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Voilà le travail

Cordiste : la ville d’en haut

Chronique
le 7 Sep 2019
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Avec "Voilà le travail", la journaliste Sandrine Lana aborde le sujet quotidien qu'est le travail en partant des femmes et des hommes au labeur. Rencontre avec Loïc Jaumier, Saïd El Haddaoui et Loup Dauchez, trois collègues cordistes travaillant en ce moment sur un chantier à deux pas du Vieux-Port.

Des cordistes installent des éclairages sur une bâche publicitaires. Photo : Sandrine Lana

Des cordistes installent des éclairages sur une bâche publicitaires. Photo : Sandrine Lana

Des cordistes installent des éclairages sur une bâche publicitaires. Photo : Sandrine Lana

Le vent souffle dans les rues de Marseille, les arbres remuent leurs branches, les premiers gilets ont fait leur apparition sur les épaules. Saïd El Haddaoui, chef de chantier cordiste, est au pied d’un échafaudage cours d’Estienne d’Orves où une bâche publicitaire vient d’être tendue par ses collègues. L’interview a été calée avec Loïc Jaumier, chef d’équipe. Une fois l’échafaudage grimpé pour le rejoindre, Loïc nous explique que cordiste, ce n’est pas un métier solitaire. Toute l’équipe doit en parler.

Il termine de régler l’éclairage de la bâche à la bonne hauteur avec Loup, intérimaire appelé en renfort tandis que son propre chantier est à l’arrêt en raison des rafales de vents sur un site industriel.

« Un cordiste n’est jamais seul »

Ensuite, autour d’un café, chacun exprime ce qui l’anime dans ce métier perché où l’on a peu le temps de profiter des vues pourtant imprenables. Loïc, quinze ans de métier, annonce d’emblée que la sécurité est la préoccupation numéro 1 du cordiste : « Un ou une cordiste n’est jamais seul sur son poste de travail en hauteur. En cas d’accident, il faut un secours rapide. Si un homme est pendu sur une corde, on a 15 à 20 minutes pour trouver une solution. »

Photo Sandrine Lana

Saïd, chef de chantier et cordiste depuis 25 ans, évoque le syndrome du harnais : « Quand on est suspendu dans le vide, le sang peut mal circuler au niveau des sangles du baudrier, et il y a un risque réel de garrot. C’est pour cela qu’on a une formation très poussée aux situations de mise en sécurité. » 

« Apprendre à se servir d’une mobylette »

Les cordistes sont (presque) tous sauveteur secouriste du travail et suivent une remise à niveau tous le deux ans. Cela permet à ces salariés de porter les premiers gestes de secours sur site.

Il poursuit : « Sur un chantier, il m’est arrivé d’envoyer un scaphandrier à six mètres de fond. Il a eu un problème. Si on ne m’avait pas appris à me servir d’une mobylette [un treuil électrique, NDLR] pour le sortir de l’eau, il serait resté au fond… Dans des situations d’urgence, il faut gérer la panique. Les équipes changent chaque jour sur les chantiers en fonction des besoins. On ne connaît pas la réaction des autres. Il peut y avoir de la panique mais il faut garder son sang-froid. »

Une fois l’aspect sécuritaire énoncé (gants et casques sur la terre, on vous l’assure), les cordistes parlent avec fierté d’un métier appris à moitié en formation, à moitié sur le tas. Loïc est maçon avant d’être cordiste, Loup est soudeur et Saïd un expérimenté polyvalent, formateur des plus jeunes. Tous ont en commun d’être « formés aux cordes ».

Photo : Sandrine Lana

« Dans l’entreprise, on se forme ensemble et si quelqu’un ne sait pas ou n’a pas compris, on l’épaule », explique Loïc, le chef d’équipe qui analyse les risques en amont d’un chantier, élabore un « mode opératoire » pour chaque mission. « Tout le monde peut être cordiste avec de la volonté et de l’envie. Tous les gabarits peuvent aller sur les cordes, avec une bonne formation ». Le métier s’apprend et évolue en permanence. On compterait 6 000 cordistes qui ont une certification de qualification professionnelle de cordiste en poche mais tout le monde n’exerce pas.

