[Éducateur, à la limite] Le Glaive et la Balance

Chronique
Laurent Rigaud
6 Déc 2017 0

Laurent Rigaud est éducateur. Il travaille dans le secteur de la protection de l’enfance. À ce titre, il traverse la ville et passe les frontières, même celles de la vie intime des familles. Depuis longtemps, il pousse loin la réflexion sur son travail et ses limites. Marsactu lui a proposé de la décliner en chronique [Les épisodes précédents ici]. Il a accepté de raconter ces histoires de rencontres, de vies brisées qui font son quotidien. Avec cette série de sept textes, il parle aussi de Marseille et de ce qu’elle charrie de la violence du monde. Cinquième chronique, avant une conférence gesticulée au théâtre de l’œuvre ce vendredi 8 décembre.

Ce matin, je dois me rendre au Tribunal de Grande Instance de Marseille. Ici les Majuscules sont de rigueur afin de nous rappeler à tous l’importance de tels lieux. Lorsque que j’adresse une note au juge des enfants j’écris, à Madame le Juge des Enfants. Ainsi vous avez compris ce matin je dois me rendre au Tribunal de Grande Instance.

Mais avant cela je dois passer récupérer mon jean que j’ai déposé 2 jours auparavant au Dé à Coudre. Laissant ma voiture rue Consolat, je remonte la rue d’Isoard jusqu’à la rue Jean de Bernardy et me retrouve au milieu de toutes ces piles de vêtements qui attendent d’être reprisés, retouchés, rafistolés, afin de pouvoir continuer à vivre. Du côté désuet du Dé à Coudre  se dégage une certaine nostalgie… une espèce de mélancolie… le temps est comme suspendu… en arrêt… Ici on ne jette pas… Ici on répare… Ici c’est l’antithèse de la société de consommation.

La patronne vous accueille avec son air faussement bourru. Pour une somme modique elle vous réparera n’importe quoi à condition qu’il s’agisse de tissu. De plus, ce qui ne gâche rien, derrière son comptoir, sur la droite, tel une icône, Patrick Dewaere. Il me regarde et me rappelle qu’il est toujours possible de faire soi-même le procès de sa propre vie, de poser un verdict et d’appliquer la sentence. La première fois que je suis entré au Dé à Coudre, à la vue de cette photo, j’ai laissé échapper un “Oh” de surprise. “Il est beau hein ?”, m’a t’elle demandé. Oui, il est beau, par contre j’ai plus de mal à comprendre les raisons qui ont pu la pousser à épingler, autour de l’icône, les photos de tous les personnages de Plus Belle La Vie.

-Combien je vous dois ?

– 5 euros.

-Merci… Au revoir.

Mon jean fait peau neuve. J’emprunte le boulevard Longchamp, longe le cours Joseph-Thierry et descends sous terre au niveau des Réformés… trois stations pour atteindre ma préférée… Vieux-Port. Les effluves de la mer me chatouillent les narines dès la montée des escalators. Le Vieux-Port c’est le cliché mais l’espace d’un instant ; celui de traverser l’esplanade au milieu des touristes et des vacanciers qui attendent la navette pour le Frioul, de regarder sur ma gauche la Canebière ; j’imagine le grand large, respire profondément et profite de la beauté du site qui n’a rien d’autre à offrir que sa beauté. Sans enjeux, il est juste là.

Je laisse le cliché derrière moi et dirige mes pas vers le Tribunal de Grande Instance, plus précisément vers le Tribunal pour Enfants qui se situe au deuxième étage du bâtiment. Au rez de chaussée je suis tout d’abord accueilli par les agents de police. Je dépose, dans le bac prévu à cet effet, ceinture, clefs, téléphone, sac… passe sous le portillon détecteur de métaux, récupère mes affaires, remets ma ceinture et prends l’ascenseur. Ses portes s’ouvrent sur le 2e étage. Je tombe nez à nez avec un collègue qui me dis “Oh tu es là ce matin !?”, “Oui, je viens mettre de l’huile dans les rouages de la mécanique afin de faire tourner la machine.”

Si vous êtes un peu observateur, les premiers que vous pourrez reconnaître sont les avocats. Ils traînent souvent avec eux un grand sac ou, deux de taille moyenne… espace nécessaire afin de pouvoir ranger leur robe noire à col blanc qu’ils enfilent et enlèvent avec une facilité déconcertante tel un Manu-Manu Militari de Fred. Portant jeans, baskets et chemise, j’observe le spectacle de cette avocate qui tout en passant sa soutane prend connaissance du dossier d’un enfant dont elle doit assurer la défense. L’uniforme ne m’est pas nécessaire pour faire fonction d’éducateur spécialisé mais je n’oublie pas que nos métiers ont une origine commune : l’Eglise, son Clergé, ses Moines. Il en va ainsi de la Justice comme de l’Education. Bien que laïcisées, et brandissant bien souvent toutes deux l’étendard de l’Ethique, elles gardent profondément ancrées en elles un discours teinté de Morale Religieuse.

