À la Pomme, les jardins ouvriers Coder assument leur grand âge

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le 6 Mar 2017
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Entre l'Huveaune et l'autoroute d'Aubagne, près d'une centaine de passionnés entretiennent les anciens jardins ouvriers de l'usine Coder. En novembre, une crue de l'Huveaune a emporté une partie du seul chemin carrossable. Un vrai problème, car la plupart des jardiniers sont retraités et beaucoup flirtent avec les 80 ans.

À la Pomme, les jardins ouvriers Coder assument leur grand âge
À la Pomme, les jardins ouvriers Coder assument leur grand âge

À la Pomme, les jardins ouvriers Coder assument leur grand âge

Dans le jardin de Michel Viperai, des plaques de verre protègent les salades. Contre le froid ? “Non, non c’est contre les ragondins, ils n’en font qu’une bouchée !” Le reste des nombreuses cultures n’est pas protégé, à croire que les rongeurs n’ont d’yeux que pour les feuilles tendres des laitues. Mais ce n’est pas le plus gros souci du président de l’association des jardins ouvriers Coder. Depuis mi-novembre, l’accès en voiture aux quelques 92 parcelles est coupé après une crue de l’Huveaune. L’eau a emporté une partie de la voie, la seule carrossable pour parvenir aux 1,7 hectares des jardins coincés entre le fleuve côtier, la voie de chemin de fer et l’autoroute est.

Aujourd’hui propriété de la Ville, le terrain avait été mis à disposition de ses ouvriers par le patron de l’usine Coder, en 1941. L’entreprise de fabrication de wagons de train s’étendait alors jusqu’à Saint-Marcel, bien avant que l’autoroute ne coupe en deux cette partie de Marseille. L’usine a complètement cessé son activité en 1974, les jardins éponymes lui ont survécu. Leur particularité : la centaine de jardiniers assidus sont presque tous retraités et le doyen a plus de 90 ans. “Il vient encore de temps en temps mais avec cette histoire d’accès, ça devient compliqué”, regrette Michel Viperai, un jeunot de 78 ans. Désormais le parking situé à l’intérieur de l’enclos est vide. Les jardiniers doivent marcher 500 mètres avec leurs outils depuis une avenue où, en plus, ils ne trouvent guère de place pour leurs véhicules.

L’affaire est d’autant plus sensible qu’un des jardiniers est décédé en avril dans son jardin. À cette époque pourtant, l’accès était encore possible jusqu’au jardin. Les pompiers étaient donc arrivés sur place sans réussir à le sauver. “Nous sommes allés interroger la maire de secteur Valérie Boyer il y a quelques jours lors d’une inauguration, elle nous a dit que pour les travaux sur le chemin, il faudra être patient…” L’adjoint à la gestion des risques urbains, Julien Ruas a pris, selon nos confrères de la Provence, un arrêté le 17 février, sommant la direction départementale des routes de Méditerranée (Dirmed) de faire les travaux sous 21 jours. C’est à elle qu’incombe la gestion de ce passage en bordure d’autoroute. Mais cette interpellation est loin d’être la garantie d’une intervention rapide.

Binage et fumier

Il en faut plus pour décourager Henriette Courtes, “80 ans cette année”, venue préparer le terrain pour les cultures à venir : persil et radis. “Je suis née juste derrière puis j’ai vécu dans les chalets qui étaient à côté, le long de la rivière, explique-t-elle. Mon père a eu un jardin dès 1943, un peu plus loin. Mon fils aussi en a un là-bas”.

S’il n’est plus nécessaire d’avoir un lien avec l’ancienne usine, l’accès à ces parcelles de 150 à 200 mètres carrés est rare.  “Nous avons plus de soixante personnes sur liste d’attente, détaille le président de l’association qui loue le terrain 7500 euros par an à la Ville, propriétaire. On voudrait qu’il y ait des jeunes mais il y en n’a pas beaucoup, ce sont très souvent des retraités”. La règle est stricte : contre un loyer annuel de 100 euros, les jardiniers s’engagent à entretenir avec soin leur parcelle. “Au troisième avertissement si le terrain n’est pas tenu propre, désherbé et cultivé, la personne est exclue”, prévient Michel Viperai.

Cela ne risque pas d’arriver à Henriette Courtes : “On y met ce qu’il faut. Je viens trois-quatre jours par semaine mais l’été il faut venir arroser tous les deux jours”. Cette année, faute d’accès, impossible de se faire livrer le fumier. Voilà qui ne lui fait guère peur : elle a acheté un diable et se dit prête, en plaisantant, à “porter son fumier sur le dos s’il le faut”.

Pour se former, “les anciens et internet”

Malgré cette fin d’hiver, chaque parcelle a été soigneusement désherbée. Oignons, choux, salades, forment des lignes rigoureuses, fil tendu à l’appui. “Moi j’ai attendu deux ans, explique Michel Viperai, 78 ans, J’avais rencontré au club de foot du quartier un monsieur qui avait son jardin. Ces plants là, montre-t-il, ce seront des tomates énormes qui peuvent faire jusqu’à 1,5 kilo, c’est un collègue qui me les a donnés”. Comme beaucoup, il est arrivé sans réelle connaissance maraîchère. Mais à voir les très nombreux plants de tomates qui poussent déjà sous une de ses serres, il a attrapé le virus et la main verte qui va avec. “Mon papa avait un jardin. Ici il y a des gens compétents qui vous donnent des conseils. À force, vous apprenez. Entre jardiniers, on se donne des plantes, on s’aide”. Sur sa parcelle, s’épanouissent un jujubier, un mandarinier, un abricotier, des citronniers toscans… “Si vous plantez des arbres, précise-t-il, la condition c’est qu’ils ne gênent pas les cultures de votre voisin”.

