Ni potiche, ni novice, Sarah Soilihi espère percer à l’ombre de Mélenchon

Portrait
Lisa Castelly
8 juin 2017 4

Le visage de Sarah Soilihi est devenu en quelques semaines l'autre figure de proue de la France insoumise à Marseille. Symbole d'une jeunesse métissée qui réussit, la championne de kickboxing et doctorante en droit a entamé le bras de fer avec le Front national dans la 3e circonscription. Et cette "tête bien pleine" n'en est pas à son premier combat ... politique.

Sarah Soilihi à Frais Vallon. (LC)

« Parce qu’attention, Sarah, ce n’est pas une potiche ! », confiait récemment Jean-Luc Mélenchon à quelques journalistes au sujet de sa protégée candidate dans la 3e circonscription. Doctorante en droit, championne du monde de kick-boxing, investie dans les milieux associatifs, la jeune femme de 24 ans dont le portrait a déjà été tiré par des dizaines de médias, n’a en effet rien d’un pot de fleur sans cervelle ni conviction. « Je sais pourquoi il y a Sarah là, les battre de cette façon-là c’est encore mieux »martèle le chef de la France insoumise, qui met en avant la réussite sociale de cette métisse maroco-comorienne, quand on lui reproche de ne pas avoir mené lui-même le combat contre le Front national dans les quartiers Nord. Sarah Soilihi est à ses yeux « un concentré de ce qui se fait de mieux comme réussite au sein de notre jeunesse, à la fois sportive et intellectuelle », comme il l’a rappelé lors d’un débat sur France 3 ce mercredi soir. 

Pourtant, il y a un an, Sarah Soilihi était loin d’être l’égérie du mouvement des insoumis à Marseille, mais était déjà convaincue qu’elle serait candidate aux législatives, bon an mal an, dans cette partie de la ville qu’elle connaît bien. Elle aurait pu n’être qu’un nom de plus, parmi ceux qu’on identifie mal, sur les listes des candidats anonymes. Car malgré son jeune âge, cette hyperactive qui dit ne dormir que cinq heures par nuit pour mener de front tous ses engagements professionnels, sportifs, politiques et associatifs, n’en est pas à son premier scrutin en tant que candidate. Figure d’un mouvement nouveau, elle a tout de même derrière elle un petit bout de carrière politique. Plus que d’avoir découvert un jeune talent de la société civile, Jean-Luc Mélenchon a offert un tremplin à une ambitieuse militante.

De l’aile gauche du Parti socialiste…

Adhérente au Parti socialiste à partir ses 18 ans, Sarah Soihili, membre revendiquée de l’aile gauche est notamment présente sur les listes de Patrick Mennucci aux municipales de 2014. « Il devait y avoir une candidature de l’aile gauche à la primaire et ça ne s’est pas fait. Donc j’ai soutenu Caselli, car je pensais à l’époque qu’il ne faisait pas partie des petites magouilles ». Celui qui était alors président de la communauté urbaine représentait pourtant une des candidatures les plus centristes. Fair play et vraisemblablement conciliante, elle se range derrière le vainqueur et obtient sa place sur ses listes. En 2015, n’ayant pas pu obtenir l’investiture socialiste pour les départementales dans le 17e canton, attribuée à Christophe Masse, elle se présente en binôme sans étiquette aux côtés de Samir Mezghiche. En off, un militant socialiste glisse qu’une telle candidature aurait reçu, comme d’autres à l’époque, la bénédiction de Patrick Mennucci, « pour barrer la route aux guérinistes ou aux candidats que le parti avait associés avec eux… Histoire de leur piquer des voix ». Une candidature dissidente qui lui vaudra une exclusion du PS d’un an, dont six avec sursis, indique-t-on au sein de la fédération, une décision « particulièrement clémente », motivée « par sa jeunesse » et « sa volonté de rester dans le parti ».

