Verre, papier, emballages : pourquoi les conteneurs débordent à Marseille

Décryptage
le 21 Juin 2018
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Depuis plusieurs semaines, les conteneurs destinés à la collecte sélective des emballages ménagers débordent un peu partout dans la ville, entraînant des commentaires agacés d'internautes marseillais. La faute à un "marché toxique" que le prestataire renâcle désormais à exécuter.

Vous êtes urbain(e) et responsable, sensible au développement durable et à l’avenir de la planète. Dans un coin de votre appartement, vous faites l’effort de stocker les emballages recyclables (verre, papier, cartons, métaux et certains plastiques), faute de collecte sélective vous permettant de remplir une poubelle jaune comme dans certains arrondissements de la ville. Quand le placard déborde, vous prenez la direction du conteneur de tri sélectif le plus proche. En langage administratif, ces boîtes grises peintes d’un liseré vert ou jaune et bleu suivant l’emballage qu’elles reçoivent s’appellent des « colonnes » ou « points d’apport volontaire », des CAV ou PAV pour les petits noms sympas.

En ce moment, vous l’urbain(e) responsable usez de mots plus colorés accompagnés de gestes furibards pour qualifier ce mobilier urbain. Car de nombreux habitants du centre-ville et des quartiers Nord constatent ces dernières semaines en arrivant au pied du conteneur que celui-ci est plein et dégorge sur la chaussée. Bien lunés, certains peuvent alors faire demi-tour et retourner à leur stockage. Ou, las, vider le tout dans un conteneur normal, faisant fi du tri. Et parfois l’urbain(e) responsable sort de ses gonds et dépose le contenu de son tri au pied dudit mobilier, furieux de ne pas trouver le service ad hoc en réponse à son volontarisme citoyen.

Fin de contrat

La scène se répète si souvent qu’elle nourrit à l’envi les nombreuses pages consacrées à la saleté de la ville et aux lacunes de l’administration métropolitaine pour y mettre fin.

Envoyez nous vos photos des conteneurs de tri qui débordent dans votre arrondissement. Aucun communiqué de la métropole…

Publiée par Vigilance Citoyenne Marseille sur lundi 18 juin 2018

Il y a quelques mois, la métropole Aix-Marseille Provence avait organisé une rencontre entre ces « influenceurs » des réseaux sociaux, les journalistes et les responsables de la propreté de l’établissement public. Face aux nombreuses critiques sur le sujet, le directeur de la propreté de la métropole, Fabrice Bardisa, avait fini par lâcher : « On sait qu’on n’est pas bon là-dessus. » Il promettait derechef un avenir radieux à ce mode de collecte avec l’implantation de puces sans contact à l’intérieur des conteneurs permettant aux prestataires privés d’envoyer un camion vider le conteneur plein avant que celui-ci ne déborde sur la chaussée. Une clause ajoutée au prochain marché qui doit être attribué en octobre 2018.

D’ici là, la situation a empiré et c’est ce que soulignent des photos explicites prises aux quatre coins de Marseille et décrivant le même tableau. Avec une première piste d’explication : une défaillance de la société en charge de cette mission.

🔴 Depuis quelques jours, les conteneurs de tri débordent un peu partout dans la ville. L'explication qui circule est la…

Publiée par Marseille à la loupe sur mardi 19 juin 2018

Jointe par Marsactu, la métropole reconnaît le problème et n’écarte pas totalement la thèse d’une entreprise qui traîne les pieds en arrivant au bout de son contrat.

Le marché actuellement en place pour la collecte des points d’apport volontaire prendra fin à l’automne 2018. Consciente des désagréments causés aux riverains, la Métropole Aix-Marseille-Provence met tout en œuvre pour que l’entreprise respecte son marché et lui inflige notamment des pénalités mensuelles. Aix-Marseille-Provence met également en place des moyens supplémentaires pour nettoyer autour des points d’apport volontaire et limiter les gênes aux usagers.

Cet effort ne saute pas encore aux yeux des internautes. Surtout, l’histoire ne dit pas pourquoi une entreprise attributaire d’un marché cesse de l’assurer quitte à crouler sous les pénalités. Sauf si le marché lui-même s’avère intenable.

