À Saint-Menet, le terrain de motocross qui fait rêver les uns et cauchemarder les autres

Reportage
le 20 Juil 2019
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Il devait ouvrir ses portes en juin. Mais les motards vont devoir attendre encore un peu. Le terrain de motocross de Saint-Menet cher à Valérie Boyer (LR), qui jouxte une usine classée SEVESO attend les dernières autorisations et cristallise la colère des riverains, inquiets des nuisances sonores à venir.

Lakdar Kesri, conseiller municipal Pennois, devant le futur terrain. (Image VA)

Lakdar Kesri, conseiller municipal Pennois, devant le futur terrain. (Image VA)

Des pneus jalonnent la future piste. On devine des courbes et des bosses. Des mauvaises herbes ont eu le temps de parsemer le terrain. Le parcours de motocross de Saint-Menet (11e arrondissement) devait être inauguré en juin mais le portail d’entrée est toujours fermé. Seul le va-et-vient de camions de chantier permet une rapide ouverture par laquelle on ne peut pas se faufiler : des agents de sécurité gardent le lieu 24h/24. Ils ont la consigne « de ne laisser entrer personne ».

Il faut dire que le terrain en question concentre depuis plusieurs années les tensions. Coincé entre l’autoroute A50 et la voie ferrée, à quelques mètres de l’importante installation industrielle d’Arkema (acteur majeur de la chimie mondiale), il jouxte par ailleurs une aire d’accueil des gens du voyage. Il y a environ cinq ans, il s’agissait encore d’un terrain de football, le stade Saint-Menet Mouton. Mais l’installation d’un grand groupe de caravanes – faute d’une aire de grand passage à Marseille – a rendu impropre la pratique du ballon rond à cette endroit. Faute de remise en état, le terrain, petit à petit, s’est transformé en décharge sauvage. Des tas de gravats se sont accumulés et le stade du Mouton est rapidement devenu un lieu de non-droit où des entreprises du BTP ne se gênaient pas pour déverser toujours plus de déchets, dans l’illégalité.

Au premier plan, les cités HLM des Restanques, derrière, l’usine Arkéma, et en arrière-plan, une partie du terrain de motocross. (Image VA)

La moto-cross pour « maintenir l’ordre public »

« Avec la conjonction de ces différents facteurs, ainsi que la bordure de l’Huveaune et la proximité de l’usine, il a été difficile de maintenir l’ordre public », concédait Julien Ravier, maire (LR) du 11ème et 12ème arrondissements, lors du conseil d’arrondissement de mars dernier. À ses côtés, Valérie Boyer (LR), députée et ancienne maire du secteur a rappelé l’origine de ce projet :

 Vous vous souvenez du gazon abîmé, des caravanes, des portails forcés, de la maison du gardien vandalisée – le pauvre ! Il a dû partir, parce qu’on lui avait tout volé, jusqu’à la dernière petite cuillère. Le comble étant la décharge. Le projet de motocross est la bonne solution à long terme. Nous avons eu une opportunité, et nous l’avons saisie.

C’est avec ces arguments que Valérie Boyer, toujours très attachée à son fief, a convaincu la mairie de Marseille d’installer sur la parcelle un terrain de motocross. « Ces terrains subissent régulièrement, depuis plusieurs années, des occupations illégales les rendant impraticables, sauf à les remettre en état ce qui représente à ce jour pour le budget de la commune un coût estimé à environ 500 000 euros », peut-on ainsi lire dans une délibération votée en 2015 en conseil municipal. Celle-ci acte la proposition de l’entreprise ETC Provence, spécialisée dans l’aménagement de terrain de loisirs. L’entreprise réalisera le terrain de motocross à titre gratuit. L’argument politique est clair : plutôt des pots d’échappements que des caravanes ou des gravats.

Le terrain, qui a servi de décharge illégale pendant des années, est en cours d’aménagement. (Image VA)

Quant à « l’opportunité », elle vient de Moto Sud Organisation (MSO), l’une des plus grosses écoles de motocross en France, basée à la Ciotat. Avec déjà un terrain à Cuges-les-Pins, MSO recherchait un second spot pour pratiquer. « C’est compliqué parce qu’en France personne ne veut de moto, entame Fabien Decker, fondateur de l’école. Ce terrain était pollué, il fallait à chaque fois le nettoyer. C’était du n’importe quoi ! Nous nous sommes entendus avec la mairie de secteur pour le dépolluer et tenter de stopper la décharge publique. »

Il reviendra à la mairie d’étudier les faisabilités, conditions techniques et administratives du projet. Depuis le vote de la délibération actant l’étude de l’offre de l’aménageur, une convention pour l’exploitation du site entre la mairie de secteur et le club Moto Sud Organisation a été passée. Mais si aujourd’hui Valérie Boyer se vante d’être sur le point de voir éclore son projet, il aura fallu plus de quatre ans pour contourner de nombreux obstacles. Et la bataille n’est pas complètement gagnée.

