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Marseille fait genre

[Marseille fait genre] Giulia Camin, gérer une bibliothèque en féministe

Chronique
le 7 Nov 2026
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Dans cette chronique, Margaux Mazellier donne la parole aux féministes marseillaises. À travers des portraits intimes de militantes, activistes et citoyennes, elle explore la diversité des combats pour l’égalité à Marseille. Cette semaine, rencontre avec Guilia Camin, à la tête du Centre international de poésie (CIPM).

Giulia Camin. Credit : Dinaelnoamany
Giulia Camin. Credit : Dinaelnoamany

Giulia Camin. Credit : Dinaelnoamany

Giulia Camin est responsable de la bibliothèque de poésie contemporaine du Centre international de poésie (CIPM), situé au centre de la Vieille Charité. Elle est la première femme et bibliothécaire de formation à gérer cet endroit, créé par la Ville de Marseille en 1990, qui représente l’un des fonds de poésie les plus importants d’Europe. Dans cette chronique, elle nous raconte ce que cela signifie, pour elle, de gérer une bibliothèque dans une perspective féministe.

À la façon d’une archéologue littéraire, elle traque les poétesses dont la voix manque dans les rayons de la bibliothèque et part à leur recherche. Animée par le lien, elle fait de l’héritage et de la transmission ses mots d’ordre. Si vous avez un jour la chance de l’écouter parler, vous verrez qu’elle cite beaucoup d’autrices. Car pour Giulia Camin, tant qu’on s’inscrit dans une lignée de femmes, nous ne sommes jamais vraiment seules.

Le point de bascule

Giulia est née et a grandi en Italie. Elle quitte le pays en 2008 : « C’était la période la plus sombre du berlusconisme. Berlusconi fréquentait des jeunes femmes qu’il rémunérait en échange de faveurs sexuelles. À la télévision, on ne voyait plus que ce modèle de femmes. » Elle se rend d’abord en Allemagne, puis en France. Sortir de l’Italie lui a permis, explique-t-elle, de s’interroger sur la façon dont les femmes étaient représentées ailleurs : « En me décentrant, j’ai réalisé à quel point l’Italie est un pays dans lequel le sexisme et la misogynie sont encore très ancrés. J’ai eu envie de faire quelque chose pour mes sœurs italiennes à distance. »

Elle commence alors à rédiger des articles pour plusieurs blogs collectifs féministes dont Un altro genere di comunicazione qui traite de la façon dont les médias racontent la femme notamment autour des images publicitaires. Elle y mène notamment une vaste recherche sur le publisexisme, en constituant, en tant qu’historienne de l’art, des galeries iconographiques selon la méthode d’Aby Warburg afin d’analyser la représentation binaire des femmes dans les médias : « La femme est toujours réduite à un seul rôle, soit dans la cuisine avec la machine à laver, ou avec un bébé dans les bras alors que les hommes sont devant le foot avec une bière la main. Les petites filles, elles, sont sexualisées très tôt : elles portent du maquillage, des talons et des soutiens gorges très jeunes… »

C’est ce fil qu’elle a récemment retrouvé avec le centre Norbert Elias, un laboratoire de recherches en sciences humaines et sociales sous la tutelle du CNRS, installé à la Vieille Charité : « Si j’ai pu m’afficher en tant que féministe dans le cadre de mon travail, c’est grâce à ma rencontre avec les chercheuses Stéphanie Fonvielle, Céline Lesourd, Perrine Lachenal ou encore Dorothée Dussy. Elles m’ont invitée dans le cadre d’une journée intitulée “Interroger le genre”, il y a aussi eu la création des Printemps féministes, puis j’ai accueilli des ateliers d’arpentages pendant les Chantiers féministes qu’elles ont créés… »

Tout cela lui a beaucoup apporté, non seulement parce que ces expériences nourrissent son travail, mais aussi parce qu’elles lui ont permis d’assumer son féminisme : « Cela n’a plus été quelque chose en parallèle de mon travail, c’est entré dans ma vie professionnelle de façon officielle. C’était dans ma pratique mais j’ai enfin pu le formaliser. » Aujourd’hui, elle renoue avec sa pratique du blog, notamment en participant à la création de la newsletter L’imprevista avec ses amies de la librairie des Femmes de Padoue, en Italie : « On travaille à mettre en place une constellation et une généalogie de femmes importantes pour nous : philosophes, poétesses, écrivaines… et à les convoquer dans nos écrits pour repenser le présent et son actualité. »

Un combat

Un travail de transmission qu’elle poursuit aujourd’hui au sein de la bibliothèque. Quand elle arrive au CIPM en 2020, Giulia constate que certaines figures féminines majeures de la littérature ne figurent pas sur les étagères. Ce n’est pas tant, selon elle, un problème lié à l’histoire du CIPM mais plutôt du système des bibliothèques en général. « Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de poétesses et d’éditrices. Dans le présent, en tant que bibliothécaire féministe, je n’ai donc pas du mal à repérer ces publications. Pour le passé, il faut faire tout un travail de recherche, les identifier, les repérer », explique-t-elle.