Le Tribunal pour Enfants est un long couloir en U bas de plafond… 2 mètres 30 tout au plus… en lambris noirs. Les murs sont blancs. Les portes de service rouges, de ce même rouge qui, couplé au noir, recouvre les piliers qui se succèdent le long de ce couloir sans fenêtre éclairé par des néons pris dans des tubes en plastique blanc placés à hauteur de hanches. L’éclairage bas, le long couloir, le noir, le rouge confère à l’ensemble une ambiance feutrée mais néanmoins quelque peu infernale… un enfer au sein duquel je m’attends toujours à croiser Kafka. Des portes beiges ; celles des cabinets des juges, des bureaux des greffiers et personnels divers ; sortent et entrent nombre de personnes avec, la plupart du temps, un document à photocopier, un dossier sous le bras… la vie de quelqu’un, une tasse de café. Ici, point de Thémis mais juste le sentiment amer d’une administration qui tourne et ronronne à heures fixes. Je m’assois sur un banc et le néon qui se trouvait à hauteur de ma hanche se place dès lors derrière ma nuque m’empêchant ainsi de trouver une position confortable.

La mère de famille que j’attends arrive. Son fils va nous rejoindre. “Je l’ai appelé, il prenait le métro”, me dit-elle. Mais David n’arrive pas… sa mère reçoit un texto… il est en bas… le policier ne veut pas le laisser monter. En ce mois de juillet, l’adolescent a eu la mauvaise idée de se présenter à l’accueil en short. Il s’est vu admonester par l’agent de police affilié au portillon détecteur de métaux : “Toi tu fais quoi ici ?…Ne bouge pas !!!… Tu n’as pas à être en short ici !!!”. Rappelez- vous les MAJUSCULES !!!

Le policier, fonctionnaire de l’État, représentant de la loi, lui a intimé de rester à sa place sans oublier de lui rappeler que si il était convoqué  en ce jour c’est parce qu’il avait sûrement quelque chose à se reprocher. Sans aucun doute. Ce gamin auprès de qui j’interviens depuis un an est juste victime d’un père qui le tabasse… lui et sa mère… elle est en pleine procédure de divorce. C’est assez déconcertant la rapidité avec laquelle David est passé du statut de victime à celui de coupable. Ce policier me rappelle qu’il est toujours possible que quelqu’un fasse le procès de votre propre vie, pose un verdict et applique lui-même la sentence. Néanmoins je n’oublie pas que nos métiers ont une origine commune : le Moine devenu Gardien de Prison.

Une porte s’ouvre brutalement. Une adolescente lance un “Allez tous vous faire foutre !!!”. Elle vient d’apprendre que le juge, sur les conseils des Services Sociaux, lui interdisait de voir son père. Elle referme la porte avec une telle virulence que la poignée se brise, s’envole, retombe et glisse sur près de 5 mètres avant de finir sa course sur la pointe de ma chaussure.

De nous tous ; avocats, travailleurs sociaux, policiers, familles ; j’ai parfois l’impression que les juges sont les plus fous… croire pouvoir juger l’Humain !!!???

Un père de famille m’a un jour confié “Finalement, vous, les travailleurs sociaux, vous faites semblant de travailler, nous les parents on fait semblant d’être d’accord, et les juges font semblant d’y croire.” Peut-être ne voit-il dans tout cela qu’un Vaste Théâtre de la Tragicomédie Humaine ?

Je ne sais pas si Le Tribunal pour Enfants est un Vaste Théâtre mais je sais qu’il n’est pas le Dé à Coudre et, même si la tentation est grande, l’humain n’est pas un objet qui peut être réparé. Les hommes, cherchant à combler les fameux Vides Juridiques, pourront toujours écrire noir sur blanc toutes les Lois qu’ils veulent, elles ne seront jamais du fil et une aiguille. Cette poignée de porte qui vole en éclats comme une respiration est là pour en témoigner.

Non… décidément… l’Humain ne se répare pas… et je crois bien que cela me rassure.

Ah ! Mais je vois que la Juge des Enfants vient nous chercher.

ALLEZ… TOUS EN SCENE… QUE LE SPECTACLE COMMENCE !!!”

*Tous les noms et prénoms ont été modifiés.


Retrouvez les autres chroniques de Laurent Rigaud publiées sur Marsactu

La série de chroniques de Laurent Rigaud sur Marsactu se terminera le vendredi 8 décembre par une conférence gesticulée présentée au Théâtre de l’œuvre, pour plus de renseignements, cliquer ici.

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