47 jours de grève à la SNCM, tout ça pour ça ?

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Pierre Boucaud
24 Mar 2011 25

«  en conséquence le préavis en cours à effet du 1 février est levé ce jour« 

C’est signé Frédéric Alpozzo au nom du syndicat CGT des marins de Marseille et de Patrick Panzani du SAMM corse (syndicat autonome de la marine marchande), juste en dessous de la signature Marc Dufour, le directeur général de la SNCM. C’est par cette séance d’autographes, en bas d’un simple document de deux pages intitulé « protocole de fin de conflit », que le 18 mars dernier, s’est terminé le plus long conflit social de l’histoire de l’armateur du boulevard des Dames, après 47 jours de grève.

Quelques heures avant, les marins CGT, réunis en assemblée générale à bord du « Paglia Orba », avaient voté la reprise du travail. En bas du protocole d’accord, la signature du leader CGTiste est ramassée, presque timide. Celle de Dufour est beaucoup plus imposante, sûre d’elle, victorieuse. Tout un symbole. Car derrière les communiqués de presse fanfarons de la CGT « on a fait plier l’état et Véolia » et ceux, magnanimes, de l’armateur « il nous faut maintenant tourner la page« , la CGT est en réalité sortie fanny de cet interminable conflit. Le Paglia Orba a accouché d’une souris. Et cette berezina n’est une bonne nouvelle pour personne. Ni pour la SNCM, ni pour les marinsni pour Marseille. Chronique d’un échec annoncé :

Le jour où le Liamone a fait déborder le port de Nice….

On s’en souvient, la grève a démarré quand le président du conseil général des Alpes-Maritimes et à ce titre en charge du port de Nice Eric Ciotti, également premier porte flingue du maire Estrosi, a décidé de limiter les traversées entre Nice et la Corse durant la saison estivale. C’est vrai qu’année après année, les ferries étaient de plus en plus nombreux et de plus en plus gros à entrer et à sortir dans ce port de centre-ville. Pendant la pleine saison, les riverains avaient parfois l’impression d’être plutôt dans la couchette d’un de ces navires que dans leur lit. Et pour Ciotti et Estrosi, y’a pas photo, 300 électeurs pèsent plus que 30 000 touristes qui votent ailleurs. On ferme les frontières.

Du coup Marc Dufour, le nouveau directeur général de la SNCM n’a pas beaucoup insisté quand il a vu que cette nouvelle réglementation lui permettrait de faire quelques économies sur une de ses lignes les moins rentables en désarmant un ferry entre Nice et la Corse, le Liamone, faisant passer la flotte de l’armateur marseillais de 10 à 9 navires. Casus belli pour la Confédération générale des travailleurs. Comme Marsactu vous l’a déja raconté, il s’agissait en réalité d’un faux prétexte, car les marins savaient très bien que cette liaison était de toute façon à terme condamnée. Trop coûteuse, pas du tout écolo avec les NGV (navires à grande vitesse) – sortes de Concorde des mers – et leur prodigieuse consommation de fioul, et que jamais Estrosi et Ciotti ne reviendraient sur leur décision.

Mais malgré tout, comme le Liamone, ce fleuve corse qui peut tout à coup devenir furieux et créer des crues terribles, cette vraie/fausse histoire niçoise à été le point départ d’un conflit que personne à la SNCM n’aurait imaginé aussi long et si difficile. Cette intenable revendication de départ, conserver une flotte de 10 navires, sera à peine évoquée dans la négo finale. La SNCM assurant simplement que la suppression de ce 10e navire n’entrainera aucun licenciement, et que les lignes niçoises seront compensées par de nouvelles à Marseille. Mais sans dixième bateau.

