Le bon, l’art brut et Jean

Idée de sortie
Journal Ventilo
17 Mai 2019 0

"Chausser les lunettes de Dubuffet", telle est la recommandation que préconisent Baptiste Brun et Isabelle Marquette, commissaires de l’excellente exposition autour de Jean Dubuffet présentée jusqu’en septembre au Mucem.

Riche d’une scénographie ponctuant les thématiques phares de l’artiste aux talents polymorphes, cet ensemble d’œuvres et d’objets révèle toute la complexité d’une démarche totale : quête de sens et plastique. Il s’agit d’une multiplicité de recherches qui amèneront Dubuffet à questionner la culture parfois « asphyxiante ».

Sondant et tirant des fils entre l’ethnographie, la philosophie, le fantasme, l’animalité, l’animisme, le langage, la musique (qui n’était pas sa meilleure corde), il célébrera le banal. Inventeur en 1945 de la notion d’art brut, Jean Dubuffet explore les limites novatrices de la création en prenant ses distances vis-à-vis du concept d’art primitif. Son goût pour l’inclassable va désormais le mener sur le terrain de la culture rurale, de l’art des fous. À ce propos, Paul Éluard lui dévoilera les étonnantes peintures de Fleury Joseph Crépin (dont le Tableau merveilleux numéro 11) et les assemblages d’Auguste Forestier, tous deux pensionnaires d’asile. Dès lors, il s’attellera à en faire l’étude et participera à la constitution des collections de Lausanne.

Féru de dessins d’enfants, il regardera par-dessus les cloisons et critiquera l’enfermement de l’apprentissage qui dissout l’invention. Il se passionnera pour les graffitis : on note la superbe collaboration avec le poète Eugène Guillevic, qui donnera lieu à de sombres lithographies, métaphores de l’homme au pied des murs. Ce dernier reste un centre d’intérêt fort pour ce peintre de trognes. Affluence, huile sur toile de 1961, érige des visages singuliers et communs, mais pas que. Émilie Carlu dite Lili, modèle et complice, aura masque et marionnette à son effigie. D’autres contemporains bénéficieront de grotesques portraits raturés dans la matière.

Fervent voyageur, il mènera ses pinceaux jusque dans le Sahara où il débutera la déclinaison du langage et de la phonétique… Observateur citadin, ses réalisations pousseront les portes des métros parisiens.

Entouré de ses amis, parmi lesquels Gaston Chaissac ou encore Jean Paulhan, « cet homme des contradictions », comme le dit l’historien d’art Michel Thévoz, suggère d’aborder les choses surtout de biais. C’est la peinture qui lui sert d’yeux. Il fait virevolter les perspectives et s’intéresse aux matériaux organiques ou minéraux comme la roche et affirme « préférer les diamants bruts mais dans leur gangue ». Poète géologique, Dubuffet, qui se considérait comme un amateur, creuse les sillons et célèbre les irrégularités de l’art. Il rejette les normes picturales et devient un important critique de son temps tout en ayant sous sa lorgnette des œuvres ancestrales et en tête les valeurs sauvages (à découvrir selon lui au cœur même de l’Europe). La statue de pierre d’Ukraine Kamenaia Baba fait ainsi judicieusement écho au tableau Vénus sur le trottoir.

Tel un fétiche protecteur, le saugrenu Jean Dubuffet continuera d’accompagner les esprits curieux au-delà de cette visite, pour laquelle deux heures d’immersion s’avèrent nécessaires. Afin de peaufiner l’approche de vie du bonhomme, nous vous conseillons en amont ou en complément la biographie audiovisuelle sur le site de sa fondation.

Zac Maza et Marika Nanquette

Jean Dubuffet, un barbare en Europe : jusqu’au 2/09 au Mucem (7 promenade Robert Laffont, 2e). Rens. : www.mucem.org

Nuit vernie Jean Dubuffet : le 24/05 à partir de 19h 


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