[Marseille fait genre] Lise Massal, chanter la force des femmes
Dans cette chronique, Margaux Mazellier donne la parole aux féministes marseillaises. À travers des portraits intimes de militantes, activistes et citoyennes, elle explore la diversité des combats pour l’égalité à Marseille. Cette semaine, rencontre avec Lise Massal, fondatrice et cheffe de chœur de Tutte Quante, une chorale non mixte qui interprète des chants populaires écrits par et pour des femmes du monde entier.
Lise Massal est la fondatrice et cheffe de chœur de Tutte Quante. Cette chorale non mixte interprète des chants populaires écrits par et pour des femmes du monde entier. Des chants de révolte invisibilisés que Lise Massal s’applique à répertorier depuis plusieurs années.
Une rencontre décisive
Lise Massal est d’origine méditerranéenne, mais grandit dans le centre de la France. Elle chante depuis qu’elle est toute petite : “Je dis souvent que j’ai chanté au berceau. Pour moi, le chant, c’est comme une langue maternelle.” Enfant, adolescente, puis jeune adulte, elle intègre divers groupes de chant et chorales. Au fil des années, elle perd ce lien impérieux au chant et le met de côté — elle continue tout de même de chanter pour ses amis ou sous la douche, précise-t-elle.
Jusqu’à ce qu’elle arrive à Marseille en 2005 et qu’elle découvre la Maison du chant tenue par Odile Lecour. Elle parle alors de coup de foudre : “Ici, le chant redevenait un espace de partage, de lien et de communication.” Là, elle intègre de nouveau une chorale et découvre le répertoire des chants traditionnels et populaires : “Ce sont des chants qui ne sont pas créés par des professionnels de la musique, mais qui émanent du peuple. Ce sont souvent des chants de travail ou de révolte. Ce qui m’a plu, c’est qu’ils ne sont pas du tout élitistes. Ils sont très liés à des moments de vie et à des émotions personnelles.”
À la même période, elle tombe gravement malade : “Quand je me sors enfin du cancer, je retourne tout de suite dans la vie. Je suis assez résiliente. Mais si, dans ma tête, je vais de l’avant, le traumatisme est toujours là. Au fond de mon ventre, c’est comme s’il y avait tout le temps une grosse pierre.” Elle se rend compte qu’en chantant, ce poids s’allège. La Maison du chant devient un refuge. Elle se met à chanter tout le temps et décide alors de devenir chanteuse : “Après ce que j’avais vécu, le chant est devenu le seul chemin de résilience possible.”
Les raisons d’un engagement
Son coup de foudre pour les chants populaires est toujours là, mais depuis le début, quelque chose la dérange : “Les sonorités, la puissance formelle de ces chants me parlent énormément, mais il s’agit presque toujours d’histoires d’hommes, sur des hommes, avec des points de vue et des émotions d’hommes.” Très vite, persuadée qu’il existe forcément des femmes ayant chanté des histoires de femmes, elle entreprend un long et laborieux travail de recherche : “Ces chants sont invisibilisés parce que, comme ils relèvent de la transmission orale, ils ne sont pas gravés dans des partitions ou des livres. Comme les femmes étaient peu connues dans le domaine du chant, hormis dans le répertoire des berceuses, ce sont des chants qui ont peu à peu disparu.”
Dans la tradition italienne, il existe tout de même de grandes figures de collectage. C’est-à-dire celles qui vont interroger des grands-mères ou des travailleuses elles-mêmes pour archiver ces chants : “La plus connue publiquement, c’est Giovanna Marini, une chanteuse italienne.” Grâce à ces passeuses de mémoire, elle découvre les chants de travail italiens et plus particulièrement les chants des mondine : “C’est une révélation ! Ce sont des chants d’ouvrières agricoles saisonnières qui migraient vers le nord pour repiquer le riz dans les rizières. Le travail était très difficile, alors elles ont commencé à chanter en groupe, avant de s’organiser plus politiquement en rejoignant les ligues socialistes. Mais, au départ, leur premier mouvement de protestation et de fédération était de chanter ensemble.”
“Je suis la mondine, je suis l’exploitée, je suis la prolétaire qui n’a jamais tremblé / ils m’ont tuée, enchaînée, prison et violence, rien ne m’a arrêtée”
Son la mondina son la sfruttata.
Si 40 à 50 % du répertoire est composé de chants italiens, notamment de chants de travailleuses, Lise Massal y a également intégré d’autres styles musicaux. Elle prend l’exemple de Pan pentito (Le pain du regret) : “C’est une berceuse italienne un peu dark. C’est ce qu’on appelle des chants de défoulement. Certaines femmes, comme celles qui n’avaient accès qu’à ce répertoire-là et qui ne chantaient qu’aux enfants, murmuraient cette chanson dans laquelle elles racontaient tous leurs déboires, leur vie maritale et ce qu’elles subissaient.” Les chants peuvent aussi être des chants de transe, comme du côté bulgare : “Ici, les paroles ne se présentent pas aussi explicitement comme des chants de femmes. Toutefois, on sait qu’elles étaient chantées entre groupes de femmes, dans un moment de partage et de rassemblement.”
Un point de bascule
En 2021, pour faire vivre ce répertoire de chants de femmes, qui continue de s’étoffer au fil de ses recherches, Lise décide de créer Tutte Quante, un chœur de femmes. Très vite, les demandes se multiplient et elle est obligée de créer plusieurs groupes. Elle a aujourd’hui, en tout, 90 élèves. Elle explique ce succès ainsi : “Avec #MeToo et la libération de la parole, de nombreuses femmes ont ressenti en elles la possibilité de porter une pensée féministe et l’envie de cultiver des moments entre femmes.”
Elle leur transmet donc ce répertoire, mais aussi une autre manière de chanter : “Souvent, on demande aux femmes de chanter de façon assez jolie, douce, discrète, en voix de tête. Moi, ce que je leur transmets, c’est la façon de chanter des chants populaires : une voix de poitrine, très forte et timbrée, avec beaucoup d’accents, parfois même de la rugosité. Quelque chose de beaucoup plus organique et puissant.” Elle ajoute : “De la même manière que ces chants sont invisibilisés, il y a une forme d’expression dans le chant qui est enterrée chez la plupart des femmes. La redécouvrir peut parfois prendre beaucoup de temps.”
Accéder, par le chant, à une forme de libération, oser prendre sa place, faire entendre sa voix et s’exprimer librement transforme profondément ces femmes, selon elle. Certaines de celles qu’elle accompagne racontent que leur participation à cette chorale a complètement changé leur rapport aux autres, mais aussi leur place au sein du foyer, leur manière d’être au travail et, plus largement, leur rapport à la vie. “C’est ma manière de participer à la lutte féministe”, conclut-elle.
Commentaires
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Très beau travail de ce groupe de femmes mené par une cheffe de chœur enthousiasmante : ne le ratez pas s’il se produit dans les parages, comme au Mucem récemment pour l’expo Bonnes mères.
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Très intéressante, cette démarche de réappropriation de la voix féminine !
Je la rapprocherais de celle des chanteuses de Gospel américaines, avec des variantes bien sûr.
Ça me donne même envie d’explorer ma propre voix, même si elle est masculine !
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