Toujours en 2015, elle est l’une des porte-parole de Christophe Castaner pour les régionales. « Mais on ne me donnait pas la parole, c’était que sur le papier », lâche-t-elle, concédant au désormais secrétaire d’État d’être « une personne agréable » qui a tenté de la convaincre de rejoindre le mouvement d’Emmanuel Macron dès son lancement. Mais « pas la peine d’essayer avec moi », a tranché Sarah Soilihi, qui rappelle à qui le veut que pendant les quatre dernières années du mandat Hollande, elle a manifesté « contre la loi El Khomri, la déchéance de nationalité, etc. »

Et enfin, en décembre 2016, son nom apparaît dans le scrutin de la primaire pour déterminer le nom de celle qui succédera à Sylvie Andrieux chez les socialistes, dans cette même 3e circonscription. Sarah Soilihi jure aujourd’hui qu’elle n’avait candidaté à rien du tout. « C’est une histoire très drôle, ironise-t-elle, j’étais déjà dans les groupes d’appui de la France insoumise. Mes camarades de l’aile gauche m’ont poussée mais il était hors de question que j’y aille. On a envoyé une candidature en mon nom. Je pourrais les attaquer pour ça. Alors du jour au lendemain j’ai coupé les ponts. Toutes ces manœuvres, je n’en pouvais plus ». Des socialistes locaux, elle garde des souvenirs teintés de beaucoup d’amertume et pointe « les calculs partisans, les intérêts privés et les guerres d’égos ».

… aux rangs des Insoumis

D’elle les militants socialistes gardent aussi quelques souvenirs. Daniel Boeuf, membre du conseil fédéral, et dont elle dit qu’il est « son parrain en politique » et avec qui elle participait au mouvement interne au PS « Maintenant la gauche », souligne chez elle « une tête bien pleine » et « une sacrée volonté« . « Au moment du mouvement sur la loi travail, elle voulait rejoindre la France insoumise et c’est moi qui lui ai donné le numéro de Pignerol [conseiller de Mélenchon ndlr] qui est un ami. Après elle s’est débrouillé… », se souvient-il, déçu de son propre parti qu’il juge « incapable de donner leur chance à des jeunes issus des quartiers populaires ».

C’est en effet courant 2016 que Sarah Soilihi se rapproche de la France insoumise, au moment où le mouvement porté par Jean-Luc Mélenchon commence à se structurer. Et c’est en octobre qu’elle se souvient avoir rencontré la conseillère du tribun Sophia Chikirou, qui lui a rapidement proposé de participer à l’élaboration du programme sur les questions des quartiers et du sport – « le programme justice était déjà bouclé », précise la thésarde qui travaille actuellement sur la question de la contrefaçon et de la propriété intellectuelle. Rencontré par la suite, Jean-Luc Mélenchon fait d’elle une « oratrice nationale » de la France insoumise pour la campagne présidentielle. Le 9 avril, sur le Vieux-Port, il lui offre d’ouvrir son meeting, seule en scène devant plusieurs dizaines de milliers de personnes.

À Frais Vallon, « T’es comorienne, t’es trop belle en vrai ! »

Presque deux mois plus tard, c’est dans les rues de la 3e circonscription qu’on la retrouve, avec un entrain similaire. À Frais Vallon, la jeune femme semble en famille. Un immense sourire lui barre le visage à chaque personne croisée, elle hèle, taquine et embrasse à tours de bras. Un entraîneur de foot du quartier se souvient de l’enfant « joueuse et un peu maronneuse » qu’il avait eu un temps dans ses équipes. Une tante passe l’embrasser. Dans ce quartier avec une forte population d’origine comorienne, ses origines ne la desservent pas, à l’heure où les propos du président Macron reviennent dans toutes les discussions. « Ça fait plaisir de te voir, en vrai, t’es comorienne, t’es trop belle en vrai ! », lui lance dans un cri du coeur Albertine, une habitante. « Je ne suis pas communautariste pour un sou, se dédouane-t-elle, mais je ne renie pas non plus ce qui fait qu’aujourd’hui j’ai plusieurs cultures, ce qui fait que je suis ouverte ». En parcourant un bout de quartier avec Sarah Soilihi et son équipe, composée de jeunes militants du quartier et d’habitués du militantisme de gauche rencontrés dans les groupes d’appui, il semble que la candidate réveille des espoirs chez les passants, y compris chez ceux qui admettent ne pas voter. Et l’annonce de la visite de Jean-Luc Mélenchon dans le quartier ce jeudi est pour beaucoup la cerise sur le gâteau.