« Le vertige sous la douche ! »

La corde, on peut l’abandonner du jour au lendemain : « Ça peut arriver à tout moment », expliquent-ils. « Un jour, après une journée de chantier en haut de la Sainte-Victoire, un cordiste très expérimenté a attrapé le vertige dans sa douche ! Il avait 35 ans. Des troubles de l’oreille interne peuvent en forcer certains à arrêter le métier. On peut aussi se sentir bien à 40 mètres au-dessus du sol et avoir le vertige à 70 mètres. »

Pour eux, le corps n’est pas vraiment une question, ni les courbatures ou la douleur physique après un chantier… sauf en cas d’accident bien sûr. Ces questions sont secondaires. Loup veut faire admettre à Saïd que « c’est quand même un métier difficile…« .

« Le boulot peut-être dur, reconnaît Saïd. Mais quand on est cordiste, on connaît les bons gestes pour ne pas se blesser, ne pas forcer.

Certains cordistes sont d’anciens grimpeurs, amateurs de spéléologie. C’est le cas de Saïd qui a longtemps fait partie du Club Alpin français, tandis que Loïc n’avait jamais « fait de corde » avant sa formation : « Auparavant, explique Saïd, tout le monde était issu de la montagne, de la spéléo. Ce n’est plus le cas. On connaît un laborantin qui est devenu cordiste à Marseille ! »

« Équipés à la Robocop »

Loup est peu habitué aux sites urbains. Il est intérimaire et intervient plutôt en milieu industriel. « Chez les cordistes, il y a trois branches, l’urbain, les travaux publics et l’industriel. Le contexte de travail est totalement différent pour chacun. Il y a aussi les interventions dans le nucléaire ou la manipulation de paratonnerre. Sur les site industriels, on n’est pas habillés de la même façon, on est plutôt équipés à la Robocop, les règles de sécurité sont plus drastiques, l’environnement est différent même s’il y a aussi des dangers en ville, avec la circulation, les piétons… »

À Marseille, l’entreprise s’occupe de la pose des filets anti-hooligans au stade Vélodrome et a posé les bâches publicitaires de l’Euro 2016 et de la coupe du monde féminine sur la tour La Marseillaise. Saïd espère d’ailleurs retourner dans le secteur : « Je rêve que le treuil de la tour CMA-CGM tombe en panne pour aller le réparer. »

Il y a la vue imprenable qu’on oublie parfois par habitude. Chacun a ses souvenirs uniques d’en-haut. Loup aime voir les graffitis de près sur les bâtiments en ville. Sur les sites industriels, il est moins poète : « À Port-de-Bouc, tu ne penses pas forcément à regarder la mer avec les cheminées qui crachent leur fumée autour de toi. » Pour Loïc, c’est un spectacle différent à chaque chantier : « Je continue à observer la ville. J’ai grandi ici et la voir du ciel, c’est vraiment différent. Pour moi, la plus belle vue de Marseille est celle du toit du Vélodrome. Une vue à 360°. »

« La plus spectaculaire de Marseille »

Saïd dégaine son portable pour nous montrer des photos prises de l’intérieur de la statue de Notre-Dame-de-la-Garde :

Deux photos depuis l’intérieur de la Bonne-Mère. Photos : Saïd El Haddaoui.

« Pour moi, c’est ici le plus spectaculaire à Marseille. Chaque année, on est amené à changer les ampoules défectueuses des statues, des ponts… » Pour Loup, le souvenir le plus fort est peut-être celui du sommet de la Tour Eiffel ou bien des baies de Nouvelle-Zélande lorsqu’il soudait les mâts des bateaux.

Cordiste est un métier d’avenir pour l’équipe : « C’est un métier porteur si on n’a pas peur de travailler de ses mains. Il y a du boulot partout. Le boulot est accessible parce qu’il est inaccessible… », ironise Saïd.

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