Site Seveso : « un vrai risque » pour les gens du voyage de l’aire d’accueil de Marseille

Interview
le 3 Oct 2019
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À Rouen, quelques jours après l'incendie de l'usine Lubrizol, les regards se sont tournés vers les habitants de l'aire d'accueil des gens du voyage, voisins direct du lieu, où les familles n'ont pas pu évacuer. Willam Acker, juriste et signataire d'une tribune pour alerter sur leur situation, fait le parallèle avec l'aire d'accueil marseillaise, elle aussi située à proximité d'une installation industrielle à risques.

L'aire de Saint-Menet (11e) à proximité de l'usine Arkema, des rails SNCF et de l'autoroute. (Image LC)

L'aire de Saint-Menet (11e) à proximité de l'usine Arkema, des rails SNCF et de l'autoroute. (Image LC)

Jeudi dernier, au réveil, quand le Toulonnais William Acker a entendu parler de l’incendie dans l’usine rouennaise Lubrizol, il s’est immédiatement posé la question de la présence d’une aire d’accueil de gens du voyage à proximité. Pour ce juriste qui a grandi dans une famille de voyageurs, le raisonnement est automatique : site classé Seveso est égal à potentielle aire d’accueil. Et il n’avait pas tort. Avec l’aide de deux amis connaisseurs du sujet, il réussit à prendre contact avec les familles bloquées dans leurs caravanes sans pouvoir évacuer, à 500 mètres du foyer de l’incendie. Ils ont ainsi pu alerter les autorités et les médias sur leur situation, notamment grâce à son compte Twitter. Mercredi, ils ont co-signé, avec plusieurs associations, une tribune dans Libération pour dénoncer la situation de ces oubliés de la catastrophe, qui n’ont pas pu être évacués. Dans ce texte, les signataires évoquent plusieurs autre cas à travers la France, dont celui, assez comparable, de l’unique aire d’accueil marseillaise, elle aussi située à proximité immédiate d’un site Seveso.

À vos yeux, la situation de Rouen pourrait-elle avoir lieu de la même façon à l’aire des gens du voyage, située à Saint-Menet (11e) ?

Complètement. Elle se situe à proximité immédiate d’un site de seuil haut, l’usine Arkema. En cas d’accident industriel où il y aurait une explosion, l’aire serait immédiatement soufflée. Au-delà de cette éventualité, il y a un vrai risque d’incendie, et puis tout le reste. L’aire est aussi à proximité d’une déchetterie, d’une centrale électrique, d’une autoroute et maintenant d’un terrain de motocross. C’est donc beaucoup de poussières, de vapeurs, dont les habitants ne connaissent pas la teneur. Il y a la question des mesures de la qualité de l’air et de l’eau : d’après les habitants, il n’y en a pas sur l’aire (Et Arkema s’est récemment fait rappeler à l’ordre sur le sujet, ndlr). Les gens du voyage ont 15 ans d’espérance de vie en moins que les autres Français. Cela tient à beaucoup de paramètres, mais ceux-là comptent pour beaucoup.

À Rouen, les caravanes de l’aire n’ont pas été prises en compte, est-ce que l’aire de Saint-Menet risque d’être considérée de la même façon ? 

Dans le PPRT (le plan de prévention des risques technologiques) d’Arkema, l’aire n’est pas comptée comme une zone d’habitation, plutôt comme une zone de passage, alors que dans les faits, les gens y vivent sur le long terme, même s’ils doivent en sortir tous les trois mois, ils reviennent ensuite.

Le document en question, qui date de 2013, notait d’ailleurs que le bâtiment prévu sur l’aire en cas de confinement n’était pas de taille suffisante, et n’était pas accessible en permanence, cela a-t-il changé depuis ? 