Elle parle d’un geste de réparation : « C’est aussi pour montrer qu’une bibliothèque est un lieu vivant. Un chantier permanent extraordinaire ! » Ce travail, qu’elle qualifie « d’archéologique », lui apporte beaucoup de joie : « Je repère des figures que je ne connaissais pas moi-même. J’aime beaucoup les découvrir puis les partager avec les lecteurs, étudiants, élèves… Car c’est ça avant tout une bibliothèque : un lieu de dialogue et d’échanges. »

Être féministe en bibliothèque, signifie aussi, précise-t-elle « s’occuper de la question postcoloniale, regarder la présence des langues dites minoritaires, se préoccuper de la bibliodiversité linguistique… C’est repenser notre rapport aux savoirs, interroger les cadres et les présupposés dont nous héritons, notamment dans le monde universitaire, longtemps façonné par des institutions exclusivement masculines. » Elle ajoute que cette perspective féministe se retrouve aussi dans la façon dont elle accueille le public : « Tout le monde doit se sentir en sécurité ici. Je veux que ça soit un lieu de paix et de douceur où le temps est ralenti, où il y a du respect et où surtout la parole de chaque personne circule et compte. »

Parce que c’est une bibliothèque associative, elle est ouverte à toutes et tous, sans inscription : « Il y a des chercheurs et des chercheuses, des personnes qui rédigent une thèse, des retraités, des enseignants, des jeunes gens, des curieux… Je trouve cette mixité extraordinaire. Je défends la bibliothèque comme si elle était une ZAD. Les bibliothèques sont les derniers lieux de proximité gratuits qui nous restent à défendre. »

Un évènement marquant

Parmi les évènements marquants de la bibliothèque, Giulia Camin pense forcément à l’exposition Rappelle-moi, un dialogue entre la Bibliothèque sonore des femmes, portée par Julie Gilbert, et les collections du CIPM qui s’est tenue du 27 juin au 26 septembre 2026. Il s’agit d’une installation littéraire composée de quarante téléphones permettant d’écouter autant de textes de création autour de femmes qui ont marqué la pensée littéraire contemporaine. Pour prolonger cet espace d’écoute, Giulia Camin a mis en résonance une sélection de 300 livres du fonds de la bibliothèque.

L’exposition fonctionne comme un geste choral de transmission. Cette fois, Giulia cite Susan Sontag : « Écouter l’intelligence d’une autre femme, c’est vraiment comme ouvrir une fenêtre dans le noir. » Le jour du vernissage, Giulia Camin a invité le chœur de femmes fondé par Lise Massal à venir chanter dans la cour de la Vieille Charité. Une invitation à laquelle elle tenait beaucoup : « Il y a la pensée écrite des femmes, mais il y a aussi toutes celles qui n’ont pas pu écrire, les travailleuses, celles qui n’ont pas accès à l’éducation, qui n’ont pas pu accéder au monde de l’édition, qui ne se sont pas autorisé le geste de l’écriture… » Elle conclut : « Il est temps de sortir de notre chambre à soi — comme le disait Virginia Woolf — et d’occuper l’espace public, de ne pas s’enfermer. Maintenant, il faut prendre la parole et s’exposer toutes ensemble. »

Un geste symbolique

Chaque fois qu’elle en a l’occasion, Giulia Camin remercie publiquement toutes les femmes avec qui elle travaille et qui contribuent à ses projets — écrits, traductions, interventions, recherches… : « Je dis toujours, bien haut et fort, leur prénom, mais surtout leur nom. Je le fais parce que souvent, dans les discours publics, les femmes sont uniquement remerciées par leurs prénoms. Je veux qu’elles soient visibles, reconnues et identifiées. Le travail des femmes est encore trop souvent invisibilisé et saboté. » Pour elle, cette invisibilisation n’est pas un hasard : « C’est un héritage patriarcal qui s’obstine à ne pas reconnaître le travail des femmes et à les mettre à leur juste place. »

C’est aussi une façon de faire part de sa reconnaissance pour ces femmes sans qui « elle n’en serait pas là aujourd’hui » : « J’ai rencontré beaucoup de femmes dans ma vie qui m’ont fait comprendre que je pouvais me donner les moyens d’aller un peu plus loin, de me construire une certaine assurance… Je tiens beaucoup à ce fil de transmission et d’héritage. Comme disait l’autrice Liliane Giraudon : nous ne sommes pas orphelines. Elle parle des figures littéraires qui nous inspirent, mais je suis aussi entourée par des femmes de tout âge qui me donnent beaucoup de confiance et qui font des choses dont je suis fière. » Elle ajoute : « À chaque fois qu’une femme fait une chose importante, c’est comme si je gagnais quelque chose avec elle. »

Le mot

Giulia Camin a choisi un mot qu’elle voudrait entendre plus souvent : la tendresse. Longtemps associé à des stéréotypes liés aux attitudes surtout féminines et réduit à quelque chose de l’ordre de la faiblesse ou du mièvre, le mot a pour elle une tout autre signification : « Ça a plutôt à voir avec la force. La tendresse est quelque chose de spontané et désintéressé, qui n’est pas du tout du côté du jugement. Elle permet de relationner avec bienveillance et sans esprit de compétition, une dimension très masculine que j’évite et qui ne m’appartient pas du tout. »

En la réactualisant, cette tendresse pourrait selon elle contribuer à faire émerger des modèles de société plus respectueux et plus durables : « La tendresse est une valeur qu’il faut revendiquer plus que jamais aujourd’hui. C’est une forme d’écoute, d’attention au monde et aux autres qui peut s’opposer à la violence et aux dominations qui nous écrasent. Elle nous débarrasse de la peur de ce qu’on ne comprend pas. » La tendresse représente, pour Giulia Camin, une autre façon de penser l’expérience de l’altérité : « J’aime beaucoup être attendrie par les autres et par ce que je ne comprends pas. Et il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas ! »

Margaux Mazellier
Journaliste indépendante, Margaux Mazellier est également l'autrice de "Marseille trop puissante. 50 ans de féminisme dans la ville la plus rebelle de France" (éditions hors d'atteinte).

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