[Un héritage clientéliste] Cesare Mattina : « À mon sens, le defferrisme est toujours là »

Interview
Jean-Marie Leforestier
3 Sep 2016 19

Le sociologue Cesare Mattina publie Clientélismes urbains, un ouvrage qui démonte les mécanismes de la gestion municipale. Embauches, octrois de logement, signes de reconnaissance : l'auteur montre comment la municipalité de Gaston Defferre s'est attiré les faveurs des classes moyennes pour asseoir son pouvoir sur la ville. Et souligne comment Jean-Claude Gaudin a reproduit le système. Une interview et des bonnes feuilles pour inaugurer notre série "Un héritage clientéliste", trente ans après la mort du maire socialiste.

Les présidents de CIQ constituent des intermédiaires du système clientélaire, note Cesare Mattina. Ici, à gauche, l'ex-présidente de la confédération des CIQ Monique Cordier devenue adjointe de Jean-Claude Gaudin (à droite) et Jean-Marc Chapus l'actuel président.

Comment peut-on définir le clientélisme ?Je ne le définis pas en tant que tel. Ce à quoi le terme renvoie le plus couramment, ce sont les relations clientélaires : des relations entre des patrons élus et des clients électeurs qui échangent des biens et des services contre des voix ou des soutiens politiques. Mais cela a de multiples aspects. Il faut une demande sociale de biens et de services personnalisés : très peu de gens s'adressent à un élu pour des question d'intérêt général. Il y aussi la question du métier d'élu qui implique nécessairement pour s'inscrire dans la durée la création d'une clientèle politique avec des obligés (famille, amis, petits élus) et des clientèles plus élargies comme pouvaient l'être les employés de la Socoma pour Charles-Émile Loo : on répond à la demande mais on crée aussi de l'offre. Il faut enfin une politique de redistribution, à savoir comment on multiplie les services, à qui on les donne et selon quelles motivations.En quoi Marseille représente-t-elle un cas typique ou atypique des relations clientélaires ?[Un heritage clienteliste] Cesare Mattina : "A mon sens, le defferrisme est toujours la" 1Les caractéristiques déjà décrites sont présentes partout. Plus ou moins. Certaines villes sont considérées comme n'étant pas clientélistes mais souvent, on n'en sait rien, faute de travail d'enquête. Par nature, il y a une difficulté à observer les relations clientélaires. Ce sont des relations personnelles, secrètes à l'échelle du chercheur. À Marseille, par les lettres de Gaston Defferre dans les archives, j'ai pu étudier sur le long terme la relation clientélaire. Ce sont des relations basées sur la confiance de long terme, suivies, amicales.Ce qui distingue Marseille est lié à des facteurs structurels et socio-historiques. C'est une ville où existe une demande sociale forte d'emplois publics dans les années 60 car l'emploi privé est déjà en difficulté. L'explosion démographique à Marseille dans les années 60/70 ne s'accompagne pas de création d'emplois privés dans les secteurs secondaire et tertiaire. Donc les gens s'adressent au secteur public. Dans les collectivités locales, dans les services de l'État où on rentre aussi au piston. En regard, des élus ont des choses à donner.Idem pour le logement social, on constate une carence absolue de logements sociaux qui commence à partir des années 60. Avec l'arrivée des rapatriés d'Algérie, il y a un afflux massif de demandes à Marseille. La troisième particularité concerne le niveau de dénonciation qui existe dans cette ville en terme de probité publique qui fait qu'on en parle beaucoup, tout le temps. C'est l'exemple de la lettre d'Arnaud Montebourg à Martine Aubry