Vidéo-protection : les 500 nouvelles caméras coûteront trois fois plus cher que prévu

Décryptage
Jean-Marc Manach
11 Avr 2018 13

Jeudi 12 avril, Marsactu organise au théâtre de l'oeuvre son deuxième débat, sur le thème de la vidéosurveillance. En préambule à cette soirée, le journaliste Jean-Marc Manach, spécialiste des questions d'internet, de surveillance et de vie privée, a passé au crible le nouveau marché des caméras de vidéo-surveillance. Surprise, son coût a triplé.

Les 500 nouvelles caméras de “vidéo-protection” devaient coûter de 12 à 15 millions d’euros. Le marché a finalement été attribué pour 46 millions d’euros, soit 220 % de plus qu’annoncé initialement ! À quoi il conviendra de rajouter le montant d’un second marché, qui n’a pas encore été attribué, mais qui est précisément censé “assurer ce déploiement (…) avec un objectif de maîtrise des coûts”, peut-on lire dans l’appel d’offres.

En octobre 2016, Caroline Pozmentier annonçait pour 2018 un plan de déploiement de 500 caméras de vidéo-protection supplémentaires à Marseille. Pour l’adjointe au maire en charge de la sécurité publique, il s’agissait de “poursuivre un processus entamé en 2009 avec l’arrivée des premiers appareils. Aujourd’hui, il y en a 1000 et elles sont très efficaces“. L’objectif, qualifié de “priorité” par les autorités, est d’autant plus ambitieux qu’il s’agit également d’équiper les cités et quartiers “sensibles” d’une cinquantaine de caméras, notamment pour lutter contre les trafics. Mais il faut dans le même temps prévenir tout risque de détérioration.

Discret rectificatif pour 59 % de plus

A l’époque, le coût global de ces 500 nouvelles caméras est estimé entre 12 et 15 millions d’euros (pris en charge à 50 % par l’État, et 30 % par la région), plus 4 millions d’euros annuels de frais de fonctionnement. Un appel d’offres, rendu public en décembre 2016 et visant tant la maintenance des caméras précédemment installées qu’au déploiement de ces 500 nouvelles caméras, estime de fait le marché à 14,4 millions d’euros. Mais un discret “rectificatif”, publié 14 jours plus tard, modifie la “valeur totale estimée” du marché pour la porter de 14,4 à 24,5 millions, soit 59 % de plus…

Contacté à ce sujet via son service presse, la Ville nous a alors expliqué avoir “ajusté le marché pour englober des coûts de maintenance des caméras existantes, et des nouvelles, plus la location des lignes de fibres optiques” servant à la relier au Centre de supervision urbain (CSU), où des fonctionnaires surveillent les vidéos issues desdites caméras et opèrent des recherches pour la justice sur les images enregistrées. Sauf que le résultat du marché, attribué le 30 août 2017, révèle qu’il a finalement été conclu pour la bagatelle de 46 millions d’euros (hors taxes), soit 220 % de plus qu’initialement prévu, et annoncé !

Quatre lots à 12 millions d’euros

Le marché, réparti en quatre lots avoisinant chacun les 12 millions d’euros a été attribué à deux groupements, composés de Snef Connect et d’Orange  pour les quartiers centraux (du 1er au 7e arrondissements), Est (du 11e au 13e) et Nord (du 14e au 16e), et des sociétés Santerne, Circet et Completel pour les quartiers Sud (du 8e au 10e).

Silence radio à la Ville

Le service de presse de la ville de Marseille, que nous avons contacté pour comprendre ce qui pouvait expliquer et justifier une telle augmentation, n’a pas été en mesure de nous apporter la moindre explication. Pas plus que de nous indiquer combien de caméras ont été déployées à ce jour. Ni de nous préciser le coût total du système de vidéoprotection depuis qu’il a été initié. Non plus que sur ce qu’il aurait rapporté en terme de “vidéoverbalisation”. Le sociologue Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de ces questions, estime en effet que la surveillance des infractions au code de la route constituent la principale utilité de ces caméras (voir, à ce titre, l’interview qu’il nous a accordée : « Tout cela n’est que de la communication qui vise à impressionner »).

Nous n’avons pas non plus obtenu de réponse de la part de la mairie à la question concernant le coût annuel du système. Pour Laurent Mucchielli, cela représente plus ou moins 7 millions d’euros (entre le CSU, ses personnels, la location des câbles à fibre optique et la maintenance). La seule question à laquelle nous avons obtenu des réponses porte sur les “éléments chiffrés du bilan de la vidéoprotection”.