On ne donne pas à boire aux ânes qui n’ont plus soifs

Si la direction de la SNCM n’a rien lâché, c’est aussi que ses deux actionnaires principaux, Veolia et l’Etat, se désintéressent aujourd’hui totalement du sujet. Veolia n’a en réalité jamais vraiment voulu de cette encombrante filiale. La multinationale française était montée il y a 5 ans dans cette galère uniquement sous la pression d’un oukaze villepinien, alors premier ministre de Chirac, parce que la privatisation de l’armateur public était en train de tourner totalement au fiasco. C’est William Butler, un financier de haut vol, spécialiste de la reprise de canards boiteux, de la même promo « Voltaire » à l’Ena que DDV, qui avait le premier flairé la bonne affaire et avait récupéré à prix groupon la compagnie maritime au bord du dépôt de bilan. Win-win : l’Etat se débarrassait de son boulet et Butler faisait le deal du jour, en se disant qu’il arriverait bien à refourguer la SNCM un jour ou l’autre en l’ayant un peu restructuré au passage.

Wall Street et Proglio

Mais c’était sans compter sur le prédécesseur d’Alpozzo, Jean-Paul Israël, la terreur des patrons de la SNCM. Forcément, Walter Butler, avec un nom pareil (son père est d’origine américaine mais lui est tout ce qu’il y a de plus français) et son CV, il faisait plus penser à Michael Douglas dans Wall Street qu’au patron d’une entreprise publique, comme ces haut fonctionnaires qu’Israël a vu défiler pendant des années boulevard des Dames. Pour souhaiter la bienvenue au pote de Villepin, la CGT et le terrible STC (syndicat des travailleurs corses) avait donc sorti les Zodiac, les fumigènes, et déclenché une méga-grève à l’automne 2005, réussissant à faire couler au fond du Vieux-Port le bel accord Villepin/Butler.

Le chiraquien Henri Proglio, à l’époque encore patron de Véolia, et malgré les réserves de son conseil d’administration, avait dû venir en trainant les Weston sauver Marseille et la SNCM, sur ordre présidentiel. Ce qui a permis, au passage à Butler Capital de faire une belle culbute quand il a revendu ses actions à Veolia, obligé de lui racheter pour prendre le contrôle total de la compagnie. Israël avait raison : Wall Street n’était pas vraiment si loin. Grâce à la légendaire bonne entente qui lie Proglio à la CGT, un accord fut vite trouvé entre Jean-Paul et Henri, Veolia récupérant la majorité du capital, l’Etat en conservant 25%, et les salariés eurent droit à 9%. Personnel, comme on dit au casino. Un plan social discret fut mis en place dans la foulée et la nave va.

Mais cette belle petite histoire, c’était en 2006, il y a donc un siècle. Depuis beaucoup d’eau a coulé dans le Liamone. Sarko a pris la place de Chirac, Villepin a failli se retrouver accroché à un croc de boucher, et Proglio après être devenu sarkozyste, a quitté Véolia pour EDF. Aujourd’hui les nouveaux actionnaires, ils n’en ont donc pas grand chose à faire de la Société nationale Corse Méditerranée. Et on reste poli. Avec en plus Thierry Mariani comme secrétaire d’Etat aux Transports, on ne vous fait pas un dessin.

Pourissement

Et ça a été la deuxième grave erreur tactique de Alpozzo. Il a fait une grève à l’ancienne, comme au bon vieux temps. Résultat, Veolia et l’Etat, n’avaient rien à perdre , à ce que le conflit pourisse. Et au contraire tout à y gagner. Les quelques millions d’euros perdus dans le conflit ne se verront à peine dans la ligne du bas des comptes de son actionnaire majoritaire. Ca leur coûterait presque moins cher de laisser les bateaux à quai que de les faire naviguer, surtout pendant la basse saison. Dufour le nouveau patron passe pour un dur, et Mariani aussi. Ca tombe bien ils aiment ça.

Ils ont donc attendu tranquillement que Alpozzo et ces hommes fatiguent, aidés par un Hugues Parant, le nouveau préfet de la région Paca, qui se fit une joie d’envoyer ses CRS distribuer quelques bourre-pifs quand la CGT essaya de bloquer les passes du port de commerce. Ce jour-là, 14 marins furent arrêtés. Dans le protocole d’accord, la CGT a obtenu qu’ils n’aient pas de sanction disciplinaire. Veolia a signé, pas l’Etat. Ce sera à la justice de décider. Et il n’est pas certain qu’elle ait envie cette fois de passer l’éponge.