Zone classée Seveso

Le premier d’entre eux est de taille. Le terrain en question se situe aux abords directs de l’usine Arkema, classée Seveso. Une réglementation très stricte encadre donc les environs de cette installation industrielle spécialisée dans la fabrication de plastique. Ainsi, si l’on se réfère à son périmètre d’exposition aux risques, on constate que le terrain de motocross se situe en zone dite « d’autorisation B1 ». Soit une zone dans laquelle « toutes constructions, installations et infrastructures nouvelles sont interdites ».

Et ce constat ne porte que sur la majeure partie du terrain de motocross, une petite partie se trouvant dans la zone d’interdiction, une zone encore plus restrictive. Enfin « les manifestations sportives et culturelles de plein air, et plus généralement tout rassemblement de personnes (type marché) sont interdits à l’intérieur du périmètre d’exposition au risque ».

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À gauche, capture d'écran du site (Google Maps) avec l'emplacement de l'usine et du terrain. À droite, capture d'écran du périmètre d'exposition aux risques d'Arkema. (Réalisation Nicolas Georges)

Dans les clous de justesse

« Nous ne ferons pas de compétition », défend Fabien Decker, qui balaie ainsi l’assimilation de son activité à une « manifestation ». Quant à l’interdiction d’installations nouvelles, il renvoie à la mairie. « Ce sont eux qui ont géré ça ». Mais à la mairie du 11/12, personne n’a pu répondre à Marsactu dans les temps impartis à la publication de cet article. Dans un courrier envoyé en avril à la maire de la Penne-sur-Huveaune, la commune voisine, Julien Ravier assure que « ce projet a été largement étudié et approuvé par les services de la préfecture. »

Contactée, la préfecture, qui a pris en août 2017 un arrêté portant sur des prescriptions spécifiques au projet, précise que « le projet de moto-cross, qui n’est pas un établissement recevant du public, et ne nécessite pas la construction de bâtiments, constitue un espace ouvert et non un projet d’urbanisme ». Pas question donc de « constructions, installations ou infrastructures nouvelles ». Mais si tout rentre – de justesse- dans les clous, le gestionnaire et la Ville devront tout de même appliquer quelques consignes précises, comme l’installation d’une signalisation de danger industriel. « Une étude spécifique devra être conduite pour déterminer les capacités de confinement dans les bâtiments et locaux existants. Les usages autorisés seront limités à ces possibilités et aux seules activités d’entraînement », précise encore le plan de prévention des risques.

Le 5 juillet dernier, l’usine Arkema a par ailleurs été mise en demeure pour un dépassement du seuil autorisé de ses rejets dans l’air de benzène, un agent considéré comme cancérigène, mutagène et reprotoxique. Une pratique sportive dans un tel environnement n’est-elle pas dangereuse pour la santé ? Les gestionnaires avouent ne pas s’être posé la question. Tout comme la fédération française de moto qui ne s’est « pas penchée sur la question de la pollution ».

En attente d’homologation

« Nous sommes soumis à tout un tas de contraintes par la présence d’Arkema, comme celle de construire une zone de confinement », veut rassurer Fabien Decker. Mais si ce dernier dit se plier à toutes les restrictions imposées, il attend toujours le Graal. « Nous attendons l’homologation de la préfecture pour le terrain, il nous manque un document », précise encore le patron de Moto Sud Organisation, sans vouloir préciser de quoi il s’agit précisément. Ensuite, la commission départementale de sécurité routière pourra donner son accord afin que le motocross de Saint-Menet ouvre ses portes.

« Nous n’avons pour le moment aucun détail sur un éventuel calendrier », informe un représentant de la fédération française de moto, qui siège dans cette commission avec les collectivités locales, la police ou encore les pompiers. À Saint-Menet, certains ont entendu parler d’une ouverture prévue pour septembre. Si homologation il y a.