Mais les votes suivront-ils ? « Ah ! Mais on vote encore dimanche ? », s’étonne Albertine avant de lui demander un autographe. Tout l’enjeu de sa campagne est ici : si elle n’a guère le profil pour ramener à elle les électeurs convaincus par le FN de Stéphane Ravier, elle a tout intérêt à mobiliser les indécis et surtout les abstentionnistes. À Frais Vallon, tandis que Jean-Luc Mélenchon atteignait presque 39% des suffrages, 34% des électeurs ne se sont pas déplacés. Pour autant elle dit arriver à parler à tous les électeurs, au-delà de cette zone particulièrement favorable. « La colère qu’on se prend c’est trente années de politiques qui pèsent. Mais quand on leur dit qu’on mettra la souveraineté du peuple au cœur de nos actions, il se disent, que, peut-être … ». Et d’attaquer le sénateur et maire de secteur : « Ravier cumule, il est clientéliste comme les autres ».

En cours de tractage devant les écoles de Frais Vallon, avec l’un de ses tantes. (LC)

« Elle n’a pas grandi ici… »

Devant l’école de Frais Vallon, la candidate aborde chaque parent. Elle va même au devant d’un petit groupe qui marmonne sur son passage après  qu’elle ne s’est pas arrêtée pour les saluer, et ne les quitte qu’après avoir reçu de leur part des encouragements. Au carrefour des deux écoles, un homme, cependant, est prêt à critiquer sa candidature. Hamza Abassi était son suppléant en 2015 pour les départementales, et il couve l’agitation autour de Sarah Soilihi d’un œil attentif. « Il est avec Miron maintenant », prévient-elle« Avec l’homme, pas avec le parti », nuance-t-il en gardant les bras croisés. « Elle est motivée, elle est à fond, reconnaît-il, mais c’est dommage qu’elle soit avec Mélenchon, les insoumis ça lui va pas du tout ! ». Puis il glisse, à voix basse : « Et puis, elle n’a pas grandi ici ». Avant de tout de même préciser, paradoxalement, qu’elle est « comme [sa] soeur ».

Savoir si Sarah Soilihi est « vraiment » des quartiers Nord ou pas est une question qui commence à revenir régulièrement dans les arguments contre la candidate. Selon un ancien camarade socialiste par exemple, elle aurait surtout milité « dans le 4/5 ». « J’ai grandi ici !, s’indigne la jeune femme qui reconnaît ne plus y vivre aujourd’hui. C‘est ici que mes grands-parents vivent, mes tantes, mon parrain… Hamza dit ça alors qu’on vient de croiser mon entraîneur de foot et ma tante ! ». Elle attribue la mauvaise foi de son ancien camarade à son nouveau compagnonnage avec Richard Miron. « Ça arrive tout le temps, et c’est ce qui me dérange, les politiciens qui font des promesses. Les gens ne les soutiennent pas par conviction mais parce qu’ils doivent tenir leurs engagements pour obtenir ce qu’on leur a promis… Je ne peux pas leur en vouloir ».

