Violences contre SOS Méditerranée : à la barre, Génération identitaire vante une “réussite”

Reportage
le 12 Oct 2022
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Depuis lundi, le tribunal correctionnel de Marseille juge 23 militants de l’ancien groupuscule Génération identitaire pour “violences en réunion” contre des salariés de SOS Méditerranée. Confrontés à leurs victimes, les mis en cause nient la violence de leur “action politique”.

Sept anciens membres de Génération Identitaire entourés de leurs deux avocats, Me Pierre-Vincent Lambert et Me Philippe Payan. (Photo CM)
Sept anciens membres de Génération Identitaire entourés de leurs deux avocats, Me Pierre-Vincent Lambert et Me Philippe Payan. (Photo CM)

Sept anciens membres de Génération Identitaire entourés de leurs deux avocats, Me Pierre-Vincent Lambert et Me Philippe Payan. (Photo CM)

36 000 vies. Depuis sa création au printemps 2015, SOS Méditerranée a participé au sauvetage en mer de 36 000 hommes, femmes, enfants, bébés. Entendus cette semaine par le tribunal correctionnel de Marseille, les salariés de l’ONG présents lors de l’invasion de leur siège marseillais par des militants d’extrême-droite ont tous témoigné de leur “incompréhension”. Le 5 octobre 2018, 23 membres de Génération identitaire, groupuscule aujourd’hui dissout, s’étaient violemment introduits dans les bureaux marseillais de SOS Méditerranée pour déployer une banderole accusant l’ONG d’être “complice de trafic d’êtres humains”.

Ils sont aujourd’hui poursuivis pour “violences en réunion” et “groupement formé en vue de la préparation de violences”, délits passibles de 5 ans de prison. “J’ai travaillé au Liban pendant la guerre contre Israël, j’ai travaillé à Gaza, j’ai travaillé en Sierra Leone… J’ai déjà fait face à des situations très critiques. Mais je n’avais jamais eu l’impression d’être ciblée en tant qu’humanitaire”, s’émeut Sophie Beau, cofondatrice de SOS Méditerranée à la barre ce lundi.

Quatre ans après les faits, Sophie Beau s’interroge encore : “Comment, au nom d’opinions soit disant politiques, on peut être aussi violent et traumatiser les gens ?” Ce jour-là, cette humanitaire très expérimentée a cru à une attaque terroriste”. Ce qualificatif très violent est repris par les six victimes entendues depuis lundi par le tribunal. Ghislaine, six ans d’expérience humanitaire au Congo, “habituée à négocier avec des groupes armés”, reste encore “sidérée” par “l’opération commando” menée Génération Identitaire ce jour-là. Selon un avocat voisin des locaux et entendu comme témoin, “penser à une attaque terroriste n’était pas incongru. Dans le cas contraire, il n’y aurait pas eu autant de camions de police dehors. La situation a été très prise très au sérieux par les autorités.”

SOS Méditerranée en “protection renforcée”

François Thomas, marin et actuel président de SOS Méditerranée, revient lundi sur le “préjudice” porté par Génération identitaire à son association. “Évidemment, c’est totalement faux de nous accuser d’être complices des passeurs. Notre action s’inscrit dans le droit maritime, un droit très encadré sur la question des personnes en danger en mer. Il n’y a aucune ambiguïté. C’est un devoir légal et un devoir moral.”

Si le tribunal correctionnel de Marseille se concentre sur l’opération marseillaise du 5 octobre 2018, les autres coups médiatiques de Génération identitaire s’invitent dans les débats. On retrouve inlassablement les mêmes méthodes et ponctuellement les mêmes individus. Plusieurs prévenus dans le dossier marseillais sont déjà condamnés pour leur intrusion au siège du Parti socialiste en 2013 ou à la CAF de Bobigny en 2019. D’autres s’étaient aussi adonnés à des opérations antimigrants dans les Alpes.

Et le 9 février 2020, SOS Méditerranée est de nouveau ciblée par l’organisation d’extrême-droite : plusieurs militants viennent perturber un rendez-vous festif à l’antenne de Lyon. François Thomas était présent ce jour-là. “Je les ai entendus entrer en criant : ‘assassins’. J’ai été marin toute ma vie. Jamais je n’aurais cru être traité un jour d’assassin.” Depuis “l’attaque” au siège de Marseille, SOS Méditerranée a dû déménager, s’équiper en alarmes, protéger ses réseaux sociaux, embaucher un référent sécurité… Et surtout, abandonner “un fonctionnement ouvert au monde et aux bénévoles”, incompatible avec la nouvelle “politique de protection renforcée”. Jusqu’à la “paranoïa”.

Sabine, salariée, a subi les intrusions de Marseille et de Lyon. Elle est entendue comme partie civile. “Ce que je veux faire comprendre, c’est que ces attaques ont engendré un sentiment d’hypervigilance permanent. C’est ça, la conséquence de ces violences. Malgré la fierté et l’honneur que j’ai de travailler pour SOS Méditerranée, je n’ose plus dire mon métier aux gens que je rencontre parce que j’ai peur. Je ne sais pas dans quel camp est la personne en face de moi.”

