Khadidja Sahraoui-Chapuis : « Le trafic de cité est une économie de la débrouille »
Loin des postures martiales ou de la diabolisation fait-diversière qui accompagnent le trafic de drogue à Marseille, la sociologue Khadidja Sahraoui-Chapuis a mené une enquête de terrain, au plus près des acteurs du deal de cité. Son ouvrage Les Prolétaires du bizness analyse les trajectoires et démonte le système économique pour mieux rétablir ces destins dans leur humanité.
Le "coffee", autre nom du point de deal, ici au Mail dans le 14e arrondissement. (Photo : CMB)
Capuche sur la tête, visage masqué, habits noirs et silhouette tendue, presque aux aguets. La figure du guetteur est devenue emblématique du trafic de drogue et de son emprise sur de larges pans du territoire marseillais. Depuis des années, les ouvrages se multiplient pour tenter de comprendre ce phénomène. Nous-mêmes à Marsactu, avons entrepris notre série L'Emprise avec cette ambition. Aucun ne va aussi loin que Les Prolétaires du bizness, l'ouvrage de la sociologue Khadidja Sahraoui-Chapuis (éditions La Découverte). Professionnelle reconnue de la réduction des risques, la directrice de Réseau 13 est aussi une sociologue aguerrie. La thèse qu'elle a consacrée à ceux qu'on appelle "les petites mains" du trafic était connue du cercle étroit de ses pairs. L'ouvrage publié ces jours-ci permet de comprendre la profondeur du travail mené sur le terrain.
Sans jugement, elle est allée à la rencontre de ces hommes — et de ces quelques femmes — dans ces cités aux noms champêtres qui parsèment le secteur Nord de Marseille. Ils se sont confiés avec leurs mots, souvent pudiques, parfois crus, pour décrire leur ordinaire du trafic. Ces récits de vie permettent de comprendre les trajectoires et les nombreuses blessures et humiliations, à l'école ou dans la famille, qui amènent une minorité de ces enfants des cités à aller au "charbon".
Le terme n'est pas anodin, tant le "travail" fourni par ces prolétaires s'apparente au monde du travail capitaliste avec son organisation tayloriste, sa gestion des ressources humaines, son marketing et ses promos. Pour faire gagner de l'argent aux "gérants" et aux "patrons", Rustine, Marlboro, Snoopy ou Moustique doivent connaître la fatigue, la peur, la violence, la prison et, parfois, la mort. Heureusement, ils en sortent et retrouvent un quotidien, certes moins violent, mais parfois tout aussi dur.
Ton livre Les Prolétaires du bizness est construit sur de nombreux entretiens avec des protagonistes du réseau. Ils sont systématiquement anonymisés avec des surnoms. C'est aussi le cas des noms de cité. Pourquoi ce choix ?
Deux questions se posaient à moi d'un point de vue méthodologique. L'anonymisation des témoins allait de soi. Cela permet de ne pas racialiser les personnes. Nommer quelqu'un Frite ou Snoopy n'évoque pas une origine. Être issus de l'immigration post-coloniale a une influence sur leur trajectoire. Et d'ailleurs, dans les entretiens, ils disent les choses. Ils disent "nous" pour se définir comme appartenant à un groupe. Mais dans tout ce panel de prolétaires, de travailleurs pauvres, j'ai préféré que le lecteur . . .
Vous voulez lire la suite ?
vous voulez lire la suite ?
Enfin une analyse loin de la démagogie, du sensationnel,de la malhonnêteté intellectuelle ,habituels. Humanité, bienveillance , intelligence et inscription dans la réalité des territoires, font la différence!
Se connecter pour écrire un commentaire.
Très intéressant ! On va lire ça !
Se connecter pour écrire un commentaire.
Très intéressant en effet. On voit arriver une littérature riche et éclairée sur ces sujets : l’Emprise de Marsactu, les trois « monstres » de Philippe Pujol, et maintenant le Bizness de Khadidja Sahraoui-Chapuis.
ça devrait bien déclencher des lignes d’action fertiles dans les politiques publiques …
Se connecter pour écrire un commentaire.
» On entend de moins de moins dire que le trafic permet de s’enrichir » .. ok mais alors ces points de deal qui rapportent des dizaines voire des centaines de milliers, de millions d’euros., vrai ou faux qu’en est-il ? Les boss à Dubaï ou ailleurs, le blanchiment, les grosses voitures … il y a comme une » lutte des classes » dans ce qui est décrit s’il y a des » prolétaires » il y a des » exploiteurs » ceux qui » profitent » , et puis il y a aussi ceux qui consomment la « clientéle « et ceux là alors on en fait quoi, comment rompre cet infernal » bizness » globalisé, mondialisé, cela même est-il possible ?
Se connecter pour écrire un commentaire.
J’achète !! Au sens propre, je vais l’acheter… le lire j’espère… étant atteint du « syndrome » qui porte un nom au Japon qui consiste à acheter des livres mais à ne pas les lire !! Je ne dois pas être le seul ! Au sens figuré, j’achète ces initiatives. Merci Mme et merci Marsactu.
Se connecter pour écrire un commentaire.