[Aux confins du travail] Alexandra, coiffeuse déconfinée

Série
le 12 Mai 2020
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Pendant deux mois, Marsactu a donné la parole à des Marseillais qui continuaient d’aller sur leur lieu de travail. Forces de l’ordre, primeurs, soignants, instituteurs… Ce sont celles et ceux sur qui a reposé la continuité de notre quotidien pendant le confinement. Dernier épisode ce mardi avec une travailleuse de retour à son poste, Alexandra Fons, coiffeuse aux Cinq-Avenues.

Alexandra Fons dans son salon situé aux Cinq-avenues. Photo : Nina Hubinet)

Alexandra Fons dans son salon situé aux Cinq-avenues. Photo : Nina Hubinet)

Ciseaux dans une main, téléphone dans l’autre, Alexandra Fons a du mal à trouver deux minutes pour répondre aux questions. « Tout se passe bien, on est sereins ! », affirme pourtant la gérante du salon « Oz » dans le quartier des Cinq-Avenues, en ce premier jour de réouverture. « Ce [lundi] matin c’est vrai qu’on a eu du mal à démarrer les premiers rendez-vous, parce que le téléphone n’arrêtait pas de sonner », précise-t-elle, les séchoirs en fond sonore.

Après presque deux mois de confinement, les Marseillais et Marseillaises sont en effet nombreux à vouloir remettre un peu d’ordre dans une tignasse rendue à l’état sauvage. Alexandra, elle, arbore un parfait carré châtain. Mais, derrière le masque et la visière en plastique, on peut difficilement admirer sa frange. « C’est sûr que ce n’est pas l’idéal pour travailler cet accoutrement, mais bon, on va s’habituer, on n’a pas le choix ! »

Heureusement, le salon est grand. Beaucoup de mes clientes m’ont dit que ça les rassurait

À 48 ans, elle mène avec entrain la barque de son équipe dans la tempête du déconfinement. Ses cinq employés – quatre coiffeuses et un coiffeur, tous âgés de moins de 30 ans – ont encore du mal à ne pas pouffer quand ils croisent leurs collègues emballés dans une combinaison plastique et affublés des mêmes masques et visières.

Mais ils veillent aussi à respecter scrupuleusement le « protocole » établi par leur patronne la semaine passée. « Dès que l’on a fini une coupe, on se nettoie les mains avec le gel hydroalcoolique avant d’aller à la caisse manipuler l’ordinateur, puis à nouveau après avoir encaissé des espèces. Ensuite on désinfecte le siège, les ciseaux et les peignes avant l’arrivée de la prochaine cliente », détaille Alexandra, comme pour bien mémoriser elle-même les différentes étapes. « Au final on a tellement peur d’oublier, qu’on use du gel au-delà des doses prescrites ! On risque d’avoir les mains un peu sèches à la fin de la semaine… »

Salle d’attente condamnée

Dans ce salon à la déco branchée, avec un mur de graffitis aux couleurs vives et des vinyles en guise de tablettes, il a d’abord fallu revoir l’organisation de l’espace. « Là on avait notre « salle d’attente », avec les magazines, mais on l’a condamnée, explique Alexandra en désignant des canapés retournés contre le mur. Heureusement, le salon est grand. Beaucoup de mes clientes m’ont dit que ça les rassurait. » Chaque fauteuil est distant de plus d’un mètre, et chaque coiffeuse ou coiffeur a « son » fauteuil attribué.  

Dès l’entrée du salon, le ton est d’ailleurs donné, avec un grand kakemono qui affiche un « stop » rouge, rappelle les gestes barrières et annonce que le masque est obligatoire dans le salon. « Ce matin, plusieurs personnes sont venues physiquement pour prendre rendez-vous. On a dit à ceux qui n’avaient pas de masque qu’ils ne pouvaient pas rentrer », raconte Alexandra. L’impératif du masque oblige aussi à réaliser une coupe en contournant les élastiques. « Ce matin pour les coupes on a surtout des cheveux longs, donc ça allait. Par contre pour faire une couleur, c’est un peu plus compliqué… Mais bon, on s’adapte ! »

Ce matin pour les coupes on a surtout des cheveux longs, donc ça allait. Par contre pour faire une couleur, c’est un peu plus compliqué… Mais bon, on s’adapte !

L’un des employés demande à Alexandra ce qu’il faut dire aux clients qui veulent poser leur parapluie dans la corbeille prévue à cet effet à l’entrée. « Ah ça c’est à eux de voir, on ne peut pas garantir que les parapluies des autres clients soient désinfectés ! », répond la patronne. Dans un salon de coiffure au temps du coronavirus, chaque détail devient un casse-tête.

Avec le masque, un travail « moins artistique »

Alexandra n’a pourtant pas laissé grand-chose au hasard. Depuis quinze jours, elle organise le planning de la semaine de réouverture. « J’ai pris moins de rendez-vous que d’habitude sur une journée, parce qu’il faut prévoir du temps en plus pour tout désinfecter entre chaque client », précise-t-elle. Elle estime que l’activité habituelle du salon va être réduite de 70 %… « On reprend le travail mais on ne va pas faire notre chiffre d’affaires habituel. Et puis il y a eu tous les masques, les visières et les combinaisons plastiques à acheter, et aussi les peignoirs et serviettes jetables, dont les prix se sont évidemment envolés ! »

Pour ce petit salon indépendant, même si les salariés ont pu bénéficier du chômage partiel pendant le temps du confinement, le choc économique du coronavirus ne sera pas simple à amortir… Alexandra a donc choisi d’augmenter le prix de la coupe de 3 euros, « pour compenser un peu ». Alors que le shampoing-coupe-coiffage est à 40 euros pour les femmes et 23 euros pour les hommes, elle assure que la plupart de ses clients habituels ne voient pas d’un mauvais œil cette petite augmentation. 

Elle estime que l’activité habituelle du salon va être réduite de 70%

Au-delà des conséquences économiques, la gestion de crise qu’impose la situation a forcément aussi quelques effets psychologiques. « C’est clair que je suis un peu stressée, reconnaît Alexandra. Il faut penser à chaque geste, réorganiser tout le salon, prévoir les aménagements économiques… Et puis, même si on prévoit tout, on garde la hantise de contaminer ou d’être contaminée. » Elle dit d’ailleurs avoir accueilli le confinement avec soulagement mi-mars. Puis a eu peur pendant 15 jours de développer des symptômes du Covid. « Après coup, j’ai réalisé que j’avais vu 150 clients dans la semaine précédente… »

Alexandra ne voit pourtant pas que des aspects négatifs à la crise actuelle. « En 25 ans de métier, j’ai pu observer que les gens étaient de plus en plus dans une attitude de consommation, à vouloir qu’on fasse tout, tout de suite… Là on est obligé de ralentir, je crois que ça remet un peu les pendules à l’heure », estime-t-elle.

Même si elle déplore que leur travail devienne « moins artistique et créatif«  avec les multiples contraintes sanitaires, elle espère aussi que la pandémie fasse « réfléchir ». « Moi je suis très contente d’avoir choisi l’an dernier de ne vendre plus que des produits fabriqués en France. On se rend bien compte maintenant qu’il faut relocaliser, pour les masques comme pour le reste. » Une chose est sûre : s’il y a un métier qui ne risque pas la délocalisation, c’est bien celui de coiffeur.

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