Une volonté de résumer l’histoire à “des divergences politiques”

Si tous les prévenus se sont accordés pour dire qu’il était bien question de “camp” et de “divergences politiques”, aucun n’a reconnu, pour le moment, qu’il était aussi question de violence. Flora Salacroup, 22 ans, est la première prévenue a être auditionnée. Elle se définit comme “une femme de droite conservatrice”. Le jour des faits, elle s’était faite passer pour une future bénévole auprès d’une salariée. Une fois la porte ouverte, ses 21 camarades s’y étaient engouffrés derrière elle.

Vous pensez que c’est normal d’agresser des ambulances ?

Sébastien Mabile, avocat de SOS Méditerranée

“Cette salariée dit qu’elle a été ceinturée, projetée, saisie par le bras, qu’elle a crié… Que pouvez-vous nous dire ?” interroge la présidente Cécile Pendaries. Réponse de la jeune femme : “Je n’ai pas vu quelqu’un être ceinturé. C’est moi qui aurais fait ça ?” La magistrate demande alors l’intérêt qu’auraient les victimes à faire de fausses déclarations. Des intérêts, la mise en cause en voit “deux : pour avoir une meilleure réparation alors qu’en réalité, il n’y a eu aucun dommage, et pour peser dans le champ politique puisque nous sommes le camp d’en face.”

Étudiant à l’époque, Robin Sonnendrucker, 23 ans, assure être arrivé à Marseille le jour des faits. “Je reconnais que l’opération était impressionnante, mais de là à nous inculper sur la violence… Je ne comprends pas”, déclare-t-il. Le jeune homme explique vouloir devenir sapeur-pompier. Sébastien Mabile, l’avocat de SOS Méditerranée, tente de le confronter sur sa vocation : “Il arrive que les pompiers soient attaqués par des individus sur des interventions. Vous pensez que c’est normal, d’agresser des ambulances ? Vous ne pensez pas que SOS Méditerranée, c’est l’ambulance de la Méditerranée ?” Le prévenu répond : “Nous n’avons attaqué personne ce jour-là. Pour le reste, je pense que c’est une question politique.”

Militants novices ou chevronnés

Le procès de Génération identitaire rassemble des militants chevronnés et des novices, à l’image de Flora, Robin et Liselotte. Originaire du Vaucluse, Liselotte Dungelhoeff venait d’avoir 18 ans. “Sympathisante” de Génération Identitaire depuis son adolescence, elle n’avait jamais pris part à une action, se contentait alors d’échanger autour de ses “idées” lors “d’apéros” à Aix, ville où elle étudiait le droit. Dans ce groupe local, elle fait la connaissance, entre autres, de Jérémie Piano. Militant d’extrême droite expérimenté, plusieurs fois condamné, il a été candidat derrière Éric Zemmour aux dernières élections législatives.

Je le referais. Pour moi, il n’y a pas eu de violences. Donc je ne vois pas le problème.

Liselotte Dungelhoeff, prévenue membre de Génération identitaire

Liselotte insiste sur son engagement “personnel”. Comme d’autres camarades, elle promet être arrivée à Marseille en bus seule “quelques minutes” avant le début de l’action. Elle dit ne rien savoir de ce qui va suivre mais déjà ressentir de la fierté à rejoindre “un groupe” qu’elle considérait comme “responsable”, grâce auquel elle pourrait “enfin délivrer un message qui me tient à cœur”. À savoir : son “attachement à l’identité européenne, identité qui n’existe presque plus” selon elle. L’audience s’interrompt. Dans le public, le père de la jeune femme est en train d’enregistrer les débats. Après un musclé rappel à la loi, les débats reprennent. Et l’audition de cette jeune militante totalement hors des radars médiatiques s’éternise.

Interrogée par l’avocat de SOS Méditerranée, elle rétorque sur “un ton insolent”, estime la présidente de l’audience. Les hématomes constatés sur une salarié de SOS Méditerranée ? “Des bleus, tout le monde s’en fait, moi-même je me cogne à ma table basse tous les jours”, estime-t-elle. L’émotion et le choc des parties civiles ? “Je refuse de tomber dans le pathos alors que la question, c’est juste déterminer si on a été violents, et on ne l’a pas été.” Une magistrate demande : s’adonnerait-elle à la même action aujourd’hui, après avoir entendu le “traumatisme” des parties civiles ? Affirmatif : “Je le referais. Pour moi, il n’y a pas eu de violence. Donc je ne vois pas le problème.”

