Sandrine Lana vous présente
Voilà le travail

Apo Acikyuz, interprète et médiateur en santé

Chronique
Sandrine Lana
13 Juil 2019 0

Avec "Voilà le travail", la journaliste Sandrine Lana aborde le sujet quotidien qu'est le travail en partant des femmes et des hommes au labeur. Pour ce nouvel épisode, elle rencontre un médiateur du château en santé.

Je rencontre Apo Acikyuz au coeur de Kallisté (15e), au Château en Santé, centre de santé associatif au cœur d’un quartier déserté par les professionnels de soins de ville (lire notre article).

Grand homme élancé, il est avenant, amical et met à l’aise toutes les personnes qu’il rencontre au Château. Son rôle est d’être un lien qui vient fluidifier les consultations, les relations entre médecins, infirmières, orthophonistes, assistantes sociales et les patients allophones. De nombreux Kurdes et Turcs vivent dans le quartier et fréquentent le centre. D’autres font parfois plus de route pour rencontrer Apo Acikyuz et bénéficier de son assistance linguistique et culturelle.

Ancienne bastide, le château en santé est un centre de santé communautaire. Photo : Sandrine Lana

« Pour le patient, être avec un médiateur en santé, c’est un peu nouveau mais c’est sécurisant », explique-t-il alors qu’il est de permanence à l’accueil. Apo Acikyuz porte une double, voire triple casquette. Il est avant tout interprète kurde-turc-français et s’est formé auprès de l’association Osiris à la médiation en santé. En sa présence, les consultations médicales deviennent triangulaires et son rôle dépasse l’interprétation linguistique pure pour transmettre un message, expliquer les douleurs, les maux qui s’expriment différemment dans chaque langue.

« Tout le monde se comprend ici, même quand on ne parle pas la même langue. Quand je parle kurde, j’utilise pas mal de gestes. Mais en tant que professionnel, j’essaye d’éviter d’en faire trop pour rester neutre. Par exemple : personnellement, j’ai peur des piqûres. Quand je transmets l’information à un enfant qu’il va devoir se faire piquer, si je fais une grimace, je lui transmets ma peur… j’évite donc ! »

Notre discussion est interrompue une bonne vingtaine de fois par des patients, souvent des femmes et leurs enfants qu’Apo Acikyuz connaît presque toujours par leur nom et prénom. Il pointe les rendez-vous sur le logiciel partagé par l’ensemble de l’équipe, informe de l’arrivée d’un patient, inscrit une nouvelle enfant…

Il exerce à l’accueil du centre deux jours par semaine et travaille en tant qu’interprète une journée par semaine. La médiation est en filigrane de toutes ses actions au Château. Une autre interprète et médiatrice en santé intervient à ses côtés pour fluidifier le dialogue avec la population comorienne qui en aurait besoin.

Parlant kurde et turc, des familles au courant de la présence du médiateur viennent de loin pour se faire soigner au Château. Photo : Sandrine Lana

« L’interprète porte pas mal de choses lors des consultations avec des patients ayant des problèmes psy. Les médecins ont des outils pour se protéger mais nous n’en avons pas beaucoup pour gérer. À la fin de la journée, on peut être un peu perturbé par ce qu’on a entendu, vécu aux côtés des patients (hospitalisation, mauvais résultats d’examen…). Mais j’ai la chance de pouvoir partager mes soucis avec l’équipe du Château et ça me soulage. »

Lors d’une consultation classique entre un soignant et un patient turc ou kurde, Apo tient son rôle d’interprète. Lorsqu’il est nécessaire d’expliquer le système de santé français, l’accès aux soins, les structures relais… il devient alors médiateur. Une position un peu schizophrène, dit-il.

« Je ne traduis pas mot à mot mais je respecte le sens des paroles. En tant qu’interprète, je me dois de rester neutre pour ne pas créer de lien avec les usagers. Je quitte directement le patient après la consultation. Par contre, en tant que médiateur en santé, je dois rester avec eux faire le lien, je les oriente vers d’autres structures… Je dois m’adapter pour faire les deux en même temps. »

Chaque semaine, des cas cliniques ou de médiation plus complexes sont évoqués en réunion d’équipe pluridisciplinaire. La médiation en santé est un métier récent encore à la croisée des chemins : entre l’approche socio-culturelle et l’accompagnement dans la santé. « Je regrette qu’il n’existe pas de formation médicale pour les médiateurs. Même si je n’ai pas le vocabulaire complexe du médecin, j’apprends et j’explique sans les mots trop compliqués. »

Écouter la voix d’Apo :

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Sandrine Lana
Journaliste indépendante qui a quitté l'hyper-centre de Marseille pour l'hyper-vert de la Provence. Je travaille sur les thématiques médico-sociales, sociétales et migratoires pour la presse française et belge. J'associe parfois mon travail à celui d'illustrateurs pour des récits graphiques documentaires.

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