Marché « toxique »

Ledit marché a été passé en 2014 au moment de la jointure entre Eugène Caselli, président socialiste de la communauté urbaine d’alors et Guy Teissier, son successeur. Il est alors confié pour une période de quatre ans à la société Derichebourg. Il concerne l’ensemble de la collecte des PAV sur Marseille et Septèmes-les-Vallons à l’exception des cinq arrondissements concernés par la collecte sélective au porte-à-porte (8e, 9e, 10e, 11e et 12e).

Ce marché est dit à « bons de commande », c’est-à-dire qu’il est exécuté au fur et à mesure des commandes passés par la métropole. Celle-ci prévoit un montant estimatif de 3,6 millions d’euros hors taxes sur la totalité du marché, compte tenu des moyens mis en œuvre, des quantités ramassées et du rythme des collectes. En clair, le service doit permettre d’éviter les débordements. Et l’entreprise est sanctionnée si elle n’y parvient pas. Or, dans les couloirs de la métropole, on qualifie volontiers ce marché de « toxique » car conclu à trop bas prix et mal calibré. Un défaut d’autant plus préjudiciable qu’il se traduit par des pénalités à répétition et une entreprise qui renâcle à obéir aux injonctions d’exécution.

« Ce service, c’est le pire de la boîte »

À en croire le bilan que tirait la métropole du service de collecte des déchets en 2016, ces injonctions sont liés au remplissage aléatoire des conteneurs  : « La collecte sélective du verre en points d’apport volontaire est effectuée par des prestataires privés pour l’ensemble du territoire. La fréquence de collecte dépend du remplissage des colonnes [des conteneurs, ndlr ]« . S’ajoute à cela la gestion des conteneurs endommagés, déplacés, brûlés… Une vraie partie de plaisir.

Du côté du siège marseillais de Derichebourg, personne n’a répondu à notre demande d’entretien. En revanche, du côté des salariés, on confirme l’idée d’une direction peu encline à offrir un service de qualité : « Ce service, c’est le pire de la boîte. Les gars subissent le fait que l’entreprise ne veut plus du marché, indique un délégué syndical, affecté à la collecte des déchets ménagers. Les gars sont mal payés. Ils travaillent seuls, au milieu du trafic, de 4 heures du matin à 16 heures le soir. Et ils se tapent des zones de déplacement énorme, d’un bout à l’autre de la ville, tous seuls. Sans compter qu’on les appelle aussi pour les conteneurs incendiés. Personne ne veut le faire. »

Le nouveau marché publié en avril prévoit des modalités très différentes du précédent. Il sera notamment divisé en deux lots entre le centre-ville et la périphérie. Il distingue d’une part la collecte des conteneurs, constituant un marché ordinaire. Et d’autre part les déplacements de conteneurs, leur remplacement et le nettoyage de la zone en cas de débordement, qui se feront sur commande. Donc promis, demain ça sera mieux.

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Commentaires

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  1. Electeur du 8e Electeur du 8e

    Deux remarques à la lecture de cet article édifiant :

    – Je découvre que la collecte sélective au porte-à-porte ne concerne que cinq arrondissements sur seize. Une fois de plus, Marseille se distingue par son retard : y a-t-il beaucoup de grandes villes de Province où, pour l’essentiel, on demande aux habitants de se déplacer « volontairement » pour jeter leurs déchets recyclables ? Doit-on par conséquent s’étonner du très faible taux de tri ici par rapport à ce qu’on constate ailleurs ?

    – Le marché du ramassage de ces déchets est peut-être « toxique », « conclu à trop bas prix », etc., mais nul n’a contraint Derichebourg à l’accepter. Je suppose même qu’il y a eu appel d’offres, et que le marché a été conclu aux conditions proposées par cette entreprise. Dans ce type de procédure, l’entreprise contractante est tenue par les engagements qu’elle a souscrits, quand bien même ils seraient « mal calibrés ». C’est un peu trop facile de proposer un prix très bas pour emporter un marché et, ensuite, de s’abstenir de l’exécuter. J’y vois, une fois de plus, l’image de grande faiblesse que renvoie l’administration marseillo-métropolitaine, sur laquelle tant d’entreprises ont tendance à s’essuyer les pieds, que ce soit pour lui soutirer de l’argent ou pour se soustraire à leurs obligations.

