[Vidéo] Avec le nettoyage de la Halle Puget partent les couvertures des demandeurs d’asile

Actualité
le 27 Mar 2019
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Devenue un petit campement pour les demandeurs d'asile en attente de logement, la Halle Puget, en plein centre-ville de Marseille, fait désormais l'objet d'opérations de nettoyage quotidiennes par la métropole. Alors que des matelas, sacs de couchage et couvertures passent chaque jour à la benne, la collectivité pointe la responsabilité de l'État, qui devrait mettre à l'abri ces personnes.

Des policiers municipaux encadrent des agents de la métropole qui évacuent matelas, sacs et couvertures des demandeurs d'asile. Capture d'écran d'une vidéo tournée le 26 mars.

Des policiers municipaux encadrent des agents de la métropole qui évacuent matelas, sacs et couvertures des demandeurs d'asile. Capture d'écran d'une vidéo tournée le 26 mars.

L’image d’un agent de la métropole en train de ramasser des couvertures à même le sol pour les jeter dans une benne. Quelques secondes en vidéo qui soulèvent, en même temps que l’agent sa pelle, un immense malaise. Autour, des policiers municipaux veillent au calme. À même le sol, un homme noir est assis seul, presque immobile. Derrière lui, des agents récupèrent des ballots de couverture savamment ficelés par leur propriétaires, pour qui il s’agit du seul chez soi, de la seule source de chaleur. Et pourtant, en tant que demandeurs d’asile, ils ont tous droit à un hébergement légèrement plus accueillant que ces dalles froides.

Depuis des mois, la halle Puget, qui abrita à travers les siècles, un marché aux poissons, un commissariat ou encore une chapelle, est devenue le toit de nombreux demandeurs d’asile dépourvus de logements. L’installation sur la place de la plateforme asile, structure en charge de les orienter dans leurs démarches administratives a fait de la construction médiévale un abri de fortune. Ceux que l’État tarde à héberger, comme la loi l’y oblige, y dorment à la fois parce que, néo-arrivants, ils ne connaissent pas d’autre endroit, mais aussi pour pouvoir faire la queue le plus tôt possible à la plateforme le matin venu. Un mini campement y a donc pris forme et jusqu’à plusieurs dizaines de personnes s’y retrouvant chaque soir.

La cohabitation avec le quartier n’a pas toujours été simple. À l’automne une rixe violente a éclaté, choquant l’opinion et les étudiants de la faculté voisine. Au gré des arrivées de migrants mais aussi des fermetures de squats dans la ville, les voisins regardent le campement grossir ou rapetisser. Une évacuation en août 2018, avec prise en charge des demandeurs d’asile et mise à l’abri provisoire n’a rien changé à la situation de ce dortoir improvisé.

« Ils jettent tout dans la poubelle »

La nouveauté, c’est que depuis janvier, des voix se font entendre pour dénoncer des « opérations de nettoyage » durant lesquelles les demandeurs d’asile sont réveillés tôt le matin – entre 6h et 8h selon les témoignages – chassés des lieux et voient pour certains leurs affaires (matelas, sacs de couchage, couvertures, sacs…) mises à la benne sans autre forme de procès par des agents de la métropole sous le regard de la police municipale, comme le montrent des vidéos qu’a pu se procurer Marsactu. Le déblayage effectué, le nettoyage s’effectue au jet d’eau sous pression. Pour la grasse matinée c’est raté.

« Ils arrivent avec la machine qui brosse et ils jettent de l’eau, et les gens qui dorment là sont obligés de partir », résume rapidement un demandeur d’asile sous couvert d’anonymat. « Ils peuvent venir, ils prennent les habits, ils jettent tout dans la poubelle. Ils ne nous disent rien, juste « on fait notre travail »« , complète un autre. Rencontré il y a quelques semaines, S. dormait à la halle depuis trois mois, dans l’attente d’une proposition de logement par les services de l’État, via la plateforme asile. Il déclarait avoir vu jeter son sac de couchage et une couverture lors de l’une de ces opérations. « Ça m’énerve beaucoup », confiait-il, éprouvé par les nuits dehors.

