en profession libérale tout en déplorant, drôle de paradoxe, de voir arriver à grands pas la privatisation et la libéralisation du secteur. Et du placement à l’investissement… de pas… il n’y en a qu’un.

*Tous les noms et prénoms ont été modifiés.


Retrouvez les autres chroniques de Laurent Rigaud publiées sur Marsactu

La série de chroniques de Laurent Rigaud sur Marsactu se terminera le vendredi 8 décembre par une conférence gesticulée présentée au Théâtre de l’œuvre, pour plus de renseignements, cliquer ici.

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