concernant le fonctionnement du parti socialiste des Bouches-du-Rhône et la gestion de Jean-Noël Guérini en 2011. Ce n'est pas un hasard s'il l'écrit sa lettre avant les primaires présidentielles. Marseille est un vrai théâtre de dénonciation puisque les choses marchent, sont reprises et ont de la portée. Si ça avait été à la fédération PS du Cantal, il ne l'aurait pas fait.Le clientélisme est-il aussi plus assumé par ceux qui le pratiquent ?Il y a effectivement des élus et des personnalités qui assument, qui se défendent en mettant en avant un rôle social : Jean-Noël Guérini (voire infra), [le secrétaire général national] Jean-Claude Mailly au sujet de Force ouvrière, [le député PS] Henri Jibrayel quand il a des ennuis judiciaires. Dans d'autres villes, les gens se cacheraient. A Besançon, s'il y a un scandale, à mon avis, ils vont plutôt se taire.Pourquoi ?Parce qu'à Marseille, c'est assumé depuis longtemps. Parce que dans les années 60/70, il y a aussi une petite fraction du prolétariat qui a profité de l'ascension sociale. Un emploi municipal, un habitat dans un nouveau quartier avec un autre voisinage, ça change une vie. Mais ce n'est pas aux classes populaires que le système profite. Mais aux classes moyennes et même moyennes hautes.Qui sont-elles ?Les professions libérales (médecins, avocats, pharmaciens) se mettent souvent en situation d'intermédiaires. D'ailleurs, c'est intéressant de remarquer, pour les médecins par exemple ou avec les avocats, les liens de fidélité dans leur métier sont très forts : on a un médecin de famille, l'avocat gère des choses intimes comme les divorces. Clientèles politiques et professionnelles se mélangent. C'est flagrant avec [le médecin] Robert Vigouroux avant qu'il ne devienne maire de Marseille.Et il y a plein d'employés municipaux ou autres qui jouent des rôles d'intermédiaires électoraux. Ils ont fait leur ascension sociale grâce à ça et ils reproduisent le système. Toutes les strates des classes moyennes se retrouvent.C'est la « famille municipale » que vous évoquez souvent. Quelles sont ses caractéristiques ?Déjà, c'est un terme qui revient très souvent dans les archives. Cela inclut tous les employés municipaux et leur famille, les structures rattachées à la mairie (RTM, Marins-pompiers, AP-HM...) tous les salariés du Provençal et leur famille. Ils sont les premiers bénéficiaires de la distribution des ressources. Cela renvoie à une conception patronale très forte de l'exercice du pouvoir matérialisée par les deux hommes à la pointe du système marseillais : Gaston Defferre et Charles-Emile Loo. L'un est à la tête du Provençal, l'autre de la Socoma. Ils gèrent tout en patron. Les relations clientélaires sont donc doublées par une relation de patronage et cela renforce la relation à long terme, de fidélité. Dans la mairie, on pratique ainsi l'embauche de père en fils. On renforce encore le lien et on met la filiation comme critère de nouvelle embauche. Je prends ton fils parce que j'ai confiance en toi. Le système FO, c'est ça : "Toi tu n'as pas fait grève pour des questions municipales, ton fils ne fera pas grève."Vous n'évoquez pas une autre ressource municipale importante : les marchés publics et les entreprises amies de la mairie. Pourquoi ?En tant que scientifique, je ne travaille que sur des domaines précis. Je n'ai pas travaillé sur les marchés, c'est un champ de recherches à ouvrir. Mais comment ferait-on pour le montrer, surtout ? Si on ne trouve pas de lettres comme je l'ai fait dans les archives, difficile d'étudier une relation clientélaire, qui, comme je l'ai dit, s'inscrit sur le long terme.Mais