De l’enfermement…

Billet de blog
Benoit Campion
27 Juil 2016 12

A propos de la fermeture du quartier Coin Joli en particulier, et de l'enfermement des quartiers en général...

C’est un agréable petit quartier du sud Marseillais, situé à quelques pas du stade Vélodrome, au nom charmant : Coin joli. Quelques petits immeubles, de nombreuses maisons en tous genres dont d’anciennes maisons ouvrières et des villas plus cossues, des ateliers, un centre médical et quelques commerces, dont un supermarché bio, et même un pub. Le quartier est entouré de boulevards, souvent saturés par le trafic automobile (Rue Aubert, Boulevard Ganay, Avenue Michelet). Les habitants apprécient d’en traverser à pied les rues calmes : cette vieille dame pour se rendre chez son médecin, ce monsieur pour se promener, ces parents pour aller faire leurs courses, ce jeune garçon pour faire du vélo, cette jeune fille pour rentrer chez elle… les habitants des quartiers voisins, pour ne pas dire des « cités » voisines (Sévigné, La Cravache, Square Ganay), profitaient du calme et de la sécurité des rues du quartier Coin Joli pour emmener les enfants à l’école publique du même nom, située au cœur même du quartier.

Il faut dire « profitaient », car en début d’année 2013, l’association des résidents du quartier a fermé peu à peu les rues en les coupant en deux par des grilles infranchissables et en fermant les entrées par de grands portails, accessibles pour les seuls résidents munis de télécommande. Pas même un portillon libre d’accès pour les piétons n’a été aménagé. L’entrée de l’école, est devenue inaccessible en voiture pour les parents accompagnant leurs enfants, y compris ceux dont les enfants sont porteurs de handicap. Tout le monde a été astreint à faire tout le tour du quartier par les boulevards, en voiture, ou à pied sur des trottoirs étroits, inconfortables et dangereux, pour rejoindre l’école par le côté nord. La dangerosité des trottoirs du Boulevard Ganay est telle que certains y ont même laissé leur vie, comme cette femme de 47 ans heurtée par un motard irresponsable s’essayant au jeu dangereux du « Wheeling » (rouler uniquement sur la roue arrière) et ayant perdu le contrôle de son engin, au printemps 2014. La fermeture des rues du quartier Coin Joli a été réalisée par l’association des résidents du lotissement, l’ASA Coin Joli, en toute illégalité, sans permis ni autorisation officielle. La municipalité marseillaise, peu encline à porter le fer sur un sujet qui divise ses électeurs est restée d’une très grande ambiguïté : faisant à la fois condamner l’association et sa présidente par la justice  pour la non-conformité de ces installations, tout en délivrant apostériori des autorisations pour certaines d’entre elles.

Pourtant, statutairement, l’ASA Coin Joli, ne dispose que d’un usage précaire des voies. Ce qui est clairement inscrit dans ses statuts. Il suffirait que la commune prenne un arrêté ou une délibération pour récupérer certaines rues, ne serait-ce que celles qui donnent accès à l’école, pour régler le problème. Faute de réponse politique, soulevant de multiples contestations, l’affaire suit son cours devant la justice, dont les résultats sont toujours très lents à venir. En attendant, l’espace ouvert au public s’est réduit, le quartier s’est enfermé sur lui-même, et certaines rues ressemblent désormais à des prisons. Les rues du quartier Coin Joli sont de moins en moins animées, pour ne pas dire, mortes.   Plus incroyable encore, l’ASA Coin Joli projette d’achever la clôture complète du quartier, sur la longueur de la rue Alfred Nicolas, juste devant l’école Coin Joli. Imaginez le contexte : l’école élémentaire forme un rectangle qui occupe l’angle nord-est du quartier Coin Joli. Au nord, la rue Aubert, très circulée, et un parking qui longe la façade de l’école. A l’est, le Collège Coin Joli, qui jouxte l’école. L’entrée de l’école s’effectue donc sur son côté ouest, par la rue Alfred Nicolas, perpendiculaire à la rue Aubert. Aux heures d’entrées et de sorties scolaires, la petite rue s’anime d’une foule joyeuse et mélangée de parents et d’enfants, qui se regroupent devant le joli porche constitué de deux voûtes en béton aux courbes inversées, dessinées par l’illustre architecte marseillais Fernand Pouillon. L’ASA Coin Joli aurait souhaité fermer totalement l’accès de la rue Alfred Nicolas, avec une nouvelle entrée de l’école créée côté nord, sur la rue Aubert. Mais la mairie a heureusement refusé.

Reste donc une solution de fermeture aussi simple qu’effrayante : tout le long de la façade de l’école, une bande de trottoir d’environ trois mètres de largeur appartient à la mairie. Le reste de la rue Alfred Nicolas est sur le territoire de l’ASA Coin Joli. Leur projet consiste donc à poser une grille haute et infranchissable sur le trottoir, juste devant l’école, sur toute la longueur de la rue, depuis la rue Aubert. Depuis la réalisation d’un repérage du positionnement de la grille par un géomètre, les parents d’élèves et les enseignants guettent avec inquiétude la réalisation de ce projet carcéral, en espérant que ces grilles de la honte ne verront jamais le jour.

