Confinement paysan : quand le local prend tout son sens

Billet de blog
le 27 Mar 2020
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Photo CV

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Pour tout agriculteur, mars est en général un mois de confinement. C’est là, quand la nature redémarre, que l’on s’active pour tout mettre en place pour la saison estivale. Préparer la terre, vérifier les systèmes d’arrosage, semer, planter, désherber. Les journées de travail suivent la courbe de durée d’ensoleillement. Aux champs, plus tôt le matin et plus tard le soir. On ne voit plus personne, on ne répond plus aux mails, on fonce. Tout doit être prêt à temps même si c’est la météo qui décide de tout. Pluie, gelées, mistral dictent les tâches quotidiennes. 

Me voilà confinée sur 20 000 mètres carré. Deux hectares et aucun risque de m’ennuyer vu le boulot qui m’attend. Il faut notamment que je trouve un moyen de détruire la luzerne qui a envahi mes planches de menthe et de ciboulette. J’en oubliais presque de me présenter, pour les “nouveaux” lecteurs que je n’aurais pas encore eu l’occasion de croiser. Avant d’être maraîchère, j’ai été journaliste pour Marsactu, de 2013 à 2017. J’ai raconté mes premiers pas dans le monde agricole dans une chronique durant l’été 2018. Depuis trois ans, je vis du travail de la terre et je dois avouer que ça me plait bien. Je me prends même à bosser volontiers le dimanche. C’est avec impatience que j’attaquais ma troisième saison estivale à mon compte, après avoir bien vendu ma production, des herbes aromatiques fraîches, tout l’hiver. 

Où acheter des légumes ? 

Sauf que depuis deux semaines, les choses ont pris une autre tournure. Lundi dernier, le magasin indépendant que j’ai livré à Aix a dû fermer à 16h car ils n’avaient plus un radis à vendre. Le coronavirus a rebattu les cartes : une fois que la question du papier toilette et des réserves de pâtes a été réglée, frénétiquement, se pose la problématique des produits frais, fruits et légumes en première ligne. “Où puis-je acheter des paniers de légumes?”. Sur facebook, par sms, par mail, la question semble m’être posée partout. “Mon téléphone n’arrête pas de sonner pour des paniers, me confie un copain maraîcher, mais pour moi la saison n’a pas commencé, c’est frustrant”. Mars correspond en effet à une période charnière : on a fini les patates, on en peut plus des carottes et du choux mais les légumes d’été ne sont pas encore là. Fraises et asperges, éventuellement petits pois viennent comme des petits luxes. Mais ils ne peuvent remplir un panier. Ceux qui font des paniers dans le cadre d’AMAP improvisent des paniers supplémentaires dans la mesure du possible. Les ventes à la ferme gagnent des adeptes. 

La queue au supermarché mais pas au marché

Pour livrer les magasins, on fait comme on peut : un vieux masque de chantier, du gel hydroalcoolique, on ne touche rien, on pose la caisse et on s’en va. Niveau fréquentation, foule ou désert on ne sait pas trop à quoi s’attendre. Jeudi dernier, alors que nous avions tous récolté pour le petit marché paysan du soir même, un message sur les réseaux sociaux de la mairie de notre village annonçait l’interdiction des marchés. Après négociation, appel à la préfecture et promesse de précaution, le marché a finalement pu avoir lieu. Des mesures avaient été mises en place par tous les agriculteurs pour minimiser les contacts mais face aux interdictions successives de différentes communes, la confédération paysanne a énoncé dans un communiqué de presse des règles spéciales : signalisation claire des distances et des consignes, mise à disposition de gel hydroalcoolique, sens unique de circulation, absence de contact entre acheteur et vendeur lors du paiement…. Plusieurs habitants de mon village ont reproché sur un fameux réseau social l’”irresponsabilité” de faire son marché. Le gouvernement a tranché dans leur sens en interdisant les marchés « de plein vent »  il y a quelques jours. La queue au Super U ne choque pas elle. Une des fermes voisines vend la quasi totalité de sa production sur un marché de Marseille, il va leur falloir réagir vite s’ils ne peuvent plus y écouler leur marchandise. Hier jeudi, nous avons réussi à obtenir une dérogation de la préfecture mais on nous a bien prévenus que c’était « le dernier marché » avant longtemps. 