L’affaire Corse

L’autre difficulté pour Alpozzo a été de devoir faire face à l’union sacrée de nombreuses organisations patronales, politiques, syndicales, relayées par les médias insulaires. Déjà la Corse, via son assemblée territoriale (sorte de super conseil régional), est le premier client de la compagnie marseillaise. Chaque année l’Etat verse à la Corse, 180 millions d’euros, une « dotation transport » qui doit servir à ce que les Corses ne soient pas pénalisés par le coût des produits importés du continent, en subventionnant une grande partie des surcoûts liés au transport. La très grande majorité de cette somme est destinée au maritime, et la plus grande part va à la SNCM, sous forme d’une délégation de service public (DSP).

Mais peu à peu ce système s’est enrayé. A côté de la DSP, l’office des transports – qui gère pour l’assemblée territoriale cette enveloppe – a commencé à verser d’autres aides publiques importantes (35 millions l’an dernier) sous forme « d’aide sociale ». En gros, on verse une subvention publique par passager transporté, qu’il soit résident corse ou pas. La SNCM en profite un peu, mais surtout son concurrent, la Corsica Ferries.

Dans le brouillard

Et là on commence à marcher sur la tête. Car la Corsica navigue sous pavillon italien de deuxième catégorie, ce qui lui permet d’embaucher des marins non-français, à des coûts salariaux et sociaux largement inférieurs à l’armateur marseillais. D’autre part, Corsica fait partir la grande majorité de ses bateaux jaunes de Toulon, où la aussi les coûts de manutention portuaire sont de 30 % moins élevés que ceux du port de Marseille. Résultat, en quelques années, cette compagnie est devenue leader sur la Corse, avec plus d’un million de passagers transportés et à mis la SNCM au bord du gouffre.

Pourquoi pas, c’est sain la concurrence. Mais un peu comme dans l’aérien avec Ryanair, à condition qu’elle soit loyale. Car dans ce cas de figure, Corsica bénéficie de subventions publiques, sans aucune transparence. L’office des transports corse attend toujours les comptes de l’entreprise pour savoir où son actionnariat est basé – en France, en Italie, en Suisse ? – et vérifier qu’elle répond bien à toutes les exigences liées au fait de recevoir de l’argent du contribuable français. Pour l’instant c’est le grand brouillard. On navigue à la corne de brume.

Réforme des aides

Ce combat, Alpozzo l’a aussi mis sur la table de la négo. Et c’est tant mieux. Mais un peu tard. En restant intransigeant sur cette affaire de dixième bateau niçois, son discours sur cette concurrence déloyale est resté dans les cales. Là-aussi dans le protocole de sortie de crise, l’Etat a donné quelques assurances sur le fait qu’il verrait ce qu’il peut faire sur ce sujet. Mais Thierry Mariani préfère défendre les taxis avignonnais que les marins marseillais. C’est plus facile et électoralement ça paye plus.

La Corsica peut dormir tranquille. Plus gênant pour la SNCM : la nouvelle majorité de gauche de l’assemblée territoriale, qui a sorti l’an dernier l’UMP, a décidé de prendre la vaca par les cornes, et de réformer ces aides publiques, et notamment la DSP. Le plan c’est de ne plus financer les « passagers », donc de supprimer « l’aide sociale ». Bonne nouvelle pour la SNCM. Mais aussi de ne plus financer via la DSP que les cargos mixtes fret et passagers. Et ça c’est un véritable tomahawk tiré vers l’armateur marseillais. C’est tout bénéf pour l’autre armateur marseillais, la très discréte Méridionale, qui appartient au tout aussi discret groupe de transport STEF/TFE. Le seul qui réussit avec ses trois cargos mixtes, a toucher également une part du gateau de la DSP, où il est associé avec la SNCM, et lui à gagner de l’argent.

Tous contre Marseille

Ce modèle de cargo mixte, avec le fret sponsorisé et les passagers en plus, est un des plus rentables. Mais pour la SNCM actuelle, qui ne possède que quatre navires de ce type, cela voudrait dire le désarmement d’au moins deux ferries, avec les économies de personnel qui vont avec. Et banco pour la Corsica qui pourrait récupérer tout le trafic passager. Mais même si le président de l’assemblée territoriale, Daniel Bucchini, appartient au Front  de Gauche et est plutôt proche idéologiquement de la CGT Marins, il n’a pas vraiment le pouvoir et c’est le radical Paul Giacobbi le vrai patron de l’institution en tant que président de l’exécutif corse. Et lui comme les autres composantes de l’assemblée territoriale, les socialistes, l’UMP, les natios, c’est TCM : Tous Contre Marseille, et ses marins CGTistes.