certainement ne faut-il pas rentrer par la question du clientélisme dans ce domaine. Faisons des biographies. Racontons l'histoire de ces gens, par exemple des architectes dont on sait qu'ils reviennent régulièrement et là, on va montrer un système fort de lien politique. On pourra tracer les marchés obtenus. Clientélisme ou pas, il faut identifier quels sont les corps sociaux sur lesquels s'appuie la gestion municipale. C'est toujours l'idée de Gramsci d'aller voir quels groupes sociaux font l'hégémonie politique de la ville. J'ai reconnu un secteur d'activité comme étant au centre de l'économie, j'ai créé une alliance de long terme. Après montrer que c'est de la clientèle, c'est complexe.Le clientélisme et toutes ces petites faveurs sollicitées ou accordées constituent-ils à vos yeux la « zone grise » de la corruption comme a pu l'écrire le politiste Pierre Lascoumes ?Pour moi, c'est un phénomène distinct. Beaucoup de collègues ne sont pas d'accord là-dessus mais je pense que dans la corruption, le facteur argent a beaucoup de poids alors qu'un système clientélaire est avant tout basé sur la confiance. Comme dans l'affaire Andrieux, quand il y a de l'argent, ça casse et la justice s'en mêle.Dans cette logique où le lien pécuniaire n'est pas le pilier, c'est la rétribution symbolique, dites-vous, qui a beaucoup d'importance. Vous le décrivez notamment dans le choix des communautés favorisées : Arméniens, rapatriés d'Algérie, Juifs... Cela veut-il dire que le pouvoir modèle les communautés et les choisit ?Il y a des milieux communautaires qui se sont structurés sous forme d'association et qui très vite se font reconnaître. Ensuite, la mairie les reconnaît et peut les façonner. C'est un processus circulaire. La reconnaissance symbolique du génocide arménien, le fait de donner à une rue le nom d'un personnage important pour une communauté, les cérémonies systématiques qui ont toujours cours aujourd'hui... Le symbolique a une force colossale qui tisse des liens de long terme.Vous ne dites rien dans le livre de la relation aux catholiques...L'importance des catholiques est claire, c'est ce que disent Michel Samson et Michel Péraldi [les auteurs de Gouverner Marseille, ndlr]. C'est un objet à part entière sur lequel je n'ai pas enquêté. Je n'en ai pas parlé parce que je souhaitais parler des communautés minoritaires d'origine étrangère. Mon idée, c'est de partir sur le mythe originel de Marseille fondée sur les étrangers. Pour moi, les catholiques c'est comme les clubs de boules, c'est un corps constitué comme un autre.Votre travail se concentre sur des archives datant de l'époque Defferre. Diriez-vous que cela a perduré depuis ?A mon sens, le defferrisme est toujours là. C'est tellement ancré ! Le defferrisme, c'est une alliance entre des socialistes defferriens, le centre et une bonne partie de la droite. Gaudin qui était de cette majorité s'appuie aujourd'hui sur les mêmes groupes sociaux que Gaston Defferre, les mêmes arrondissements. Auparavant dominés par les communistes, ensuite par les socialistes, les quartiers Nord restent dans l'opposition. Les quartiers Nord n'ont été qu'une fois au pouvoir et encore, dans dans un contexte particulier, quand Vigouroux a remporté tous les secteurs de la ville. Quant au système Guérini, c'est à peu près le même que Defferre sauf que Guérini a joué le département et les quartiers Nord. Mais je suis un sociologue très proche des historiens. Je ne peux pas raisonner sur le temps présent. Je dis que tous les indices sont là pour qu'il y ait une continuité. Je ne peux dire les choses avec des preuves que sur les années 60/70/80.