De 2012 à 2017, le CSU aurait ainsi enregistré 697 “faits constatés en direct”. Il aurait opéré 19 913 “recherches effectuées”, traité 8216  “requêtes judiciaires” et permis 1401 “interpellations suite à signalement de faits”. Aucun système de contrôle n’ayant été mis en place par les ministères de l’Intérieur et de la Justice, il est impossible d’évaluer l’efficacité des caméras par ce biais. La Ville n’a pas plus été en mesure de nous préciser combien de ces personnes avaient effectivement été condamnées via ce système, nous renvoyant à la DDSP 13 “concernant le taux d’élucidation des crimes et délits”, et au procureur de la République pour ce qui est des “suites judiciaires données”.

A défaut de disposer de données susceptibles de justifier le fait de dépenser 46 millions d’euros supplémentaires dans la maintenance et l’extension du système de « vidéo-protection » de la ville de Marseille, l’appel d’offres peut apporter des éléments pour comprendre ce qui pouvait justifier le coût faramineux de ces 500 nouvelles caméras.

Les caméras, la pluie, les insectes et les vandales

La consultation des 78 pages du “Cahier des clauses techniques particulières” (CCTP) annexé à l’appel d’offres détaille les fonctionnalités et prestations escomptées. Elle révèle à ce titre que le déploiement de caméras est autrement plus complexe que ce à quoi l’on pourrait s’attendre de prime abord. Le marché de la “vidéo-protection” s’est en effet tellement développé que le catalogue de ce que les industriels proposent en la matière s’est donc aussi considérablement étoffé. Cette diversification des produits est peut-être une des raisons de l’explosion du prix du marché.

Les soumissionnaires devaient ainsi être en mesure de pouvoir fournir, non pas “des” caméras, mais différents types de caméras : à “dôme 360°, fixe, multi objectifs, nomade, tourelle ou LAPI“. Ce dernier dispositif de lecture automatique des plaques d’immatriculation est susceptible de pouvoir capturer, de 4 à 30 mètres de distance, les plaques d’immatriculation jusqu’à… “225 km/h avec un angle de 30° / véhicule“.

À quoi il convenait de rajouter des dispositifs permettant d’”éviter la pénétration d’insectes devant les objectifs” ou de “compensation automatique des vibrations de la caméra”, d’“étanchéité des liaisons câblées“, “d’anti-éblouissement et gestion des contre-jour”, de “diffusion audio bidirectionnelle”, ou encore d’un “essuie-glace en silicone” pour lutter contre les effets de la pluie, voire d’un “projecteur à Led infra-rouge” pour “permettre la surveillance de jour comme de nuit“.

Caméras factices

Le prestataire devait également fournir un système logiciel de “protection de la vie privée”, de sorte de disposer de 8 à 32 “masques dynamiques, variables et mobiles” par caméra, protégés par un code d’accès, “au travers d’une interface ergonomique”, afin d’interdire la surveillance des espaces privés situés dans le champ des caméras.

Plus étonnant, l’appel d’offres portait également sur un type de “caméra de type trou d’épingle (Pin all)“, du nom donné à celles qu’utilisent les espions, les forces de l’ordre (ou les personnes mal intentionnées) lorsqu’ils veulent pouvoir cacher ou camoufler l’existence même d’une caméra de vidéosurveillance… et alors même qu’il est pourtant interdit de déployer un dispositif de “vidéoprotection” sans en avertir les personnes qui s’en trouveraient dès lors surveillées ! Encore plus étonnant : l’appel d’offres réclamait aussi des… “caméras factices” (mais néanmoins susceptibles de pouvoir “supporter des rafales de vent de 150 km/h”) !

Une chose est d’installer des caméras, une autre de faire remonter les images jusqu’au CSU… ce qui, à en croire l’appel d’offres peut s’avérer complexe, à mesure que certaines personnes mal-intentionnées pourraient tenter, non seulement de détruire les caméras, mais également d’attenter aux dispositifs et systèmes associés.