“Dans le droit, non, mais dans mon bon droit moral”

À l’inverse, d’autres militants plus initiés n’ont pas de mal à admettre “l’illégalité” du mode d’action de Génération Identitaire. Ancien candidat RN aux départementales en Normandie, aperçu à l’occupation du siège du Parti socialiste et dans les Alpes face aux migrants, Mathieu Balavoine, 32 ans, est un “ancien” du groupuscule. “Penser qu’on pourrait être des terroristes, c’est caduc. Nous n’avons jamais été violents et toute l’histoire de Génération identitaire le prouve.”

François De Cambiaire, autre avocat de SOS Méditerranée, lui demande : “Vous maintenez donc être dans votre bon droit ?” Réponse du militant : “Dans le droit non, mais dans mon bon droit moral, oui. Après, cela va forcément revêtir une certaine illégalité. Mais on ne se sentait pas violents, surtout qu’on visait une association qui est clairement engagée sur le terrain politique.” Il conclut : “Pour moi, cette opération est une réussite.”

La “réussite” est aussi au rendez-vous selon un autre pilier de la mouvance : le parisien Édouard Michaud, 25 ans et fiché S. Je considère que l’immigration massive est un danger mortel pour la France et qu’à ce titre, on peut mener des actions spectaculaires. Et illégales, mais dans une certaine mesure.” Le prévenu précise qu’il savait par exemple pouvoir être poursuivi pour “violation de domicile”. S’il assure ne pas connaître le détail de l’opération avant les faits, il explique se douter qu’il s’agissait de cibler SOS Méditerranée. “Mais à Marseille, cela aurait pu aussi être contre l’insécurité ou le trafic de drogue”, assène-t-il.

Des idées répandues “au-delà de la fachosphère”

Au deuxième jour de l’audience, seuls 7 prévenus, sur les 23 du dossiers, s’étaient déplacés. Le militant aixois Jérémie Piano ne s’est pas présenté pour l’heure. Tout comme l’ancienne porte-parole Thaïs d’Escufon, qui était pourtant au micro de Sud Radio ce midi pour parler du procès. Les dernières auditions doivent avoir lieu d’ici jeudi, avant le réquisitoire, attendu lundi prochain.

Au cours des débats, les parties civiles ont aussi dénoncé “l’acharnement administratif” subi par SOS Méditerranée depuis que “les idées de la fachosphère se sont répandues au-delà.” En témoignent, selon elles, les multiples recours contre leurs subventions intentés par des opposants politiques locaux. Pas plus tard que le 30 septembre dernier lors du conseil municipal à Marseille, le sénateur Reconquête ! Stéphane Ravier, proche de la mouvance identitaire, a exprimé la possibilité de saisir le tribunal administratif pour contester une subvention de 30 000 euros allouée à l’ONG. En 2021, c’est Lionel Royer-Perreaut, désormais député Renaissance, qui avait enclenché une procédure similaire.

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Commentaires

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  1. MarsKaa MarsKaa

    Ces individus font des déclarations conformes à leur ideologie. Ils se foutent du droit, de la Republique, des valeurs humaines universelles.
    Ce qui est inquiétant c’est que des personnes lambdas leur trouvent des raisons, des excuses, empruntent leur discours déconnectés des faits reels (“les ONG aident les passeurs” et “l’Europe est envahie”).

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  2. vékiya vékiya

    c’est ça, leur asso a été dissoute par darmanin car trop politique…

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  3. julijo julijo

    c’est désolant. on ne trouve rien comme idée pour leur décharge. ils sont généralement issu de milieux favorisés, sinon “normaux” qui n’ont pas connu de galère. et ils sont complètement tordus.
    vraiment désolant, comment les punir, de fortes amendes, des peines de prison, une déchéance de nationalité, supprimer leur citoyenneté ?…. existe-t-il des sanctions “politiques” applicables ?

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    • Tarama Tarama

      Peut-être que toute une partie des milieux favorisés est complètement tordue…

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    • sergent sergent

      enfin un tribunal politique

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    • leb leb

      Issus de milieux favorisés et extrêmement jeunes pour certains, subtil mélange de paranoïa et d’immaturité.

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  4. Manipulite Manipulite

    Quelqu’un a demandé à Lionel Royer-Perreaut, député macroniste s’il est fier d’avoir attaqué devant le tribunal la subvention à SOS Méditerranée ? En symbiose avec Stéphane Ravier du FN.

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  5. RML RML

    Une vraie ideologie: ne pas reconnaître la violence quand on est violent. L’ébénisterie de l autre quand il n est pas’de votre bord. . Ces jeunes gens sont des criminels en puissance

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  6. mrmiolito mrmiolito

    Et toujours, jusqu’à dimanche 16 octobre inclus, la très belle exposition de Banksy, gratuite mais au profit de SOS Méditerranée.
    Cité des Arts de la Rue, Métro 1 Gèze + bus 30, arrêt Cité des Arts de la Rue.
    a ne pas manquer !

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  7. Tarama Tarama

    La honte. La justice leur fera payer leur “insolence”.

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  8. Patafanari Patafanari

    Ils n’ont pas les codes.

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