Les bonnes feuilles

La réponse à Jean-Noël Guérini justifiant le clientélisme

voeux_guerini.jpgLa déclaration la plus remarquable de Jean-Noël Guérini date du 31 mars 2011, lors de son discours d’investiture à l’Hôtel du département après sa réélection par les élus du conseil général à la présidence de cette institution. À cette époque, seul son frère Alexandre était sous le coup d’une enquête (et placé en garde à vue). Cependant, plusieurs figures politiques locales et nationales s’étaient publiquement prononcées pour que Jean-Noël Guérini ne se porte pas candidat à la présidence du département. Voici ce que Guérini déclare ce jour-là au moment de son investiture :« […] Il y aura de la transparence. Ne vous en faites pas ! Elle y sera, la transparence ! Elle y sera encore plus ! Mais je souhaite la même transparence dans les collectivités locales gérées par l’UMP. Le clientélisme ! Le clientélisme ! On m’a bassiné du clientélisme pendant des mois et des mois. Mes chers collègues, je n’ai de leçons à recevoir de personne dans ce domaine ! Je tiens à vous dire : si faire du clientélisme, c’est s’occuper des femmes, des hommes, des jeunes, des personnes âgées qui sont dans la misère, dans la détresse humaine, qui cherchent des logements, qui cherchent à se réinsérer dans la vie, alors j’assume totalement le mot “clientélisme” au nom de ma majorité de gauche. C’est comme ça que nous devons travailler, mes chers collègues ; et je n’ai pas aussi dans ce domaine de leçons à recevoir, lorsque je vois ce qui se passe dans d’autres collectivités et y compris à l’Assistance publique où on me fait remarquer que depuis 10 ans il n’y a pas un emploi qui a été recruté par les élus socialistes. Allez chercher l’erreur dans ce domaine ! Alors, dans ce domaine, mes chers collègues, pas de leçons à recevoir de personne. »[...]Dans cette déclaration, Jean-Noël Guérini répète (trois fois) qu’il « n’a de leçon à recevoir de personne », suggérant clairement que les pratiques de réponse systématique à la demande sociale concernent toutes les formations politiques et sont mises en place par tout élu qui soit un élu de terrain. L’autre partie fondamentale de sa déclaration est intéressante en ce qu’elle illustre ce remarquable retournement du stigmate réduisant les pratiques clientélaires et de clientélisation à une activité sociale louable en faveur des personnes démunies, « dans la détresse » et en quête de réinsertion. Au travers de cette opération intellectuelle et rhétorique, Guérini touche au coeur de la « question du clientélisme » qui renvoie concrètement à l’essence même du rapport de représentation politique, et aux décalages entre les principes de la « démocratie représentative » et ses pratiques réelles.La « question du clientélisme » consisterait donc à se demander quelle serait la limite entre clientélisme et travail d’un élu au service de la demande des individus et des familles. Où doit-on placer le curseur entre des pratiques condamnables d’élus et d’électeurs servant leur intérêt personnel (biens et services contre soutien politique) et le travail social des élus en faveur de familles dans le besoin ? La recommandation politique permettant de passer devant d’autres candidats pour l’obtention d’un bien ou d’un service quelconque serait-elle finalement le seul moyen d’aider, lorsqu’ils le demandent, des gens confrontés à la difficulté, voire à la misère sociale ?La défense du clientélisme tel qu’il est assumé par Jean-Noël Guérini s’appuie sur un argumentaire tout à fait vraisemblable. Il est en effet vrai – nous l’avons parfois nous-même constaté dans des dossiers d’archives – que certaines familles à très faible niveau de revenu, tout en ayant droit à prétendre à un logement social dans un groupe HLM, ne l’auraient pas obtenu sans le « coup de pouce » d’un élu, car l’organisme bailleur, sans la garantie de cette recommandation, aurait considéré l’attribution comme trop risquée, qu’il y ait soit un risque d’impayé, soit un risque de susciter la réaction négative des autres locataires. Il est en effet vraisemblable – et Guérini défend le clientélisme par ce biais – que la recommandation politique soit parfois un moyen de rééquilibrage social par l’accession de familles de classes populaires à un bien dont, par la voie administrative « impartiale » et impersonnelle, elles n’auraient que peu de chances de bénéficier.Toutefois, ce que l’on peut objecter à ce point de vue dont la puissance argumentative n’échappera à personne, c’est que ces quelques cas présentés comme positifs et démontrant le caractère « social » du clientélisme ne sont nullement exemplaires des politiques de redistribution clientélaire des ressources. Tout le long de cet ouvrage, nous avons en effet remarqué que les ressources telles que les emplois publics ou les logements HLM de qualité ne profitent pas de manière massive et majoritaire aux plus démunis et aux familles en grande difficulté. Les dossiers de personnes réellement dans la détresse traités et résolus par les élus au travers de recommandations ne sont qu’une petite minorité, face à une grande majorité d’individus appartenant à l’entourage de l’élu (famille, amis, connaissances, militants de la permanence ou du parti, responsables associatifs proches, colleurs d’affiches, autres élus, etc.) ou à des cercles plus élargis, appartenant aux classes moyennes ou, au mieux, aux classes populaires déjà en voie d’ascension sociale et disposant précisément de réseaux et de relais vers la recommandation politique. En outre, les ressources rares, comme les logements HLM dans des groupes de grande valeur et bien placés (les HLM Catalan, Prado-Plage ou d’autres situés en bord de mer), sont depuis les années 1960 attribuées à des notables (grands, moyens et petits) et à des professions libérales à haut revenu (y compris, jusqu’à des temps très récents, en dérogation à la législation sur les plafonds de revenu). Les enquêtes de l’affaire Guérini, notamment à partir des écoutes téléphoniques rendues publiques entre Alexandre Guérini et les agents administratifs d’Habitat 13, l’ont d’ailleurs assez bien montré, à commencer par le cas d’Alexandre Guérini lui-même, chef d’entreprise à hauts revenus habitant un logement social dans le groupe des Catalans, en dérogation des règlements plafonnant les revenus des attributaires.

