Au squat Saint-Just, après quatre mois d’accueil, la menace de l’expulsion s’accentue

Actualité
Lisa Castelly
16 Avr 2019 2

Dix jours après une première vague de mises à l'abri par les collectivités, il reste toujours une centaine de résidents au squat Saint-Just. La plupart sont des familles qui refusent d'être placées à l'hôtel pour quelques nuits sans autre garantie. Propriétaire des murs, le diocèse envisage de demander une expulsion si la situation perdure.

Près d'une centaine de personnes vivent toujours au squat St-Just. (Image LC)

Près d'une centaine de personnes vivent toujours au squat St-Just. (Image LC)

Le squat Saint-Just a gardé ses airs de petite communauté joyeuse autogérée, mais l’effervescence n’est plus la même. Les 4 et 5 avril, la plupart des 250 occupants qui avaient trouvé refuge en décembre, avec l’aide de collectifs militants, dans la grande bâtisse appartenant au diocèse, ont été redirigés vers d’autres lieux. Le conseil départemental a ainsi pris en charge 178 mineurs isolés, tandis que l’État a mis à l’abri 39 personnes, adultes et enfants. Cette première évacuation s’est faite sans présence policière. Mais depuis 10 jours, c’est le statu quo. Après le passage d’un huissier venu relever les identités de personnes vivant sur place, le collectif a reçu vendredi soir un courrier de l’économe du diocèse indiquant qu’une expulsion avec recours à la force publique pourrait être demandée si la situation n’évoluait pas.

« Nous avons demandé au collectif de ne pas accueillir de nouvelles personnes, confirme l’attachée de presse du diocèse. Des propositions d’hébergement ont été faites, elles ne sont pas idéales, mais acceptables. La situation ne peut pas durer éternellement. On ne peut pas se substituer aux institutions. On ne peut pas aller plus loin ». Depuis le début de l’occupation en décembre, le diocèse a suivi l’affaire de près, une médiatrice se rendant sur place plusieurs fois par semaine. Mais le bâtiment étant destiné à être vendu, à l’approche de la fin de la trêve hivernale, l’évêque a accentué la pression sur les collectivités pour qu’elles prennent le relais. Après les propositions formulées les 4 et 5 avril, le diocèse estime donc qu’elles ont rempli leur part du contrat, au moins a minima. Pour autant, si un compromis de vente a bien été signé avec l’Institut méditerranéen de formation, le diocèse souhaite prendre le temps nécessaire : « il faut d’abord régler la situation des personnes, ce ne sont pas des numéros ».

« 10 nuits en chambre d’hôtel sans garantie derrière »

Sur place, une petite centaine de personnes, des familles, refusent toujours la prise en charge proposée par l’État. Si certaines d’entre elles ont accepté il y a 10 jours les propositions de la préfecture, la plupart se sont mises d’accord pour rejeter unanimement les propositions d’hébergement en chambres d’hôtel qui leur étaient faites. « On leur a proposé dix nuits d’hôtels avec rien de garanti derrière. Ils ont préféré rester ici, même certains à qui ont proposait plus : les mères avec enfants ont estimé que s’il n’y avait pas de cuisine, ce n’était pas possible de vivre. Elles ont refusé, ça a été catégorique », explique Cécilia, bénévole au sein du collectif 59 Saint-Just. Dans une lettre ouverte, les familles ont détaillé leurs inquiétudes : absence de certitude sur la durée de leur prise en charge, absence de cuisine et de suivi social dans les hôtels proposés.

Un refus qui, aux yeux du préfet Pierre Dartout, était encouragé par certains militants du collectif. Le 5 avril, il dénonçait ainsi par communiqué « la pression de quelques individus isolés » qui a poussé « 16 familles » à refuser « les hébergements que l’État leur proposait ». Depuis, l’État n’a pas fait de nouvelle proposition, et attend la décision du diocèse pour le lancement d’une procédure d’expulsion. 

Le squat, mieux que l’hôtel et la rue

Dans l’immense bâtisse, la nouvelle d’une potentielle expulsion est bien sûr connue de tous. Mais chacun compte profiter du temps qu’il reste au chaud, avec un toit sur la tête. Kadi, la vingtaine, est demandeuse d’asile d’origine ivoirienne. Elle est ici avec son compagnon et leurs deux enfants. Sa demande d’asile est considérée comme « accélérée », du fait que, pour rejoindre le père de ses enfants à Marseille, elle a quitté le centre où elle était hébergée à Langres, dans la Haute Marne. Elle assure ainsi n’avoir reçu aucune proposition de relogement de la part de l’État, contrairement aux affirmations du préfet qui assure que chaque habitant du squat a été pris en compte.