La dernière fois que la chercheuse Lise Foisneau s’est penchée sur le sujet (Dans le cadre d’un article en anglais publié en 2017, ndlr), ce n’était pas le cas. Et d’après les gens sur place que j’ai rencontrés aujourd’hui (mercredi), il n’y a pas eu de travaux en ce sens récemment. On peut espérer que plus l’affaire de Lubrizol à Rouen prendra de l’ampleur, plus les autorités en charge des PPRT et PPRI (plan de prévention des risques inondation, ndlr) prendront leurs responsabilités. Mais souvent, on en parle un temps, et puis on oublie. Pour les habitations, les travaux de confinement, qui ne sont pas grand chose, sont pris en charge par l’État. Mais pas dans le cas des caravanes, qui ne sont pas considérées, comme des habitations, alors qu’elles font l’objet de taxes particulières par ailleurs.

Il y a quelques jours, la justice administrative a ordonné à la métropole de construire trois nouvelles aires d’accueil sur son territoire, car elle ne respecte pas, depuis de nombreuses années, les objectifs fixés par la loi. Pensez-vous qu’il est possible de faire en sorte qu’elles ne soient pas à leur tour situées dans des endroits dangereux ? 

Enfant, je voyageais. Je n’ai jamais vu d’aire qui soit propre et correcte. Les schémas départementaux sont normalement co-construits avec des associations de défense des gens du voyage. Je me demande dans quelle mesure leurs contributions sont prises en compte quand on voit à quel point les aires sont éloignées des besoins des voyageurs.

La question n’est pas du tout populaire dans la société, la plupart des gens pensent « c’est nous qui payons pour ces aires », mais ils ignorent qu’il y a un fond spécifique financé par les voyageurs, et que les gens du voyage sont obligés de vivre dans ces aires. C’est difficile de faire entendre ces combats, et de construire une mobilisation au vu de la diversité ethnique et de langues à l’intérieur de la catégorie artificielle des « gens du voyage », où la mémoire collective reste à construire. C’est une population avec un accès à l’éducation très compliqué, ceux qui se lancent dans ces combats n’ont pas toujours les armes pour faire des recours, écrire, utiliser les réseaux sociaux.

Vous dénoncez le rôle des politiques dans ce problème… Comment expliquez-vous que l’on retrouve les mêmes situations à Rouen et à Marseille ?

Depuis Rouen, on a des dizaines de gens qui nous contactent pour nous parler de la situation dans leurs aires, partout en France. Il y a un vrai travail de cartographie à faire. De tout ça, on peut retirer qu’il y a un vrai problème systématique, ce ne sont pas des cas isolés.

Les maires ont l’obligation de construire ces terrains. Soit ils refusent et paient des amendes, mais c’est de plus en plus compliqué aujourd’hui, soit ils choisissent un terrain loin, qui permet d’invisibiliser les gens du voyage. Et on ne les entendra pas se plaindre que l’aire est en mauvais état, loin des transports et des commerces, avec des gestionnaires privés qui parfois peuvent décider des horaires où les gens peuvent sortir. La question au fond, n’est pas celle du nombre d’aires, mais du fait qu’elles sont vécues comme des lieux d’internement. Tout est à revoir. Il faut des lieux qui permettent de s’insérer socialement.

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Commentaires

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  1. scatta scatta

    Je lis « ….En cas d’accident industriel où il y aurait une explosion, l’aire serait immédiatement soufflée… »
    Que dire du risque que la préfecture fait subir aux 195 personnes (dont des enfants le mercredi !!!) autorisées à fréquenter le site de motocross de Marseille Saint Menet. Ce site de motocross est situé sur la zone la plus à risque du PPRT ARKEMA, bien plus proche de l’usine que l’aire réservée aux gens du voyage.
    De plus, il n’y a pas non plus de bâtiment susceptible d’assurer le confinement de 195 personnes.
    A quoi sert un PPRT s’il n’est pas respecté?
    A quoi sert l’état s’il n’est pas capable de le faire respecter?
    Voir article de MARSACTU sur le sujet « le-terrain-de-motocross-de-saint-menet-obtient-son-homologation ».
    Heureusement il y a encore une certaine presse pour dénoncer de tels dérapages.
    Merci à Marsactu!

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