Ils ne sont pas tous d’accord sur ce qu’ils veulent faire : les natios une compagnie régionale avec le soutien du STC – qui ne s’est pas vraiment montré solidaire de la CGT marseillaise pendant le conflit, c’est le moins qu’on puisse écrire – l’UMP tout libéraliser, le PS et les radicaux réformer la DSP. Mais ils sont tous d’accord en revanche, pour diminuer le versement de la DSP, d’au moins 40 millions d’euros, et tout ça principalement sur le dos de la SNCM. De toute façon ils n’auront pas le choix : l’Etat leur a bien signifié qu’il ne leur versera pas un euro supplémentaire pour la dotation transport, et la DSP coûte de plus en plus cher à la Corse, notamment avec l’augmentation des prix du carburant, dont une grande partie est à sa charge.

L’Office des transports corse a donc profité de la grève des marins marseillais pour sortir du macchia, par la voix de son nouveau président, le radical Paul-Marie Bartoli, dans une terrible interview donnée en pleine grève à France 3 Corse. Il y explique tout le mal qu’il pense de la SNCM « qui n’aura pas un sou pendant la période de grève« , qu’il faut dans la nouvelle DSP ne financer que des cargos mixtes, et que si à cause de cette réforme, des emplois devaient être touchés, ça ne pourrait être que des emplois marseillais et non corses. Allant même jusqu’à expliquer que c’est lui qui avait demandé au préfet de la région Paca de faire donner les CRS afin de faire stopper la grève.

Et ils sont où ? Et ils sont où ? Et ils sont où, les Marseillais ?

Et bien évidemment cette incroyable charge a été reçue à Marseille dans l’indifférence générale. Gaudin et son premier adjoint Roland Blum, pas un mot. C’est vrai que c’est plus facile de dénoncer dans les médias  » la CGT, cancer du port » que de s’occuper des dossiers. Lors du dernier conseil de surveillance du Port, aucun représentant de la mairie de Marseille n’était là. Ni Gaudin, ni Blum. On est d’accord ce n’est pas une réunion de CIQ à Mazargues non plus. Guérini ? Pas une lettre, pas un coup de téléphone . Sans doute un peu gêné pour s’exprimer sur le sujet à cause de sa bien discrete casquette d’administrateur de la Socoma, une société de manutention portuaire dont un des plus gros clients est … la SNCM. Et un conflit d’intérêt de plus ?

La Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseile Provence. Rien non plus. Ils préferent inaugurer des expositions sur la publicité sur les messageries maritimes. Peut-être que là-aussi la double casquette vice-président de la CCI en charge des transports et numéro 2 de la Méridionale de Marc Reverchon le met dans l’embarras pour évoquer la SNCM. Nous avons essayé de le joindre à deux reprises sur son mobile. En vain. Seule la région Paca se bouge un peu. Vauzelle, sous la pression de son vice-président Front de Gauche Coppola, ayant annoncé qu’il allait déposer un projet de loi pour interdire le dumping social de Corsica. On verra.

Coincé entre le jusqu’au boutisme de la CGT et l’indifférence des décideurs marseillais sur l’avenir de leur port, les jours de la SNCM s’annoncent plutôt sombres. Et c’est 1800 emplois qui sont en jeu, dont 1000 à Marseille. Pendant ce temps, la Corse se bouge, essaie de monter une compagnie régionale, réforme sa DSP, et Corsica continue à remplir ses bateaux. Et après 47 jours de grève la CGT, à côté de quelques augmentations pour une poignée de marins, aura arraché de l’Etat et de Véolia une vague promesse de rester au capital de l’entreprise « jusqu’à la prochaine DSP pour l’état », c’est à dire au plus tard en 2013, et pour Véolia « si les conditions économiques le permettent ». Ca ne mange pas de pain. Tout ça pour ça ?

 

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