« Ici, j’ai oublié beaucoup de mes soucis. Les bénévoles je ne pourrai jamais assez les remercier, estime-t-elle. Mais si on me propose l’hôtel pour rester 10 jours et après me chasser c’est non. Une maman avec deux enfants, se retrouver à la rue… ». Kadi a passé des mois à dormir à la halle Puget, enceinte, avec son fils de deux ans. Une expérience qu’elle ne souhaite évidemment pas revivre.

Une chambre à l’étage pour une fillette en fauteuil roulant

Parmi les derniers habitants du squat, les parcours sont extrêmement variés, de même que les raisons de leur refus de quitter les lieux. Dans une toute autre situation, Fatiha est venue d’Algérie avec sa fille handicapée pour lui permettre d’accéder à un traitement médical de qualité. La petite, âgée de 8 ans, et en fauteuil, est aujourd’hui suivie dans de meilleures conditions et scolarisée. En revanche, la mère et sa fille peinent à se loger, depuis des mois. « On a dormi cinq fois à la rue. On est arrivées au squat en décembre et on était bien soulagées ». Elles y occupent une spacieuse chambre avec salle de bain, au rez-de-chaussée.

Début avril, l’État lui a proposé un hébergement à Vitrolles. « À Vitrolles je ferais comment ? Le pédiatre, le kiné, l’orthophoniste et l’école sont à Marseille ! », souffle la mère de famille. Une autre option lui a été proposée : une petite chambre dans un hôtel rue de Rome, dans le centre-ville mais, selon elle, au premier étage sans ascenseur. Quand bien même Fatiha parviendrait à porter sa fille, il n’y a pas de place à la réception pour déposer le fauteuil. « J’y ai mis des affaires au cas où, mais je n’y dors pas. Ici on est au rez-de-chaussée, avec une grande chambre, l’accès à la cuisine. On ne manque de rien, on est bien nourris, on a même des vêtements ! ».

De nouveaux arrivants

Dans l’enceinte du bâtiment du diocèse, on croise quelques mineurs, mis à l’abri à l’hôtel, mais qui viennent ici retrouver l’ambiance chaleureuse qu’il leur manque maintenant qu’ils sont dispersés. Il y a aussi plusieurs familles et mineurs isolés arrivés au cours des derniers jours, qui n’ont donc pas été concernées par les propositions de la préfecture. Ici plus qu’ailleurs on mesure la saturation des dispositifs d’hébergement d’urgence, qui fait que des mineurs avec ou sans famille n’ont pas de meilleur option qu’un bâtiment squatté pour éviter de dormir à la rue.

Une famille nigériane s’est installée dans une chambre du deuxième étage. Déboutés du droit d’asile, les parents et leurs cinq enfants ont demandé un réexamen de leur dossier. Mais en attendant, ils ont été priés de quitter la place d’hébergement qu’ils occupaient depuis un an dans le 8e arrondissement. « Je suis venu ici pour l’avenir de mes enfants, explique leur père. Ils sont à l’école depuis un an, je ne peux pas leur faire arrêter. S’ils ferment ici, on ira à la rue, on n’a nulle part où aller ».

« Les engagements ne sont pas tenus »

Pour les bénévoles encore présents sur place, la situation est lourde à porter, et les bras commencent à manquer. Aux yeux de beaucoup, la menace d’expulsion brandie par le diocèse est vécue comme une trahison. « C’est surprenant, pendant presque quatre mois la médiatrice était là, et le diocèse pesait pour permettre aux gens d’accéder à leurs droits, déplore Isabelle, une autre membre du collectif. Les engagements ne sont pas du tout tenus. Être quelques jours à l’hôtel, ce n’est pas un relogement, ça sert juste à vider un bâtiment. Mais le diocèse trouve que ces propositions sont acceptables ».

Anne Gautier, militante RESF parmi les initiateurs de l’occupation, est sur une position plus nuancée : « Ce n’est pas un revirement de la part du diocèse, ils ont assuré pendant trois mois, et ils avaient annoncé qu’ils voulaient le bâtiment au 31 mars. On peut déplorer qu’ils aillent au contentieux, mais il ne faut pas se tromper d’ennemi : si la préfecture et l’OFII [Office français de l’immigration et de l’intégration, ndlr] faisaient leur travail, on n’en serait pas là ».

Le squat Saint-Just devrait continuer d’héberger ces familles en attendant. Une procédure d’expulsion pouvant prendre plusieurs semaines, le collectif ne s’attend pas à un déménagement imminent. « L’histoire n’est pas encore finie, il y a eu tellement de rebondissements », sourit Cécilia. Le temps pour d’autres familles d’y trouver refuge, et parfois même de s’y agrandir : le onzième bébé Saint-Just est né la semaine dernière.

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