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    • Voyageur Voyageur

      En ce qui concerne le choix gestionnaire (malhonnête) de Derichebourg, je suis tout à fait d’accord avec vous.

      Mais je ne suis pas certain que ce soit le fait d’une « grande faiblesse » de l’administration marseillo-métropolitaine, laquelle sait très bien se montrer inflexible lors d’autres conflits.

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    • pascal pascal

      1ère remarque, il s’agit de l’illustration d’une gestion convié au privée qui parfois fait mieux que le public mais peux aussi nous « arnaquer »…
      2eme remarque, lorsque que l’on souhaite confier un marché au privé, le contrat doit prévoir les modalités de contrôles et les amendes. malheureusement avec une administration peu efficace ou sans contrôle c’est du pain béni pour des sociétés malhonnêtes. Au demeurant peu importe pour l’usager, le responsable c’est la MPM, donc d’accord avec vous.

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  2. Tarama Tarama

    Autour de Mazargues ou vers la plage, je n’ai pas vu de bacs débordants. J’ai même vu un camion Derichebourg vider une colonne de verre hier ou avant-hier.

    La collecte individuelle n’est pas forcément adaptée en zone très dense, avec le problème de la place pour ranger son conteneur.

    Par ailleurs, le tri en logement collectif est une catastrophe. C’est là où il y a le plus d’erreurs, et un résident peu rigoureux peut pourrir le tri de toute une cage d’escalier.

    Le « point d’apport volontaire », par son côté volontaire justement, fait que les gens qui l’utilisent sont plus « engagés », et souvent à même de faire plus attention (même s’il peut rester des erreurs bien sûr).

    Quand je parle d’erreurs, c’est typiquement sur le plastique. En fait ne se met dans le bac que ce qu’il y a en photo sur les visuels, à savoir les « flaconnages » (bouteilles d’eau, de shampoing, nettoyant ménager, briques de lait ou jus de fruit « Tetrapack », etc.).

    L’astuce pour savoir ce qui ce met au tri des emballages concernant le plastique, c’est tout ce qui se ferme avec un bouchon (= « flaconnages »).

    Les erreurs de tri fréquentes :
    les sacs plastiques, les emballages plastiques, les pots de yaourt, la vaisselle jetable (en carton ou en plastique), le polystyrène, les « gourdes souples » Pom’Potes et Capri Sun, etc., ne sont pas recyclés et doivent être jetés aux ordures ménagères.

    Je dis bien « pas recyclé », et non « pas recyclable ». Dans d’autres coins, ces plastiques sont désormais recyclés.
    Ça viendra un jour ici, c’est une histoire de process industriel dans les centres de tri, et de rentabilité (jusqu’à présent il n’était pas rentable de recycler sacs plastiques et compagnie, et le recyclage c’est en premier lieu un business).

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    • Reuze Reuze

      Merci pour ces précisions.

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  3. Voyageur Voyageur

    Si j’ai bien compris, Derichebourg a répondu à l’appel d’offre, a encaissé l’argent. L’argent perçu ne couvre plus les enlèvements : donc Derichebourg cesse toute prestation.

    Intéressant comme démarche : plus d’entreprises pourraient y penser plutôt que de renoncer à proposer leur non-service lors d’appels d’offres.

    Par exemple un plombier propose ses services auprès d’un office HLM. Dès que l’enveloppe est dépensée, il ne répond plus et n’effectue plus de réparations.

    C’est tout le pays qui fonctionne comme ça ?