« Quand on se réveille brusquement, on se dit, dieu merci, ce n’est pas mes affaires », commente un de ses compagnons. « Il y en a qui laissent des affaires là mais vont dormir ailleurs pour être plus au calme, quand ils reviennent le matin ils ont tout perdu », ajoute-t-il. Forgé par des mois de voyage difficiles pour arriver jusqu’à Marseille, la plupart ne quittent jamais un petit sac à dos contenant leurs papiers administratifs. « On dort dessus ! », expliquent un autre en mimant la situation. Originaires du Sénégal ou d’autres pays africains francophones, tous ont déposé des demandes d’asile au cours des derniers mois.

Des opérations désormais quotidiennes

Un travailleur social en poste dans le secteur a été témoin de deux de ces opérations au cours des derniers jours. Auparavant ponctuelles, elles sont devenues quotidiennes. « Ce mardi, tout a été jeté sans exception ». Il reconnaît que la police municipale et les agents de la métropole ont cependant fait preuve d’un minimum de pédagogie : « Ils sont arrivés en expliquant ce qu’ils allaient faire. Mais je trouve ça humainement brutal, il n’y a pas de solution derrière pour leur proposer un autre logement. Les demandeurs d’asile sont désorientés, ils n’ont nulle part où dormir ».

Habitué des lieux, il précise que les demandeurs d’asile « sont déjà organisés pour ranger leurs affaires ». De façon certes rudimentaire : un ballot de couvertures et matelas haut de plusieurs mètres est formé chaque matin à l’aide d’une immense bâche, laissant le reste de la halle libre. « On range c’est normal », sourit un de nos témoins. Impossible en revanche, à l’arrivée des nettoyeurs, de partir avec son matelas sous le bras. Ce mardi, après le passage des agents de la métropole, le ballot avait complètement disparu.

Un agent ramasse des couvertures pour les mettre à la benne. Capture d’écran d’une vidéo tournée le 26 mars. (Image DR)

Mais pour la métropole, la nécessité de nettoyer la place est indiscutable. « Depuis des mois, j’ai des plaintes régulières des riverains pour que j’assure la propreté de cette place. Récemment encore, l’université m’a demandé d’intervenir, déclare Monique Cordier, élue en charge de la propreté à la métropole. Nos équipes viennent et nettoient désormais tous les jours. Effectivement, ce qui traîne par terre est considéré comme abandonné. Pour nous, c’est un déchet, c’est donc jeté. » Parmi les principales nuisances dénoncées par les riverains, les odeurs d’urine et les déjections dans le secteur, en l’absence de toilettes publiques à proximité.

Pas de possibilité de recours

Ces opérations répétées suscitent l’indignation des collectifs de défense des migrants. Dans un communiqué publié mardi, le collectif Al Manba-Migrants 13 dénonce des opérations « illégales » lors desquelles les personnes demandeuses d’asile sont « considérées purement et simplement comme des déchets ». « Si elles campent dans les conditions indignes de la halle, ce n’est que parce que les institutions compétentes pour leur hébergement (l’État) ne remplissent pas leurs obligations légales« , s’indigne le communiqué. Les militants soulignent qu’en l’absence d’arrêté municipal demandant l’évacuation des lieux, il est impossible pour ces migrants d’exercer un recours, « ni d’être assistés des services sociaux et d’hébergement d’urgence du 115, accompagnant n’importe quelle évacuation légale ». La destruction de campements à Calais ou Paris, avec destruction des effets personnels de migrants a déjà fait l’objet de signalements de la part du Défenseur des droits.

Aux accusations de traitement indigne envers les demandeurs d’asile, Monique Cordier pointe la responsabilité de l’État : « Ce qui est inhumain, c’est de les maintenir dans cette situation dégradante. C’est à l’Etat d’agir, c’est de sa compétence ». Côté préfecture, on ne trouve toutefois rien à redire à ces opérations. « Si c’est pour une opération de propreté, ils n’ont pas besoin de nous prévenir », y explique-t-on.

Un déménagement de la plateforme asile est prévu

Autre source d’exaspération pour les militants, les sacs de couchage et couvertures jetées sont souvent issues de leurs propres dons. À l’instar de ce petit collectif citoyen qui s’est lancé il y a plus d’un an dans l’achat de sacs de couchage de très bonne qualité pour les distribuer aux sans-abris grâce aux dons de leur entourage. C’est par l’appel de S., à la recherche d’un nouveau sac de couchage, qu’ils ont découvert la situation, écœurés. Une autre association, citée par Migrants 13, déclare avoir perdu 45 sacs de couchages qu’elle avait distribués, soit une dépense de 900 euros, probablement partis à la benne.