L’enclavement du quartier Coin Joli ne pourrait être qu’un fait urbain parmi d’autres. Mais le phénomène de fermeture des rues et privatisation des quartiers à Marseille n’a cessé de s’accentuer au fil des ans, souvent avec l’indifférence et le silence de la municipalité marseillaise. Le sentiment d’insécurité incite les habitants aux pires réflexes. Un sentiment essentiellement porté par une population vieillissante, active dans les associations de quartier comme l’ASA Coin Joli. Les problèmes d’insécurité sont pourtant assez faibles dans les quartiers sud, en comparaison d’autres quartiers. Les habitants ont beaucoup de mal à admettre que les rues fermées, sans passants, deviennent des rues mortes bien plus propices aux dégradations et cambriolages que les rues vivantes et circulées. La fermeture des rues se conçoit également dans un contexte de faible attention portée aux espaces communs, en opposition aux jardins des maisons qui les bordent. Les rues sont souvent minimalistes : de longues bandes de bitumes bordées de part et d’autre de trottoirs inaccessibles aux piétons car occupés par des alignements de voitures collées aux façades et stationnées en permanence. Les rues sont souvent mal entretenues : les sols sont abîmés, l’éclairage peu agréable, les rares arbres peu considérés.

Les rues sont surtout inanimées, sinon une soirée dans l’année pour « la fête des voisins », alors qu’ils pourraient recevoir au moins quelques bancs propices à la rencontre. Les jardins privatifs des maisons qui les bordent sont de plus en plus souvent fermés de panneaux opaques en métal ou en plastique. L’absence de vie sociale efface peu à peu cette nécessaire bienveillance qui voudrait que chacun veille un peu sur l’autre au lieu de s’enfermer derrière des grilles et des alarmes électroniques.

Des chercheurs marseillais ont étudié méthodiquement le phénomène des Ensembles Résidentiels Fermés (ERF). Leurs cartes sont éloquentes, leurs chiffres sont effrayants. Ils ont démontré, particulièrement au sud de Marseille, dans les secteurs riches, que les quartiers sont à plus de 50% couverts par des formes résidentielles fermées et que 20% des marseillais vivent dans ce type de résidence. Comme l’explique Elisabeth Dorier, chercheur et géographe urbaniste (LPED, Laboratoire Populations Environnement et Développement, Saint Charles, Marseille), ce phénomène questionne en profondeur les évolutions de Marseille, d’autant plus qu’il s’ajoute aux manques structurels en matière d’infrastructure routière, de trafic, de pollution, et plus généralement de la qualité de l’environnement urbain. Dans un territoire où le foncier est libéralisé à outrance, dans une société de plus en plus inégalitaire, le « vivre ensemble » rime de plus en plus avec « séparation », et l’espace public se réduit.

Le phénomène bien connu des résidences fermées (ou quartiers fermés) s’est répandu aux Etats Unis sous le nom de « Gated Communities », où il s’est fortement développé depuis les années 60. Il y réside aujourd’hui environ 8 millions d’américains. Il est également répandu dans les mégalopoles d’Amérique latine sous le terme « barrio cerrados ». En fait, il s’est surtout développé dans les pays où la ségrégation sociale est la plus forte, notamment en Afrique du Sud, par exemple, avec les « Compounds ». Ces différents types d’enfermement ont tous pour point commun des objectifs sécuritaires, mais aussi des logiques de promotion immobilières. Ils impliquent également une privatisation des infrastructures et de leurs coûts d’entretien. Si cela est marquant dans les Gated Communities, cela l’est beaucoup moins dans les résidences marseillaises, où demeure la présence de services publics, en toute opportunité, pour les habitants qui y résident.

Dans les quartiers marseillais environnants de l’école Coin Joli, à l’heure de se rendre à l’école, certains parents, leur bambin à la main, prennent la rue dans un sens pour se diriger vers l’école publique, d’autres prennent la rue dans l’autre sens, pour se diriger vers l’école privée. Personne ne s’étonne plus que des enfants qui habitent la même rue ne jouent presque jamais ensemble. D’abord, la rue n’est pas faite pour cela. Elle est investie par la voiture. Il n’y a ni arbre, ni banc, ni jeux. Ensuite, les enfants sont de moins en moins conviés à expérimenter l’extérieur. Ils ont des chambres remplies de jouets et de technologies. Leurs cris dans la rue sont moins habituels que le bruit des moteurs. Et puis, la séparation est bien entrée dans les têtes. Une maman invoque le fait qu’elle met ses enfants à l’école privée car « il n’y a pas d’étude le soir à l’école publique ». Qu’importe qu’il y ait en vérité, toujours eu une étude gratuite à l’école publique. Qu’importe que son fils a dit à un autre enfant du quartier : « moi, je ne vais pas à l’école Coin Joli parce qu’il y a trop d’arabes ». Les prétextes utilitaires comme les prétextes sécuritaires ne sont que les symptômes d’une société profondément inégalitaire. La séparation à l’œuvre demeure symptomatiquement hypocrite. Benoît Campion Président de l’association des parents d’élèves des écoles Coin Joli (MPE 13)

Benoit Campion


Commentaires

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  1. TaramaTarama

    Je partage complètement l’analyse de Benoit Campion.
    Ces grilles font penser à un apartheid social. Et on a la réponse de la mairie dans l’article sur les futures constructions près du boulevard Michelet : « cela ne nous concerne pas ». Désespérant.