Agriculture 2.0(20)

Hier il a donc fallu expliquer aux clients, de loin bien sûr, qu’il n’y aurait désormais plus de marché. Mais dès l’annonce de l’interdiction, le monde paysan s’est mis à chercher une solution de substitution pour que les clients puissent continuer à remplir leurs paniers de bons produits. Deux trois recherches nous permettent de trouver une plate-forme, Cagette.net qui permet une vente en ligne à plusieurs producteurs et une remise en main propre. Pas de commission, le site me plait et me rappelle de tendres souvenirs de conception du site de Marsactu. C’est pas parfait mais fonctionnel. De longs échanges de mails plus tard, un groupe local est formé et prêt à proposer ses produits.  « Ouais en fait le système de paniers ça existe déjà les gars en fait, ça s’appelle une AMAP » ronchonne un de mes collègues avant de se ranger face à une levée de boucliers : non les AMAP ne sont pas un système adapté pour tout le monde et il faut là une solution d’urgence.

Le précieux coup de main d’un informaticien du coin nous permet même d’avoir une fiche de procédure pour que chacun prenne le site en main pour modifier son « catalogue ». Bien sûr il manquera la belle ambiance du marché mais qui sait, peut être serons nous libérés du confinement d’ici l’été.

Les étals vides des revendeurs

Car alors que l’Espagne et l’Italie sont pleinement touchées par l’épidémie, une question va vite se poser : celles des quantités astronomiques de légumes qu’ils fournissent aujourd’hui à nos supermarchés, à nos primeurs et aux revendeurs sur les marchés. Que vont-ils donc avoir à vendre sans les fenouils italiens, les belles asperges vertes italiennes et les tomates espagnoles qui ne pourrissent jamais ? Alors que tout le monde cherche des légumes, un « paysan » du coin nous explique qu’il ferme son magasin de bord de route, où il vend des fraises sans en avoir un seul pied chez lui, parce  « qu’il y a dégun ». N’est ce pas plutôt parce qu’il n’a rien trouvé à acheter au MIN ? Ce n’est pas non plus complètement par goût de l’agriculture locale que les grandes marques de supermarchés tendent aujourd’hui les bras aux producteurs français.

Alors dans l’urgence, le système « Cagette » qui a commencé à se propager nationalement, fera très bien l’affaire. A moyen terme, nous avons pour nos villages un autre projet qui a montré son efficacité ailleurs : le magasin de producteurs où des paysans (qui ne vendent que leurs productions eux) se regroupent pour ouvrir un lieu qui serait “un prolongement de la ferme”. De la vente directe collective, protégée par la loi. Chacun participe aux frais via une commission sur ses produits vendus, tient le magasin et participe à sa gestion. Cela fait un an que nous travaillons avec plus d’une trentaine de producteurs des villages voisins pour ouvrir un magasin de producteurs à quelques kilomètres d’ici. Un lieu où chacun pourrait acheter, à un prix juste pour le consommateur et l’agriculteur, des oeufs, du fromage, du miel, des légumes, de la viande…

Soit, cela fait des mois que j’avais envie de rallumer mon ordinateur et de reprendre le clavier. Pour raconter, comme ce berger anglais dont j’avais adoré le livre où il ne se passait rien, ce que je voyais dans mon champs. Les oiseaux, les insectes, les plantes. Je n’exclus pas totalement de le faire, confinement aidant. Ou alors je garde ça pour ma retraite mais ça risque de faire des pages à force.

Commentaires

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  1. Tarama Tarama

    Les marchés vont rouvrir, vertiges de la communication politique. Les mecs pilotent à vue.
    Sinon les paniers c’est bien. Ça marche dans les beaux quartiers ou la campagne. Mais à quand de la bonne nourriture pour tous ?…

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