Iliès Hagoug vous présente
Nyctalope sur le Vieux-Port

21h, fin de soirée jetlaggée

Chronique
le 22 Mai 2021
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On la dit endormie et sans surprise. La vie nocturne à Marseille est rarement un feu d'artifices mais plutôt un hasard de rencontres, de rendez-vous d'initiés et parfois de fêtes sauvages improvisées. Marsactu a confié au journaliste Iliès Hagoug le soin de l'arpenter et de la raconter. Pour ce nouvel épisode, il nous raconte l'euphorie du déconfinement et la frustration à 21 heures.

Photo : Iliès Hagoug

Photo : Iliès Hagoug

La place Notre-dame-du-Mont a retrouvé ses habits habituels : terrasses remplies, pastis et carton de pizza peignent un tableau que l’on a perdu l’habitude de voir. Il redevient familier lorsque les premières notes de Billie Jean sortent du Bar du marché, naturellement accompagnées de cris peu clairs de l’inimitable Cécile, voix du quartier.

La journée est partie fort, car faire subir à Marseille une cure de désintoxication d’apéros en terrasse, c’est un peu comme priver un bobo de son pain de seigle bio : un manque impossible à combler. Cette envie de picoler est tellement forte qu’à 15h, un mano à mano barre de fer contre couteau qui se déroule au bout de la place ne parvient pas à tuer l’ambiance bon enfant. Tout Marseille est venu oublier la pandémie, le chômage partiel, le couvre-feu et la récession, de 7 à 77 ans.

Jusqu’à presque oublier qu’à 21h le Covid et ses conséquences reprennent leurs droits, et il faut fermer. Plus facile à dire qu’à faire : le serveur tellement sympathique lorsqu’il tenait un plateau chargé d’alcools est devenu le rabat-joie et doit faire face à un argumentaire implacable partagé par bien des clients : “Roooooh, ça va !”. Un seul des gérants d’établissement de la place abondera dans ce sens, en lâchant un très à propos : “T’as raison, m’en bats les couilles”. Il traversera sa terrasse acclamé par ses clients, héros un instant de l’apéro, saint patron de la fête.

“Sans déconner les gens sont pas raisonnables”

Mais la vérité, c’est que non, ça ne va pas, la levée du couvre-feu est encore dans plus d’un mois. Et ça ne se passe pas tout en douceur, avec les serveurs en première ligne : “Je comprends pas les gens. En fait, on était bien au chômage partiel non ?” Sur le cours Julien, cette serveuse aux verres magistralement empilés de la hanche à l’épaule accuse le coup. “On savait qu’on allait se faire ouvrir, mais sans déconner les gens sont pas raisonnables. J’y suis pour rien moi, qu’ils aillent sur la Plaine danser sur la fanfare et assumer, ici, on n’a pas le choix, on doit fermer”.

Pas très loin, devant une alimentation, après avoir réussi à faire de précieuses provisions au moment de la fermeture, Julien cherche à joindre ses potes. Trentenaire, il se décrit comme “du cours Ju, de Marseille, de France”, dans cet ordre. Il n’a pas l’intention d’arrêter de faire la fête et il a le pack de base du fêtard de la rue : une 8.6 dans la poche, une dans la main et un paquet de tabac à rouler qui renferme bien des trésors. Il cherche un plan, après s’être résigné à lâcher sa chaise dans un bar du quartier : “Le virus est là, non ? Il disparaît pas à 21h. Il va y avoir bientôt le variant de la Plaine, du cours Julien, du Vieux-Port, c’est ça ?”. Fort de ses arguments, il cherche à convaincre ses potes de ne pas une nouvelle fois finir la soirée chez lui : “On s’est enfermés depuis combien de mois, sérieux. Je risque pas de retourner finir dans mon appart, en plus les voisins n’en peuvent plus”.

Concours de twerk pour ranger les chaises

L’heure fatidique a été dépassée depuis un bon moment, mais le magnétisme de la terrasse semble être trop fort pour beaucoup. Pourtant devant Ekonature, tiers-lieu ouvert par le média 15-38 Méditerranée au bout de la rue des Trois-Rois, la solution magique a été trouvée : quoi de mieux pour ranger les chaises qu’un concours de twerk ? Qu’ils participent, qu’ils soient hypnotisés ou entraînés, les clients sont debout. Et la terrasse pourra être pliée tranquillement, sans que les sourires retombent.

Tant bien que mal, l’un des restaurants de la place Notre-Dame-du-Mont a réussi à remballer, avec seulement une table qui fait de la résistance. Comme pour la majorité des commerces, c’était agréable de pouvoir bosser, mais assez douloureux. “Demain, c’est la journée nationale de la gueule de bois”, lance un serveur avec le sourire “Vous êtes pas obligés de rentrer chez vous, mais vous pouvez pas rester ici” : la conclusion classique envoyée à tout client qui fait un peu trop tirer la fermeture est de retour. Un point de vue que ne partage apparemment pas la police nationale : une voiture passe avec des hauts-parleurs, et lance “Rentrez chez vous !”. La dernière foule s’est placée devant les snacks, qui tentent tant bien que mal de fournir tacos, burgers et autres kebabs de plus en plus suspects. Le soleil vient à peine de se coucher, mais il s’agit bel et bien d’une fin de soirée. Yohann est scotché devant la scène : “Tu m’aurais dit ça il y a encore deux ans, je t’aurais pas cru. On dirait un mauvais film d’anticipation le truc”.

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Commentaires

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  1. Pussaloreille Pussaloreille

    Je n’y étais pas, mais j’ai bien pensé aux amis qui ont réinvesti le coin… Merci pour ce reportage vivant : qui aurait cru que notre quotidien deviendrait un jour si kafkaïen ,!

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  2. MarsKaa MarsKaa

    Toujours aussi bon dans le récit de ces moments de vie, merci I.A pour cette chronique ! je vais l’envoyer à un proche, parti loin du cours Ju, de Marseille, de la Méditerranée, qui appreciera de retrouver cette ambiance unique si bien retranscrite !

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  3. MarsKaa MarsKaa

    Sur le fond, les serveurs et serveuses, les patron.e.s des terrasses n’y sont pour rien, profitons de ces bons moments retrouvés, et faisons en sorte qu’ils ne soient pas sanctionnés et puissent rester ouverts. C’est tellement bon de retrouver cette ambiance, même si ça a le goût de trop peu.

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    • liovelut liovelut

      Demander à des fêtards d’être raisonnables c’est rarement efficace hélas

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  4. Mx Mx

    Très bon article, on s’y voit. Merci IH!

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