Hors des chantiers battus

Idée de sortie
Journal Ventilo
3 Mai 2019 0

Installation monumentale d’Anaïs Lelièvre à Port-de-Bouc et petites œuvres dissimulées dans la ville où le projet Des marches, démarches initié par le FRAC PACA a conduit ses pas, l’exposition Chantier/Coquilles n’aurait pas pu trouver contexte plus à-propos que le Centre d’arts plastiques Fernand-Léger...

“Une vitesse folle entraîne le monde et prend dans un tourbillon où des milliers d’individus papillons seront noyés sans espoir.” (Fernand Léger, 1938)

À quelques kilomètres de Marseille, au sein de l’un des derniers bastions communistes de la région, se trouve le Centre d’arts plastiques Fernand Léger, inauguré en 2012. Pas un hasard s’il porte le nom du peintre dont le monde ouvrier et le monde du travail furent les motifs de prédilection, introduisant un sujet inédit dans l’histoire de la peinture, à l’époque d’avantage tournée vers le charme discret de la bourgeoisie, en mettant à l’honneur l’esthétique du chantier de construction et sa symbolique dans un monde moderne où les paysages industriels étaient synonymes de progrès et pas encore de pollution aux particules fines.

Laure Flores-Lamarre dirige ce lieu où la démocratisation de l’art contemporain n’est pas un vain mot. Elle y instaure une programmation digne de ce nom, qui aura de surcroît su attirer l’intérêt des Marseillais, des artistes et du public, qui fait volontiers le déplacement certains vendredis soirs pour se rendre aux vernissages, pour les expositions bien sûr, mais aussi pour profiter de la vue imprenable sur la mer qu’offre la terrasse du Centre…

Laure Flores-Lamarre a mis en place un programme de résidences pendant lesquelles les artistes sont invités à travailler avec l’histoire de la ville et ses nombreuses spécificités, l’histoire de l’industrie et le monde ouvrier, les chantiers navals, le fret maritime, l’histoire des habitants… Habitants qui sont largement intégrés à la vie et à la programmation du Centre à travers plusieurs dispositifs, dont celui des Nouveaux Collectionneurs (1), projet remarquable imaginé et défendu il y a quelques années par Véronique Traquandi, chargée de mission arts visuels au Département, qui accompagnait les collégiens dans leur découverte de l’art contemporain et leur permettait de constituer une collection. À Port-de-Bouc, ce ne sont pas seulement des collégiens mais des habitants qui visitent des expositions, rencontrent les artistes, participent aux sélections et qui peu à peu aiguisent leur œil pour devenir experts en la matière. En termes de démocratisation de l’art contemporain, on n’a pas encore fait plus efficace…

Le Centre d’art organise par ailleurs la biennale Hydrib’Art(2) et c’est également une école de pratique artistique amateur, rééquilibrant les inégalités culturelles provoquées par un contexte socio-économique impactant sur le droit à l’éducation artistique et culturelle pour tous. Il offre à ce titre une application exemplaire de la Déclaration de Fribourg pour les droits culturels de 2007. “Les droits de l’homme sont universels, indivisibles et interdépendants, et les droits culturels sont à l’égal des autres droits de l’homme une expression et une exigence de la dignité humaine.” (article 2)

C’est dans le cadre d’une de ces résidences qu’Anaïs Lelièvre a posé ses sacs et son regard, le temps d’une exposition et d’une exploration de la ville de Port-de-Bouc…

« Le chantier comme exercice pratique d’inachèvement lié à l’incertain. » (Luce Lefebvre)

Anaïs Lelièvre parcourt le monde au gré de projets artistiques qui l’amènent à penser qu’elle en est devenue nomade… Ce nomadisme prendrait presque part à son travail comme sujet et comme dispositif, qui revient au final à rassembler en une même œuvre commune, en constante évolution, toutes celles réalisées au cours d’années de travail chronologiquement et géographiquement disparates…

Il s’agit, comme les titres de ses expositions l’indiquent, d’un gigantesque chantier artistique qui s’agglomère, à l’image des concrétions qui sont le point de départ du chantier développé lors de sa résidence à Port-de-Bouc. C’est ce qu’on appelle dans le jargon de l’art contemporain un work in progress, littéralement une œuvre en train de se faire, une notion qui explore la question de la temporalité avec un commencement et un achèvement incertain, comme le dit Luce Lefebvre dans son article traitant de la question du chantier dans l’art contemporain. Les artistes n’ont eu de cesse de questionner cette présence de l’inachevé, à propos duquel Maurice Blanchot dit “que l’objet chantier ne manque jamais puisque le manque en est sa marque”.