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  2. Electeur du 8eElecteur du 8e

    Décidément, je ne comprends rien au fonctionnement de l’Agora : ce billet de blog n’apparaît pas en « une », bien qu’il n’ait que deux jours, et je ne vois nulle part de « sommaire » qui permettrait de savoir ce qui s’y écrit. Et donc, la contribution de Benoît Campion m’avait malheureusement échappé.

    La privatisation illégale des rues devrait se traduire par une sanction immédiate : la suppression des services publics dans ces rues, qu’il s’agisse du nettoyage, du ramassage des ordures ou de l’éclairage. Quand on privatise, il faut assumer la responsabilité de ses actes : on ne peut pas vouloir le beurre et l’argent du beurre.

    Bien entendu, je n’attends pas de la municipalité la moindre décision en ce sens : l’essentiel pour elle n’est pas la défense de l’intérêt général, mais plutôt la démagogie électoraliste.

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    • Clémentine VaysseClémentine Vaysse

      Bonjour Electeur du 8e,
      Le texte était en réalité en Une hier, mais une fausse manipulation l’a semble-t-il « désépinglé ». Je l’ai remis en avant. Les contenus en haut de la une de l’Agora relèvent d’un choix de la rédaction de Marsactu, les derniers contenus sont quant à eux disponible en une en dessous.

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    • Electeur du 8eElecteur du 8e

      Merci Clémentine !

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  3. lilicublilicub

    Vous faites allusion au décès de cette femme de 47 ans fauchée par une moto alors qu’elle marchait paisiblement sur le trottoir, et tel un vautour, vous détournez ce drame pour asseoir une argutie sous-entendant que ce drame n’aurait peut-être pas pu se produire si le quartier n’avait pas été « fermé ».
    Sachez monsieur Benoît Campion que ce décès (peut-on peut-être parler d’assassinat compte tenu des conditions dans lesquelles il est survenu) n’a suscité aucun émoi ni meme plainte de la ville ou de l’état (procureur) car cette malheureuse n’avait aucune famille dans la région en tous cas. Circulez il n’y a rien à voir!!
    Quand on exhume un fait d’hiver dramatique évitons de le détourner pour porter sa cause… question d’éthique intellectuelle.

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    • Benoit CampionBenoit Campion

      J’ai utilisé cet argument pour expliquer la grande dangerosité du boulevard Ganay pour le piétons qui possède des trottoirs ridiculement étroits. Point. Peut-être me suis je mal exprimé et mes propos sont sujets à de mauvaises interprétations. Je vais modifier la phrase pour quelle soit plus explicite. Mais je n’ai pas accusé l’ASA Coin Joli du décès de cette femme. Si tel était le cas, on (les parents d’élèves de Coin Joli) aurait ajouté ce fait dans notre plainte contre la justice qui est toujours en attente de jugement depuis plus de 3 ans !
      Petite remarque en passant : il est facile d’insulter les gens quand on fait des commentaires anonymes… Qui êtes vous vraiment?

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    • Regard NeutreRegard Neutre

      « on exhume un fait d’hiver ». Si un accident de la circulation est un fait divers, la victime qui circulait sur le trottoir — très souvent impunément encombré dans Marseille— a été tuée au printemps 2014…Si le lien de causalité ne peut être établi entre l’accident et la privatisation de l’espace privé ouvert depuis des lustres à la circulation publique, rien n’interdit d’avancer le contraire dans ce quartier où la voirie existante supporte une densité du trafic routier et piétonnier est hautement élevé.

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  4. lilicublilicub

    et vous qui êtes vous vraiment hormis le président de l’association des Parents d’élèves des écoles Coin Joli

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    • Regard NeutreRegard Neutre

      Détrompez-vous, je suis simplement un lecteur de Marsactu qui a le mérite de mettre en lumière des situations ubuesques, que l’on ne peut rencontrer qu’à Marseille où l’entre-soi est prédominant…

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  5. zororezorore

    Bonjour, merci pour cet article très intéressant qui reflète bien une réalité marseillaise consternante. Je ne comprends pas très bien la situation : les rues concernées par la pose de barrière relèvent elles du domaine public ou appartiennent elles à des copropriétés ? Merci pour ces précisions.

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  6. lilicublilicub

    et moi qu’une marmotte qui siège dans un tribunal où l’entregent est pain quotidien. mais est-ce vraiment utile que je vous fasse un dessin?

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  7. Electeur du 8eElecteur du 8e

    Curieuse agressivité dans certains commentaires, inhabituelle sur ces forums et totalement déplacée. Tout cela pour une phrase dans un texte dont le sujet et les questions qu’il pose valent beaucoup mieux.

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