Où clientélisme et exaltation des traditions sont étroitement liées

Le chercheur s'intéresse aux familles politiques et évoque le cas des Masse. L'actuel conseiller départemental PS Christophe Masse incarne la quatrième génération d'élus masculins de la famille. Père, grand-père, arrière grand-père, tous ont été conseiller général. Les trois dernières générations, dont Christophe Masse, ont été députés.masse_lancement_primaire.jpgSi, en ligne générale, la légitimité de l’hérédité politique se renforce par les victoires dans les urnes, elle peut parfois même être plus forte que la légitimation populaire. C’est le cas pour Christophe Masse qui, malgré ses multiples défaites depuis 2007, continue d’être confirmé candidat du PS (et de la gauche) dans ces mêmes territoires à l’est de la ville. Aux législatives de 2007, il est battu par Valérie Boyer de l’UMP ; aux municipales de 2008 et de 2014, la liste PS dont il est la tête de liste est battue dans les secteurs des 11e et 12e arrondissements par la liste UMP de Roland Blum (mais il est de toute façon élu conseiller municipal) ; aux élections cantonales de 2008, pourtant dans un contexte national favorable à la gauche, il perd son canton des Trois-Lucs.Pourtant, Christophe Masse est réinvesti pour représenter le PS aux cantonales de 2011 où il est élu dans le canton familial des Olives puis, une fois élu, est nommé 13e vice-président du conseil général avec délégation à l’aménagement du territoire. À l’automne de la même année, il est nommé président de 13 Habitat, l’organisme HLM du conseil général (ex-OPAC 13) qui, comme nous le verrons tout le long de ce travail, est une institution fondamentale de la redistribution clientélaire des logements sociaux. À l’occasion des législatives de 2012 et des municipales de 2014, le parti le réinvestit également à peu près dans les mêmes circonscriptions, mais il perd à nouveau. Comme on le voit, l’hérédité en politique, même sans valorisation et confirmation par les électeurs, peut se voir ainsi sacrée par l’appareil partisan et institutionnel.Mais si Christophe Masse continue d’être l’héritier malgré toutes ces défaites, c’est que lui aussi s’inscrit dans la continuité de la culture familiale et socialiste de l’écoute, de la disponibilité et du travail de terrain. La culture et la pratique de la réponse à la demande sociale et du service rendu à la famille s’inscrit également dans le processus d’identification construit sur une longue durée entre une famille politique et un territoire : ici les territoires au nord-est de la ville et, en particulier, le « village » familial. L’empreinte de Château-Gombert, avec l’idée de conservation du noyau villageois face à l’urbanisation très rapide et au développement des cités HLM tout autour de la ZAC de Château-Gombert avec ces centres de recherche et d’activités d’entreprises, puis les nouvelles résidences privées des années 2000 sont constitutives de la continuité de cette famille politique.Cette symbiose entre la famille Masse et la conservation des traditions villageoises du quartier est renforcée par la production de symboles mémoriels et patronymiques très valorisés : certaines manifestations sportives et certains tournois mettant en valeur la sociabilité locale puisent leurs intitulés dans la mémoire de la famille, comme la course de cyclisme annuelle "Souvenir Jean-Masse" dont le financeur principal est le conseil général et l’organisateur le Vélo-club gombertois (dont Marius Masse est le président d’honneur). Ces traditions villageoises en plein milieu urbain sont renforcées par l’existence d’institutions et de manifestations culturelles liées à l’histoire provençale, et qui sont sans cesse soutenues et revivifiées. L’association mistralienne Roudelet Filibren, créée en 1927, a pour mission de conserver et de défendre tout ce qui, dans la vie propre du village de Château-Gombert, « peut se rattacher à la Provence et à ses traditions ». Au Musée du terroir marseillais de Château-Gombert se tient depuis 1964 un festival international du folklore qui, depuis, a pris de l’ampleur. C’est de cette manière donc que des élus, au-delà de l’action publique locale, produisent et reproduisent des représentations de leur vécu d’un quartier souvent pensé comme lieu de conservation du passé et de convivialités perdues.Malgré les transformations urbanistiques et l’évolution de population, malgré les défaites électorales récentes, cette continuité fondée sur le service rendu et renforcée par la construction d’une symbiose identitaire entre le quartier et la famille Masse a caractérisé ces territoires. Cependant, on aperçoit des signaux d'évolution porteurs de questionnements : les transformations urbanistiques et les changements de population mettent en difficulté les logiques de l’hérédité politique et la légitimité d’héritiers comme Christophe Masse, confronté à d’autres types de populations qui arrivent dans les nouvelles résidences standing dans les quartiers de sa circonscription. C’est d’ailleurs une des raisons, probablement effectives, mais à tout le moins évoquées par le candidat lui-même, de la défaite des élections législatives de 2007 face à Valérie Boyer. Pourtant, ces petits signaux de changement n’ont que très peu remis en question la continuité de légitimité notabiliaire et héréditaire de cette machine politique.

Comment présider un CIQ fait de vous un notable

Le premier type de légitimation concerne moins le CIQ en tant qu’association que la personne de son président, sa présidente, ou encore ses membres les plus influents. Il s’agit d’une légitimation notabiliaire construite dans un jeu d’interactions entre les membres du CIQ et leur entourage, le président lui-même et le pouvoir politique municipal. Cette légitimation notabiliaire est essentiellement fondée sur deux logiques d’action. La première est une intermédiation exercée par le président du CIQ entre la demande sociale de ses membres et la population du quartier d’un côté, les élus et les institutions publiques de l’autre (en particulier la mairie) ; la seconde est la construction d’une petite notoriété locale légitimée, outre par la reconnaissance institutionnelle, par une présence constante dans les quotidiens locaux.L’intermédiation notabiliaire des présidents de CIQ s’exerce par des modalités assez similaires à celles d’élus politiques, à la jonction entre demande sociale et institutions publiques. À la fin des années 1990, plusieurs présidents de CIQ soulignent le grand nombre de personnes qui viennent les voir pour des questions personnelles.Le président du CIQ Panier nous racontait par exemple (en 2000) intervenir pratiquement dans tous les domaines concernant son quartier, et parfois même en dehors de son secteur. Il affirmait traiter des affaires aussi bien publiques que personnelles, et ne refuser que rarement d’entamer une démarche pour un habitant du quartier. Il considérait 70 % des requêtes qu’on lui adressait comme étant d’ordre plutôt privé et personnel (recherche d’emploi, de logement social, règlement d’un problème administratif, médiation familiale, etc.). Or, cette demande de biens et de services personnalisés adressée aux CIQ et à leurs présidents est repérable dans les documents d’archives des années 1960-1980. Les présidents de CIQ revêtent déjà un rôle d’intermédiaires en transmettant aux élus ou au cabinet du maire des requêtes émanant surtout des membres du comité. Dans les archives du CIQ République-Colbert, on trouve un certain nombre de demandes d’interventions de ce type auprès de la mairie ou de tel ou tel élu. Ainsi, en 1974, monsieur V., commerçant de la rue de la République et vice-président du CIQ, écrit au président pour lui demander d’intervenir en sa faveur :« J’ai l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance, votre avis favorable auprès de M. Defferre, afin que je puisse dans 2 ou 3 ans me loger pas très loin de mon magasin, qui existe, comme vous le savez, depuis plus de 33 ans […]. Je connais, Monsieur le président, votre dynamisme, mais je connais aussi, Monsieur le président, votre humanisme, et je sais depuis de longues années déjà, que l’on ne s’adresse jamais à vous sans avoir une réponse satisfaisante […]. »Le président s’adresse ensuite à Gaston Defferre en lui transférant la requête :« Monsieur le Député-Maire et Cher Président, Je fais appel à votre bienveillante attention comme de coutume en faveur de monsieur V., vice-président du comité d’intérêt de quartier République-Colbert. Depuis 1947 où j’ai recommandé monsieur V. au parti, il a toujours prouvé sa fidélité. Je serais heureux, en récompense du dévouement au sein du parti, du comité d’intérêt de quartier et de membre de bienfaiteur de nos œuvres sociales, que satisfaction lui soit donnée. Avec mes remerciements anticipés […]. »Le contenu de ces courriers le montre clairement : de telles interventions sont habituelles, et une relation s’est établie sur la durée entre le président et le vice-président du CIQ d’une part, entre ces derniers et le parti socialiste d’autre part. Le président apparaît directement lié au PS, auquel il a lui-même depuis longtemps fait inscrire le commerçant qu’il recommande. C’est en échange d’un rapport de fidélité dont lui-même est le témoin et le garant qu’il demande à Gaston Defferre que satisfaction lui soit donnée. [...]À la fin des années 1990, les choses ne paraissent pas vraiment différentes, du moins pour les CIQ de centre-ville objets de nos enquêtes. Pour une recherche d’emploi dans le secteur public ou privé, le président du CIQ Panier nous dit avoir écrit plusieurs lettres de recommandation aux établissements ou aux sociétés compétents, ou avoir appelé directement les services concernés. Même s’il admet n’avoir obtenu que rarement satisfaction pour un emploi à la mairie, il dit arriver à exaucer quelques familles et quelques jeunes du quartier, notamment grâce à ses relations personnelles. Confronté à de telles demandes, un président de CIQ doit donc s’efforcer d’être efficace , même dans des domaines éloignés de ses compétences, ou dans lesquels il ne peut obtenir de résultats tangibles.Par l’affichage de ses démarches, de sa disponibilité et de sa compétence supposée, il cherche auprès des adhérents et des habitants du quartier à se créer une "clientèle" de gens fidèles, basée sur l’échange réciproque de services et sur une reconnaissance au moins symbolique et affective. Le réseau de relations effectivement mis en place avec les autres membres de CIQ et avec une partie de la population du quartier est une des ressources que les présidents des CIQ utilisent pour consolider leur notabilité.Dans ce processus, la pratique de la recommandation est utile à plus d’un titre. Le président qui accepte de recommander les habitants du quartier leur montre concrètement qu’il s’occupe de leurs problèmes, les reconnaît et cherche à y répondre. Mais ce faisant, il signifie également aux élus qu’il possède un capital relationnel dans le territoire en question, où il est régulièrement sollicité en tant qu’interlocuteur privilégié. C’est une des raisons pour lesquelles les présidents de CIQ font souvent remonter aux élus la demande sociale, même s’ils savent pertinemment que, la plupart du temps, elle ne sera pas prise en compte. Toutefois, ce rôle et cette activité d’intermédiation, éléments fondateurs du processus de légitimation notabiliaire des présidents de CIQ, ne sont pas acquis indéfiniment. Ils se travaillent et s’entretiennent constamment dans l’espace interstitiel entre mairie et populations du quartier s’adressant au CIQ.

Embauches à la mairie : priorité aux quartiers Sud

La lecture des bilans sociaux d’une mairie concernant les effectifs municipaux, leur rémunération, leur formation, etc. n’est certes pas en soi l’activité la plus passionnante pour le chercheur. Néanmoins, on y repère une donnée en apparence négligeable qui fournit des indications intéressantes sur les positions sociales et les dynamiques de mobilité sociale des salariés municipaux de Marseille. Il s’agit des indications concernant le lieu de résidence des agents municipaux, dans les années comprises entre 1989 et 1999. La répartition par arrondissement des agents (en écrasante majorité de catégorie indiciaire C [les emplois pas ou peu qualifiiés, ndlr]) montre en effet, avec une continuité de 10 ans, que mis à part l’exception du 13e arrondissement, on trouve les plus forts pourcentages d’employés municipaux dans les quartiers du sud et de l’est de la ville, soit en moyenne les plus riches en revenus.Dans les 7e, 8e, 9e, 10e et 12e arrondissements, on a des pourcentages compris entre 6 % et 8 % d’agents municipaux, alors que dans les quartiers plus populaires comme le 2e, le 3e, le 14e et le 15e, les pourcentages d’agents résidents sont compris entre 4 % et 6 %, pour se situer entre 0 % et 2 % dans le 16e arrondissement. Les différences entre catégories indiciaires sont même assez peu prononcées, car on retrouve, parmi les quartiers concentrant le plus d’agents de catégorie C, pratiquement les mêmes arrondissements, alors qu’on aurait pu s’attendre à une répartition résidentielle des employés municipaux un peu plus concentrée dans les quartiers populaires du centre et du nord de la ville.Cette donnée n’est pas anodine. L’intégration sociale et politique des agents municipaux dans la ville par la redistribution clientélaire des ressources s’accomplit donc au travers de parcours d’ascension sociale vers des quartiers majoritairement composés de classes moyennes et moyennes supérieures. Disposant de ressources croissantes, la politique de la machine n’est pas une politique aveugle : elle fait des choix bien précis qui finissent par favoriser certains groupes sociaux (forcément au détriment d’autres).Ces choix reflètent tout d’abord la volonté de consolider un pouvoir proche de personnes travaillant pour le maire à différents titres (les membres de sa famille et ses amis, les camarades de parti et de la Résistance, les salariés du quotidien Le Provençal, etc.). Les employés de la mairie et leurs familles représentant le gros des troupes. Au-delà d’un vague favoritisme, les logiques de redistribution des ressources de la politique de la machine nous donnent le sens de la hiérarchisation des groupes sociaux dans la ville. La distribution prioritaire d’avantages aux employés municipaux et aux syndiqués de FO améliore leurs conditions de vie en leur permettant des parcours d’ascension sociale ; elle est aussi, du même coup, une manière de reconnaître et de consolider leur rôle prioritaire dans la cité.

L'exclusion des Maghrébins du logement social

Les populations maghrébines (ou gitanes) ne profitent quasiment pas des mécanismes de la régulation clientélaire : elles n’accèdent pas à des logements par le biais de la relation avec l’élu, qui seul pourrait leur ouvrir l’accès à des HLM d’une certaine qualité, mais plutôt par des procédures préfectorales imposées de relogement sur dossier. Quinze ou vingt ans plus tard, les travaux de Valérie Sala Pala sur les politiques de discrimination dans l’accès au logement social à Marseille et à Birmingham (terrains d’enquête effectués entre la fin des années 1990 et le début des années 2000) relèvent que, pour l’attribution d’un logement social, les stéréotypes ethniques jouent un rôle central, quand bien même d’autres modes de catégorisation, socio-économique en particulier (RMIste, chômeur, famille monoparentale, famille difficile) entrent en jeu et se combinent à eux.L’attribution est donc aussi une question de bonne gestion du risque et de maintien de l’attractivité du patrimoine. Selon les agents des bailleurs HLM cités par l’auteure, le bon client est donc le « Français de souche », le « parfait Français », le « salarié lambda très européanisé ». Les mauvais clients sont jugés au faciès, à l’accent ou à des indices comme le patronyme, la nationalité, le lieu de naissance, l’adresse, etc. Valérie Sala Pala raconte qu’à Marseille, une société anonyme HLM utilise un logiciel d’attribution enregistrant l’appartenance des candidats et des locataires à l’une des huit catégories ethniques suivantes : « France », « Europe », « Maghreb », « intermédiaire », « DOM-TOM », « Afrique », « Asie », « Divers » 113. Elle nous explique donc que l’émergence de la mixité sociale comme norme d’attribution en France ne traduit pas seulement la volonté de prendre en compte les souhaits du client, ni celle « […] d’écarter la menace d’une ghettoïsation des villes françaises, mais aussi, selon des raisons plus rarement avouées, la nécessité pour les organismes HLM de réduire le taux de vacance dans leur stock et d’assurer la paix sociale dans les quartiers, ou encore la volonté des élus locaux de limiter la visibilité de la présence “immigrée” sur le territoire communal ».Voici comment, à Marseille, les populations noires et maghrébines se trouvent presque totalement exclues des meilleurs logements sociaux et de ceux situés dans les quartiers du sud et de l’est de la ville. Écartées par les fonctionnaires de sociétés HLM par crainte du refus des populations établies, elles le sont également par les mécanismes de la régulation clientélaire qui les tient globalement en dehors des possibilités d’attribution dans les « bons groupes » de cités HLM.Écartée de l’accès aux logements sociaux de qualité, la plus grande part des populations maghrébines est ainsi marginalisée dans l’une des dimensions fondamentales (l’habitat) permettant les mobilités sociales. Elles sont aussi globalement éloignées des embauches clientélaires dans les collectivités locales qui favorisent les petites classes moyennes d’origine européenne très soudées autour du système municipal de FO et de son pouvoir de reproduction sociale et familiale. Il suffit ainsi d’enquêter même de manière très sommaire sur les travailleurs du service nettoiement de MPM (ou de la mairie avant les transferts de personnels) pour constater le faible nombre d’agents d’origine maghrébine ou noire-africaine comparativement aux personnels de ces mêmes services dans d’autres villes comme Paris ou Lyon.
Clientélismes urbains, de Cesare Mattina, est publié aux Presses de Sciences-po.

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