Si l’on connaît bien les images de Pierre Huygues qui, tautologiquement, représentent le chantier à l’endroit même où il se déroule, ou les photos de Bustamante, celles du 19e siècle qui voit apparaître les premières peintures du monde ouvrier concomitantes à l’avènement de ce nouveau paradigme industriel avec Courbet ou Claude Monet, c’est sans doute à Fernand Léger que nous devons les représentations les plus célèbres et les plus joyeuses du chantier… Chantiers/Coquilles ne fut donc pas qu’une étape pour Anaïs Lelièvre, mais une pierre à l’édifice de cette immense et passionnante mise en œuvre développée également à Cahors (Chantiers/Pinnaculum) et à Loupian (Chantiers/Stratum), et plus largement dans les multiples sites où elle intervient et interviendra en résidence, comme prochainement en Grèce sur l’île de Naxos.

On ne saurait qualifier simplement le travail d’Anaïs Lelièvre, qui se meut à la fois dans le dessin et la sculpture, un savant syncrétisme relevant des spécificités des deux médiums. Si dans les nouvelles voies empruntées par le dessin depuis une décennie, on parle de dessin dans l’espace qui s’affranchit de la feuille pour se répandre dans la concrétude des lieux le contenant, ce n’est pas tout à fait le cas des dessins de l’artiste, qui se reproduisent et se démultiplient mais demeurent très intimement liés au papier utilisé, à la fois comme support du trait mais également comme matériau de construction ou de recouvrement… Ce travail nous amène de l’infiniment petit à l’infiniment grand, d’installations monumentales, au sein desquelles le visiteur ressent l’étrange sensation de pénétrer l’intérieur du dessin lui-même, à de minutieuses et fragiles petites sculptures, comme les céramiques noires et blanches Coquilles (le trait qui ne saisit rien) ou l’ensemble de pierres Stratus, série de pierres de gneiss marouflées de fac-similés d’un dessin original réalisé lors de sa résidence à Sion, qui représente une pierre de schiste d’origine argileuse à la matière précisément très friable.

Les œuvres d’Anaïs Lelièvre traitent de ces oppositions qui font le monde, du dispersement de la matière réunie en un tout, à l’image des concrétions de coquillages observées sur un chantier de fouilles sous-marines de Port-de-Bouc, dont l’œuvre Coquille (le langage impossible) raconte implicitement le souvenir, « de la composition et du délitement, de la forme et de l’informe, de l’ambivalence entre devenir et ruine, projet et aboutissement, précarité des équilibres… » Autant de questions qui ont finalement à voir avec celle du couple matière/ forme, principe fondateur émis par Aristote qui taraude tous les artistes depuis plus de vingt-et-un siècles…

Les environnements d’Anaïs Lelièvre sont comme des cocons matriciels, entre espaces minéraux et biomorphiques, dans lesquels la précarité des équilibres se pose. Si ces espaces représentent une œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique, ils évoquent aussi la pauvreté d’un matériau, l’abnégation de l’artiste à la machine et, dans le cas de l’installation de Port-de-Bouc, ils n’évincent pas la question de l’Anthropocène puisque les volumes recouverts de photocopies sont formés par du mobilier abandonné et récupéré par l’artiste. D’ailleurs, la présence de l’artiste se poursuit dans les rues de Port-de-Bouc où elle a disséminé des pierres que les habitants découvriront au hasard d’une balade, réunis dans une quête similaire et œuvrant tous à la construction d’un propos commun.

“L’œuvre d’art est une tentative vers l’unique, elle s’affirme comme un tout, comme un absolu, et, en même temps, elle appartient à un système de relations complexes.” Henri Focillon

Céline Ghisleri

Le projet Nouveaux Collectionneurs propose à des adolescents, soutenus par des enseignants, de se mettre en capacité de construire leur regard et d’exprimer leurs goûts face à la création artistique vivante, au sein même de leur collège. www.nouveauxcollectionneurs.org/nouveaux_collectionneurs/nouveauxcollectionneurs.html

(2) Salon d’art contemporain dont le vernissage aura lieu le 25 mai prochain

Anaïs Lelièvre – >Chantiers/Coquilles : jusqu’au 14/06 au Centre d’Arts Fernand Léger (Port-de-Bouc). Rens. :http://www.centrefernandleger.com 
Pour en (sa)voir plus : www.anaislelievre.com/


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