Les Pennois vent debout

« C’était un peu innovant, et cela a donc fait grincer bien des dents au début », a évacué Valérie Boyer, lors du conseil d’arrondissement. Le terrain de motocross de Saint-Menet, s’il ouvre enfin ses portes, sera le seul en France à se situer à l’intérieur d’une grande ville. Un aspect novateur et qui permet de répondre à une forte demande, précise Fabien Decker. Mais qui ne va pas sans poser de sérieuses inquiétudes de la part des riverains. Question de pollution sonore cette fois-ci. Ainsi, les habitants des Restanques, une cité HLM située à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau, du futur terrain de motocross, s’alarment de son ouverture prochaine.

De leurs fenêtres, les habitants des cités HLM de la Penne-sur-Huveaune ont vue sur le terrain de motocross marseillais. À droite, les conseillers municipaux qui les soutiennent. (Image VA)

Jean-Laurent Bidoyet habite au sixième étage du bâtiment Garlaban des Restanques. Depuis son balcon, on peut admirer le méli-mélo de tuyaux et de cuves en métal que forment les installations de l’usine Arkema. À quelques mètres du périmètre de l’usine, on voit distinctement une partie du futur terrain de jeu des motards. Le bruit de l’autoroute située juste derrière, pose un fond sonore incessant. « Et encore, le vent est contraire! », appuie cet habitant qui se démène depuis plusieurs mois pour tenter de faire capoter le projet de motocross. Pour preuve, il montre les nombreux mails et courriers qu’il a adressés à la mairie de secteur, la préfecture, la mairie centrale. Sans réponse jusqu’à ce jour.

Sentiment d’abandon

À ses côtés, des élus de la commune de la Penne se sont également mobilisés. Le 9 mai dernier ils ont organisé une réunion publique pour informer les Pennois. « On a senti qu’il fallait faire quelque chose, se lance Nicolas Bazzucchi, qui siège dans le groupe dissident « La Penne mon pays » au conseil municipal. On vit déjà dans un environnement dégradé, laissé à l’abandon. On ne veut pas que ça s’aggrave. Les citoyens ne le supportent plus. » Après cette réunion, dix élus de la Penne ont donc interpellé le préfet dans une lettre ouverte. Mais celle-ci est aussi restée lettre morte. « Ce n’est plus un espace public ici, alerte encore la conseillère municipale Valérie Rabaseda. On ne peut pas accumuler comme ça tout un tas de désagréments et dire tant pis pour ceux qui y vivent. » Autoroute, voie ferrée, installation industrielle… l’arrivée des motos est vue ici comme la goutte d’eau.

Christine Capdeville (PCF), la maire de la Penne-sur-Huveaune se désole que l’enquête publique relative au projet n’ait pas concernée sa commune qui sera pourtant impactée. Deux pétitions circulent actuellement contre le projet. L’une écrite, comprend 500 signatures, l’autre en ligne, 240. « Et encore ça, c’est juste sur les Restanques ! », précise Jean-Laurent Bidoyet. « Notre association est prête à porter plainte mais nous devons attendre que l’activité commence. C’est un scandale pour moi, les gens ne vont pas le supporter », ajoute Pierre Virey, de l’association de défense de l’environnement de la basse vallée de l’Huveaune.

Pas de nocturne, électrique le dimanche

À Moto Sud Organisation, on précise que l’activité en nocturne, prévue dans un premier temps, a finalement été abandonnée. Sur place, les éclairages ont effectivement été retirés. « Et le dimanche, ça sera soit fermé, soit électrique, ajoute Fabien Decker. Je comprends que les gens soient inquiets. Mais discutons-en plutôt que de colporter des choses fausses. » Du côté du CIQ de Saint-Menet, on ne veut pas s’avancer pour le moment. « Je ne suis ni pour ni contre. J’attends de voir, répond Jean-Claude Fields, le président. Mais en tout cas il fallait faire quelque chose. Donc c’est mieux que rien. Après on verra si c’est bruyant, mais il ne faut pas dramatiser. »

Des arguments qui ne convainquent pas côté pennois. « Ce projet s’est construit sur la rumeur que les gens du voyage faisaient payer aux gens du BTP pour utiliser la décharge. C’est profondément raciste. C’est vrai que le lieu était dégueulasse, mais on ne peut pas imaginer ça sans preuve. Pourtant la mairie de secteur s’est appuyé sur cette idée pour construire son argumentaire », estime Alain Fedi, adjoint à la vie de quartier à la Penne. En août 2017, l’association Rencontres tsiganes, qui défend les familles de voyageurs installée sur l’aire d’accueil (légale) voisine, a écrit au préfet pour dénoncer le projet de terrain de motocross. Sans suite. Si les habitants des HLM des Restanques sont à 500 mètres à vol d’oiseaux du terrain de cross, les premières caravanes seront elles… à 20 mètres des moteurs vrombissant.

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