Michel Viperai, près de ses plants de tomates

En parlant de voisins et d’arbres, les jardiniers retraités tiennent à montrer un arbre qui produit à lui seul des pêches, des prunes et des amandes. “Mon voisin était fou des greffes”, explique Vincent de Rossi, trésorier de l’association qui cultive depuis vingt-cinq ans une parcelle hérité d’un ancien voisin retraité de la SNCF. “Hier j’ai planté des fraisiers, il y en a déjà en fleurs. Je vais faire des mange-tout, des betteraves rouges…”, poursuit-il. “On a débuté en ne sachant pas trop quoi faire, admet-il. Avec les anciens et avec internet, on s’est fait une expérience”.

En face, à la parcelle 19, une cage et des caquètements. “Les poules c’est un test, explique Michel Viperai. Pour voir si on ne les vole pas”. De la race des “belles bleues de France” précise leur propriétaire, Eugène Lefevre, caractérisées par une jolie robe argentée. D’énormes et voluptueux choux ornent son bout de terre. Comme ses homologues, sa production lui permet d’être presque autosuffisant en fruits et légumes. Il y a aussi le grand bol d’air et les copains. “On vit pour la plupart en appartement”, admet le jardinier tout sourire. “C’est une occupation saine, poursuit Michel Viperai. Le médecin m’a dit de ne surtout pas arrêter”. 

De l’activité physique et des bons produits. Pour l’instant, coupés du monde entre l’autoroute, le chemin de fer et la rivière, les jardins Coder et leur production n’attirent guère de convoitises. “On a quelques problèmes avec des personnes qui viennent décharger des déchets devant”, déplore Michel Viparai. Mais ce qui l’inquiète un peu plus, sur le long terme, c’est le projet d’aménagement d’un chemin le long de l’Huveaune qui longera les parcelles. “Cela risque de faire comme pour les potagers en ville, les gens vous regardent travailler depuis leur balcon et viennent se servir quand les fruits sont bien mûrs. Si bien que celui qui plante ne mange jamais rien”. La menace pour les fraises et les tomates est cependant fort lointaine puisque ce chemin est aujourd’hui aménagé sur à peine 2,5 kilomètres, de l’embouchure au stade vélodrome, encore très loin de la Pomme. Les fruits et légumes cultivés avec amour n’ont donc pas urgence à se barricader.

Eugène Lefevre, au jardin 19 avec ses poules.

Surtout que ce n’est pas l’activité qui manque. “Il faut absolument que vous alliez voir Georges là-bas, c’est exceptionnel ce qu’il a fait. Il a même mis en place un petit chariot sur lequel il se déplace entre les allées pour ne pas avoir à se baisser”, conseille Eugène, pointant le jardin d’un de ses voisins. C’est bien assis et sur roulettes que l’on trouve Georges Cossanteli, qui ramasse des cébettes. Sa parcelle détonne avec ses rangées serrées et… verticales. Des trames métalliques séparent les légumes, formant une forme de cage puisque le plafond en est aussi recouvert. “C’est pour la pluie, plaisante celui qui “a arrêté de compter les années”. “Non, c’est que moi, pour optimiser l’espace, tout pousse en hauteur. Je fais tout grimper : les courges, les tomates… sauf les pommes de terre et les oignons. J’ai un gros défaut : je mange tous les jours. Pourquoi voulez-vous que j’achète des légumes sans goût dans les magasins ?”. Sous-entendu : il faut réussir à produire en fonction.

Georges Cossanteli au milieu de ses cébettes, juché sur son chariot à roulettes.

Quand ses voisins bêchent et binent, lui a choisi de “jardiner sur sol vivant”. “Je ne retourne jamais la terre, les vers de terre travaillent pour moi. Les chemins en métal, c’est pour ne jamais compacter le sol. Au début, pour couvrir la terre, je mettais de la paille mais vu le prix, j’ai trouvé quelque chose de beaucoup moins cher et qu’on trouve à foison à Marseille : les feuilles de platanes. Je les broie et j’en mets 10 cm. Ici, comme leurs parents, mes voisins retournent la terre, font les choses comme avant. Mais il y a deux nouvelles qui m’ont dit qu’elles allaient faire comme moi. Mon voisin aussi va essayer ma technique”. 

De parcelle en parcelle, des têtes se relèvent et s’affairent. “Et encore, il n’y a pas grand monde aujourd’hui”, assure Michel Viperai qui s’échappe pour aller chercher son petit-fils. Beaucoup rentrent chez eux pour le déjeuner. Malgré un temps parisien, ciel gris et pluie fine, une bonne quinzaine de personnes s’activaient ce matin-là en préparation du printemps qui arrive. Bon merle, en mars, a déjà fait sa nichée.

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