Pour autant, tant que le nombre de places d’hébergement dans la région n’augmentera pas suffisamment pour mettre à l’abri tous les demandeurs d’asile, la Halle Puget va continuer de servir de lieu d’hébergement d’urgence. La fin de la trêve hivernale et l’évacuation prochaine du squat de Saint-Just, dont beaucoup de résidents sont déjà passés par la halle, ne devraient pas améliorer la situation. Un déménagement de la plateforme asile serait dans les cartons pour les mois à venir, en direction du nord de la ville. Charge aux néo-arrivants d’y trouver de nouveaux toits de fortune, un peu plus loin des regards et de l’attention médiatique.

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Commentaires

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  1. Laurentbouisset8 Laurentbouisset8

    Merci beaucoup pour cet article posant les bonnes questions et mettant bien en évidence la saleté de ces opérations dites « de propreté ». Comment peut-on jeter à la benne, en pleins mois de janvier et février, les sacs de couchage et couvertures rassemblés par des associations humanitaires ? Ça dépasse l’entendement. Il faudrait sans doute devenir demandeur d’asile et dormir avec eux dans la rue pour bien saisir toute l’horreur glacée de la chose… Maintenant, il est vrai que, bien tranquille chez soi, chauffé, nourri, avec la possibilité d’aller aux toilettes quand on veut, on peut s’en foutre.

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  2. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    . « Cachez ces pauvres que je ne saurais voir  »
    En tant que contribuable, je trouve désolante, en présence d’une telle urgence humanitaire, ces renvois de balles de la ville de Marseille en direction de l’État. Le minimum qu’on peut attendre de la ville, c’est qu’elle laisse cet abri, quitte à l’aménager, pendant la saison froide, à la disposition des demandeurs d’asile. L’argent sort toujours de la même poche celle des contribuables, ces renvois de balles entre les différentes couches du millefeuille de la décentralisation sont inadmissibles» On rappellera à Jean-Claude Gaudin dont la poitrine s’orne des décorations du Vatican, que dans l’Évangile du Discours sur la montagne, Christ prescrit d’accueillir avec bienveillance l’étranger. :
    Suggestion de lecture pour Monsieur Gaudin, ex professeur d’histoire et pour son adjointe Madame Cordier : le livre de l’historien canadien Éric. JENNINGS : « La France libre fut africaine. Paris, Perrin, 2014 »
    1Cet excellent spécialiste de la France de Vichy s’est lancé cette fois-ci du côté de la France libre. Son livre est important et novateur : il démontre que le général de Gaulle fut aussi présent en Afrique équatoriale, notamment auprès de Leclerc, qu’à Londres, et que le rôle de l’AEF fut dans la Seconde Guerre mondiale fondamental, non seulement par le ralliement des Français libres sous la conduite du gouverneur du Tchad Félix Éboué, mais aussi et peut-être surtout par l’effort de guerre formidable réalisé par les troupes noires parties de Douala et de Pointe Noire. La place prise entre 1940 et 1943 par l’Afrique équatoriale fut essentielle pour la construction même de la France libre, dont elle constituait alors quasiment le seul territoire. C’est, de façon surprenante, un sujet peu abordé par les historiens français, alors qu’une somme fondamentale et déjà ancienne existe sur la Première Guerre mondiale27.
    2C’est un travail superbement documenté, nourri des archives les plus diverses, militaires et coloniales, de France et d’Afrique, de nombreux ouvrages de témoignages et, bien entendu, d’une riche bibliographie bilingue (on ne peut que regretter que, conformément à une habitude fâcheuse des éditeurs français, il n’y ait pas d’index). Les soldats noirs d’AEF et du Cameroun, probablement 20 000 environ en 1940, constituaient, à l’été 1943, à peu près la moitié du total des forces françaises libres (30 000 soldats coloniaux, évaluation basse, contre 39 000 citoyens français, p. 11

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  3. petitvelo petitvelo

    Le commentaire du préfet est un peu court, ça mériterait de creuser un peu pourquoi l’Etat organise consciencieusement la lenteur des procédures d’asile, gouvernement actuel compris. Peut-être faut-il supprimer des fonctionnaires ?

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  4. isa13 isa13

    J’aimerais connaître le nom de cette association évoquée par Migrants 13. Le moins que je puisse faire est de lui faire un don pour renouveler les sacs de couchage. Sisyphe…

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