Des « caméras intérieures » pour… sécuriser les caméras extérieures

Non content de devoir être protégées par un “caisson approprié avec toit pare soleil (et) chauffage thermostaté, ventilateur, dispositif antibuée, résistance IK10 anti vandales” [un indice de résistance aux chocs mécaniques -NDLR] doté d’un “capteur d’ouverture”, les caméras devaient aussi être équipées d’un système de “protection anti escalade de mât (…) visuellement dissuasive (…) sans toutefois être dangereuse“. Mais également d’“arceaux de protection au pied des mâts pour les protéger des ‘voitures-béliers'”, voire d’“enrochements autour du pied de mât” via la “pose de blocs de 600 à 1000 kilo“.

Les “points de captation”, eux, devaient par ailleurs pouvoir être “sonorisés” via la “fourniture et la pose de micros d’ambiance, synchronisé avec la vidéoprotection, avec contrôle automatique de gain (et) sensibilité réglable“, ainsi que “la fourniture, la pose et la programmation de hauts parleurs de rue amplifiés“, de sorte de pouvoir écouter ce qui s’y passe, mais également de pouvoir y diffuser des messages audio.

La quarantaine de points de concentration et de regroupements situés en amont, qui servent à récupérer les images des caméras à destination du CSU, devaient quant à eux être reliés à une “centrale anti-intrusion” et être équipés de lecteurs de cartes à puce sans contact. Mais également de détecteurs de mouvement, de fumée et “de chaleur”, d’une sirène intérieure  auto alimentée, d’une porte blindée susceptible de pouvoir résister pendant plus de 20 minutes aux “essais à l’aide d’outils manuels et électriques”, ainsi que d’une… “caméra de vidéosurveillance intérieure“, de sorte de pouvoir surveiller ceux qui auraient réussi, non seulement à déjouer les dispositifs “anti-intrusion”, mais également à fracturer les portes blindées !

En clair, les soumissionnaires devaient donc non seulement pouvoir déployer moult types de caméras de “vidéo-protection”, mais également inclure dans le système -et donc budgéter- de nombreux autres dispositifs, systèmes et prestations “anti-intrusion” censés les sécuriser.

Étrangement, la Ville avait en outre publié, le 16 septembre 2017 -soit 15 jours seulement après l’attribution du précédent marché de 46 millions d’euros- un second appel d’offres de “prestations d’étude et assistance à maîtrise d’oeuvre pour l’extension d’un dispositif de vidéo-protection“, visant à lui permettre “d’assurer ce déploiement de manière cohérente avec l’existant (…) avec un objectif de maîtrise des coûts aussi bien sur le budget de fonctionnement que sur le budget d’investissement” (sic) qui, non content de pouvoir faire doublon avec le marché qui venait pourtant d’être attribué, risque aussi et surtout d’encore plus alourdir la facture. Interrogée à ce sujet, de sorte de comprendre ce qui justifiait ce second marché, la mairie de Marseille n’a, là non plus, pas été en mesure de répondre à nos questions.

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

1 € LE 1ER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.

Jean-Marc Manach

Articles du même auteur



A la une

Face à la rocade L2, les damnés de l’autoroute n’entendent plus se laisser faire
Ce mercredi, certains habitants des Castors de Servières (15e) ont entendu de joyeux klaxons. Pas ceux des habituels bouchons qui s'étirent sous leurs fenêtres,...
L’inéluctable fermeture de la centrale à charbon de Gardanne
Ouvrir la voie du dialogue, après les déclarations de principe. Les élus du pays de Gardanne, maire, parlementaires et représentants des collectivités étaient vendredi...
L’opacité du méga contrat de l’eau de Marseille à nouveau critiquée
Pour sa première séance en tant que présidente de la métropole Aix-Marseille Provence, Martine Vassal (LR) a trouvé en tête de l'ordre du jour...
Accusé de construire sans autorisation, Ricciotti plaide le génie sans limite urbanistique
"Ce qui fait la renommée de tous mes projets, c’est leur dimension expérimentale". Rudy Ricciotti, Grand prix national de l’architecture en 2006, auteur du Pavillon...
À Marseille, l'”ancien monde” ne craint plus La République en marche
Poignées de main chaleureuses, cigarillo aux lèvres, petites blagues décontractées, Dominique Tian est ici chez lui et il entend bien le montrer. Vendredi 12...
Martine Vassal bricole un agenda environnemental à un milliard d’euros
Moins d'un mois. C'est le temps record qu'il aura fallu aux équipes de la métropole pour se greffer sur l'agenda environnemental du conseil départemental....

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire