La SNCF oblige ses usagers des quartiers Nord à circuler en vase clos

Actualité
le 16 Jan 2018
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Depuis la mi-décembre, la SNCF a modifié les horaires de la ligne TER entre Aix et Marseille. Désormais la ligne n'est plus accessible directement pour les usagers de la Busserine, Sainte-Marthe ou de Saint-Joseph. Ils doivent attendre une navette qui ne passe qu'une fois par heure et pas toutes les heures...

Photo : J.V.

Photo : J.V.

« Ils voudraient accentuer la ghettoïsation, ils ne s’y prendraient pas autrement… » Mohamed Mourimoudou ne décolère pas. Enseignant en EPS au collège Elsa Triolet (15e) et habitant du centre-ville de Marseille, il est usager quotidien de la ligne TER Aix-Marseille et, en particulier, des haltes ferroviaires qui permettent aux habitants de Saint-Joseph, de Sainte-Marthe ou de Picon-Busserine de circuler rapidement. À la mi-décembre, comme les autres usagers de la ligne, il a découvert les nouveaux horaires. Sur la majeure partie des trains, les arrêts dans ces trois dernières haltes ferroviaires ont été tout simplement supprimés.

En lieu et place, une navette ferroviaire assure une liaison en heure de pointe entre Saint-Antoine et Saint-Charles, et vice-versa, en desservant les trois haltes. Un voyageur voulant se rendre à Aix devra donc prendre cette navette et rejoindre Saint-Antoine où il pourra prendre un train qui jusque-là passait à côté de chez lui. « Et cette navette passe seulement neuf fois par jour, explique-t-il. Le matin et l’après-midi, il y a 3 heures sans train. »

Pour aller de Picon-Busserine à Aix, il faut attendre la navette qui passe à 7 h 16, puis changer à Saint-Antoine pour un train qui arrive à destination à 8 h 11. Soit 55 minutes de trajet au total. Ou bien rebrousser chemin vers Saint-Charles pour attraper le TGV et changer à Aix-TGV…

La raison avancée de ce chamboulement réside dans les travaux sur la ligne, attendus depuis des lustres (voir ci-dessous). Ils ont démarré en gare d’Aix et vont se poursuivre durant 4 ans. Ça commence donc mal… Il y a un mois, une pétition a été lancée pour protester contre ces nouveaux horaires et ce dimanche, L’Obs a publié une tribune de deux enseignants sur ce même sujet.

4 ans et 180 millions de travaux

Programmés depuis longtemps, les travaux sur la ligne TER Aix-Marseille démarrent en 2018 pour 4 ans. Financés par l’État, la région et les autres collectivités, ils visent à améliorer la fluidité sur la ligne. La gare d’Aix sera modernisée, la ligne sera doublée entre Gardanne et Luynes, un passage à niveau supprimé, une halte ferroviaire créée à Plan-de-Campagne et les quais de gare de Simiane et Saint-Antoine rallongés. (voir le site du projet)

Pour aller au travail au collège Elsa Triolet, Mohamed Mourimoudou n’a pas trop de difficultés puisque l’arrêt à Saint-Antoine a été maintenu. En revanche, c’est l’enfer, le soir venu. « En plus d’être prof de sports, je suis entraîneur de foot à l’AS Busserine ». Il a donc besoin d’aller de Saint-Antoine à Picon, puis plus tard, de Picon à Saint-Charles pour rentrer chez lui. « Avant, c’était simple, si je ratais mon train parce qu’un parent d’élève voulait me voir, je prenais le suivant. Maintenant, je suis obligé de couper court et de courir. Si je le rate, le prochain est une heure après. » Il lui est arrivé de devoir prendre un bus depuis le lycée Nord pour arriver une heure plus tard à la Busserine. « Prendre le bus dans les quartiers Nord à ces heures là, c’est mission impossible », constate-t-il.

Ce qu’il vit depuis décembre, les jeunes sportifs du club le découvrent aussi. « Dans un club comme le nôtre, les jeunes viennent de toute la ville. Avoir une halte ferroviaire mettait la Busserine à cinq minutes de Saint-Charles. Avec ces nouveaux horaires, c’est comme si on était revenu dix ans en arrière, avant qu’ils ouvrent ces gares ».

Rater le train et les cours

« Nous faisons tout pour que nos élèves réussissent et intègrent un lycée parfois loin de son quartier, constate Alain, enseignant au collège Pythéas, à la Busserine. Mais un jeune qui habite le quartier va avoir beaucoup de mal à être à l’heure au lycée Saint-Charles ou à Victor-Hugo, sauf à partir à 7 heures du matin ». Lui-même utilise le train tous les jours en partant d’Aix. Il arrive à Saint-Antoine à 7 h 20 et doit patienter un quart d’heure pour attraper la navette. Elle le dépose à 7 h 45 à la Busserine où il doit courir pour arriver avant la sonnerie de 8 heures. « Mais c’est pour les habitants de ces quartiers que c’est le plus dur, reprend l’enseignant. La mobilité est un droit. C’est la première des choses, si on veut sortir ces quartiers de l’exclusion. Là, il faut le contraire et font tout pour maintenir les gens en vase-clos ».

Du côté de Médiance 13, l’association qui assure depuis 10 ans la médiation sur les trois haltes ferroviaires, on reconnaît que la colère des usagers monte depuis la rentrée. « Ils ont un sentiment de retour en arrière, explique Stéphanie de Pétris qui suit la médiation sur cette ligne. Pour nous aussi, c’est compliqué : nous sommes en première ligne. » Comble, les médiateurs se retrouvent parfois obligés d’emprunter le bus pour passer d’une halte à l’autre, faute de trains assez fréquents. La responsable attend donc le comité de ligne de ce mardi pour faire remonter les critiques parfois vertes des usagers.

Pour la SNCF il y a « un sujet »

À la SNCF, on reconnaît être conscient qu’il y a « un sujet ». « Nous n’avons pas attendu la tribune parue ce dimanche ou le retour des usagers pour nous en rendre compte et travailler sur ce sujet, souligne la direction de la communication de l’entreprise publique. Nous avons eu des alertes dès la mise en place des nouveaux horaires. La région nous a demandé de travailler spécifiquement sur ce sujet, ce que nous commençons à faire, notamment en étudiant dans quelle mesure nous pourrions rétablir certains trains avec des arrêts à toutes les gares. Pour l’heure, rien n’est arrêté ».

À en croire le communicant, la solution actuelle permet de conserver un même régime d’horaires toute l’année « en évitant de changer les horaires à chaque nouvelle phase de travaux ». Dans ce cadre, l’accent a été mis sur les trajets « pendulaires », créant ainsi un système à deux vitesses selon l’endroit où l’usager prend son train. « Mais il y a deux fois plus de voyageurs qui prennent le train de Saint-Antoine vers Marseille que d’une de ces trois haltes vers Aix-en-Provence. À Saint-Antoine, la fréquence des trains est la même en 2018 qu’en 2017 ». Mais ce n’est pas vrai pour les trois haltes, ce que la SNCF reconnaît.

Le nœud de Saint-Charles

Toute possibilité de faire évoluer le nouveau régime horaire se heurterait à plusieurs difficultés : en raison des travaux, la ligne est saturée « avec 100 % d’occupation ». D’autre part, le nœud ferroviaire de Saint-Charles où convergent tous les trains qui rallient cette gare est lui aussi saturé. « Toute modification d’un horaire de train sur une ligne à un effet sur 10 à 15 trains qui empruntent ce nœud », insiste le communicant. En revanche, il promet pour dans quatre ans une cadence de quatre trains par heure et deux fois plus d’usagers qu’aujourd’hui, où la ligne attire 7500 usagers au quotidien.

Des statistiques qui font rire jaune les militants du train de Noster Paca. « Ils voudraient détourner les gens du train qu’ils ne s’y prendraient pas autrement, explique son secrétaire général Stéphane Coppey. Nous sommes pour le train mais nous nous sommes opposés à ce projet de travaux. Les travaux prévus ne justifient pas les désagréments subis durant 4 ans. L’effet attendu ne peut être à la hauteur de ce qu’ils prétendent. » L’association se réserve le droit d’attaquer la déclaration d’utilité publique prise par le préfet fin novembre. Déjà la ville d’Aix a voté le dépôt d’un recours gracieux. Si la situation perdure, des usagers des quartiers Nord pourraient suivre cette voie.

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Commentaires

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  1. Dark Vador Dark Vador

    « SNCF : la région nous a demandé de travailler spécifiquement sur ce sujet, ce que nous commençons à faire »… ce que nous commençons à faire? ils ne pouvaient pas commencer à y réfléchir avant? Si les quartiers desservis étaient au sud, le problème aurait été vite réglé…

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  2. sokolovic sokolovic

    Merci pour cet article qui a le mérite de parler de cette nouvelle et énième mesure de « ghettoïsation » des quartiers Nord.
    Moi-même étant habitante de Ste Marthe et usagère du TER quotidiennement, je suis révoltée chaque jour de ses nouveaux horaires qui causent pas mal de soucis notamment pour le travail (obligé de partir plus tôt pour rentrer à une heure décente, pas évident d’expliquer ça à son chef).

    Cependant je trouve qu’il manque quelques données dans votre article. Vous n’incriminez pas du tout la Région PACA. Or, selon les différentes personnes que j’ai pu joindre pour en savoir plus « il s’agit d’une décision politique de la Région PACA, décidée depuis plus d’un an ». Il m’a également été expliqué que certains usagers aixois se plaignaient des arrêts dans les gares en question (Picon, Ste Marthe, St Joseph) car il y avait des problèmes d’insécurité, et que la Région avait donc décidé d’isoler encore plus ces quartiers.
    Ceci est purement et simplement un scandale et un désengagement total du service publique !
    Par ailleurs, nous n’avons jamais été autant contrôlé et il n’y a jamais eu autant de police ferroviaire que depuis qu’ils ont changé les horaires ! Ah oui, les quartiers Nord ont bien une attention particulière !

    A l’heure où les villes prônent plus de transports « doux », encore une fois les élus régionaux ont 10 ans de retard ….

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      J’ai moi-même été surpris de ne pas voir la région citée dans l’article. C’est elle l’autorité organisatrice des TER. Pourquoi est-elle totalement silencieuse dans cette affaire ?..

      Le contexte actuel est d’ailleurs particulier : il n’y a plus de contrat entre la SNCF et la région à la suite des désaccords fortement médiatisés par Estrosi. La région a donc prescrit unilatéralement à la SNCF les services ferroviaires à assurer.

      Au-delà des arguments techniques (travaux sur la voie, saturation de St-Charles), la SNCF ne peut pas décider toute seule de réduire la desserte de gares, a fortiori en zone urbaine. Soit elle a obtenu au minimum l’accord de la région, soit c’est cette dernière qui a pris l’initiative d’inscrire cette mesure dans ses prescriptions unilatérales.

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    • Benoît Gilles Benoît Gilles

      Bonjour
      c’est effectivement une erreur de ma part. J’ai bien entendu alerté la région et attendu sa réponse dans la journée d’hier. J’aurais dû le signaler dans l’article mais j’attends toujours une réponse aujourd’hui qui me permettra d’actualiser l’article. Par ailleurs, la SNCF mentionne le fait que la région lui a demandé de trouver une solution à ce problème de desserte.

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Merci, Benoît, de cette réponse. Vous saviez que vos lecteurs et lectrices sont exigeants. C’est pour ça qu’ils vous aiment et que vous les aimez… 😉

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  3. Manipulite Manipulite

    « En même temps » les liaisons directes entre Aix et Marseille (aller-retour) sont ridiculement faibles aux heures de pointe. J’ai souvent constaté qu’à ces heures là il y avait relativement peu de montées/descentes de passagers dans ces 3 haltes.
    Je vous passe sur les incivilités et les comportements agressifs de certains « jeunes » voyageurs.

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    • sokolovic sokolovic

      Je crois que nous ne vivons pas dans la même ville et que nous n’avons pas le même quotidien.
      En heure de pointe, les arrêt de Picon et Ste Marthe sont pleins. Nous sommes d’ailleurs plus souvent debout serrés car il n’y a plus de places assises.
      Quant aux actes d’incivilités, en le prenant quotidiennement, je ne les ai pas relevés.
      On ne doit pas prendre le même train…

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