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    • petitvelo petitvelo

      Oui, et surtout si l’amende n’est pas suffisante ou pas appliquée par une justice généreuse pour faire oublier son long délai à trancher

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  4. Forza Forza

    Merci Benoît et Marsactu, après des semaines de silence assourdissant des élus sur la question on a enfin un article complet sur le sujet. Pour moi Derichebourg (pour mémoire chef de file de notre dernière grosse grève des poubelles) et la Métropole sont également responsables — enfin irresponsables plutôt. Et la Métropole et la Ville une fois de plus nullissimes dans leur communication — enfin non communication plutôt : tout ce qu’ils ont su faire c’est une grosse com au même moment sur leur partenariat avec Citeo… #cohérence toujours et encore 😀 https://www.citeo.com/actualites/marseille-terrain-dexperimentations-et-dinnovations-sur-la-collecte-et-le-tri

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  5. LaPlaine _ LaPlaine _

    Le silence assourdissant de la Métropole est emblématique de la considération que ces élus font de leurs administrés. Le premier d’entre eux on « l’emmerde » ,alors le reste du troupeau d’élus marseillo-métropolitains peuvent se payer le luxe de ne rien dire, finalement ils s’en f…… tous un peu.
    Pour ce qui concerne les pénalités gageons qu’elles ne seront jamais payées.

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  6. Regard Neutre Regard Neutre

    Le principe de la certification du service fait s’applique de facto en matière de marché public,notamment pour les marchés à bons de commande.
    Les règles de la comptabilité publique prévoient que le paiement ne peut intervenir qu’une fois le service fait, c’est-à-dire lorsque l’acheteur— en l’occurrence La Métropole— a constaté que les prestations ont bien été réalisées et qu’elles sont conformes au contrat signé. La société Derichebourg, qui a signé en connaissance de cause le marché, doit réaliser les prestations prévues au cahier des charges, ou bien le dénoncer aux risques d’être écartée à la candidature de tous les autres marchés … Les responsables du service du contrôle de gestion des ces marchés doivent appliquer avec rigueur les règles de comptabilité publique. Un fonctionnaire ne doit pas avoir d’état d’âme sur le niveau des prix pratiqué par cette entreprise et l’éventuelle « toxicité » du marché. Service pas fait ou mal fait, pas payé ou différé!

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    • petitvelo petitvelo

      A un certain stade, le fournisseur arrête les frais, et n’exécute plus son marché. Le commanditaire part rarement au contentieux, long et aléatoire. Le fournisseur y perd peu pour l’avenir car il sera difficile légalement de l’écarter d’un prochain marché.

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    • Zumbi Zumbi

      Payer une fois le service fait… apparemment ce n’est pas dans les moeurs. Il n’y a qu’à voir la manière dont on rebouche les trous après travaux dans les rues. On se retrouve avec des bosses un peu partout qui au bout de deux orages se transforment en creux et bientôt en trous béants. Il suffit de regarder un chantier au pied de chez soi : reboucher à l’arrache et passer la dameuse le plus vite possible est la règle.
      Le comble est la réfection des peintures de passages piétons : boulevard Baille un passage très fréquenté près d’une école était noirci depuis belle lurette ; miracle, un matin je vois un petit chantier de peinture, les premières bandes immaculées sont visibles de très loin ; las, à peine sont-elles peintes que les ouvriers enlèvent les plots et peignent la section suivante — bref, comme les voitures passaient sur la peinture qui n’avait pas séché, à mi-journée le passage piéton n’était pas plus visible que la veille. Visiblement il n’y a pas de « réception des travaux » ava nt paiement et les entreprises le savent toutes. Et nous payons régulièrement pour de petits ou d’immenses gaspillages. Et si ça fait système c’est qu’il y a des complicités.

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  7. corsaire vert corsaire vert

    Et en attendant que leurs histoires de gros sous se décantent, Marseille croule toujours « ad vitam aeternam » sous les ordures et la saleté .
    Comment font les autres villes en France ? au lieu de se payer des voyages aux US pour prendre des leçons ( sic ), voir à notre porte! ce sera moins coûteux et plus efficace…. peut être …. s’il ne manque pas la volonté politique ….

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  8. MarsKaa MarsKaa

    on nous aurait menti ? on nous a toujours répété que si la ville était sale c’était la faute aux marseillais qui ne savent pas jeter dans les poubelles… et puis aussi la faute aux fonctionnaires qui passent leur temps à jouer aux cartes au lieu de faire leur travail… alors en fait c’est pas ça ? mince alors ! on pourrait faire autrement ? avoir une ville comme les autres ?

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