Quant à son ancrage dans le quartier, Sarah Soilihi ne souhaite pas rentrer dans les détails de sa vie privée, elle explique en quelques mots qu’elle a grandi entre Frais Vallon et la Castellane, et qu’aujourd’hui, c’est toujours ici qu’elle a ses entraînements de boxe plusieurs fois par semaine et qu’elle rend visite à sa famille. C’est en tout cas ici qu’elle souhaite mener son combat politique, qu’elle oriente clairement contre le Front national. « On est les seuls à avoir fait campagne contre le FN dans l’entre-deux tours, quand les autres pensaient déjà aux législatives, rappelle-t-elle, je connais ces quartiers, ce n’est pas juste qu’ils soient représentés par ce parti ».

« Ambition », « opportunisme » : « je suis l’ennemie numéro 1 »

Dans cette campagne, d’une envergure nouvelle grâce au soutien appuyé de Jean-Luc Mélenchon, une chose a particulièrement frappée la jeune candidate. « Je ne pensais pas qu’on allait se focaliser sur ma candidature, je suis l’ennemie numéro 1, s’étonne-t-elle. Pour les affiches, par exemple, c’est très dur, il semble qu’il y a un pacte entre les autres candidats pour ne coller que sur mes affiches ». La jeune première, issue des quartiers et à la réussite certaine, tant dans ses études que dans le sport, peut inquiéter ses adversaires en arrivant à mobiliser les électeurs des quartiers populaires largement abstentionnistes.

“Elle a certainement beaucoup d’ambition, raille son adversaire Les Républicains Richard Miron, elle a été socialiste, aujourd’hui France insoumise”. Un cadre du parti socialiste commente, mi-grinçant mi-bienveillant : « Elle a fait un peu de tourisme électoral, un peu d’opportunisme. Mais peut-on lui en vouloir quand ses aînés ont fait plus que pareil ? ». Pour Sarah Soilihi, le mot « opportunisme » ne passe pas. « C’est gratuit, c’est petit, ils n’ont rien sur moi. Je suis sur le terrain, et pas euxtacle la championne de boxe qui ajoute, Christophe Castaner m’avait dit de venir chez Macron plutôt que chez Mélenchon qui pour lui allait faire 8%, et on me dit que je l’ai fait par opportunisme ? ».

« C’est une jeune femme qui a obtenu un beau titre sportif et qui, je m’en réjouis, a même pu s’entraîner dans un équipement de la mairie de secteur », ironise de son côté Stéphane Ravier, qui voit dans l’insoumise une adversaire plus facile à battre que sa rivale de La République en marche Alexandra Louis. Sa bonne volonté et sa force de travail viendront-elles à bout du sénateur-maire frontiste qui tente de gagner ce nouveau scrutin ? Si le vent insoumis que souhaite insuffler Jean-Luc Mélenchon dans les circonscriptions marseillaises ne lui réussit pas, Sarah Soilihi assure qu’elle n’aura rien à regretter. « Je sais quel était mon parcours avant, je sais que je serai là après »philosophe la jeune femme qui a déjà connu plusieurs vies.

(avec Benoît Gilles et Jean-Marie Leforestier)


4
commentaires

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  1. Patrick Patrick

    Lisa Castelly,il est faux de rapporter sans le vérifier auprès d moi que j’aurai aux départementales de 2015 favorisé la candidature de Mlle Sohili.Mon histoire politique devrait vous enseigner Madame que ma ligne de conduite est l’absolue loyauté,votre excellent article n’a pas besoin de ce genre d’ornement l’ambition de votre personnage central pourvoit à son intérêt..Bien à vous.Patrick Mennucci.

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  2. jean-bernard de Cérou jean-bernard de Cérou

    Quel parcours déjà riche et compliqué pour une si jeune candidate! l’article est intéressant car il montre le mélange de désorde des idées, d’ambitions et d’opportunisme qui tuent la gauche.
    Dans ce panorama malgré toutes les animosités plus ou moins viscérales de ses détracteurs, Patrick Ménucci qui n’est pas pourtant un perdreau de l’année affiche une ligne exigeante, fidèle à ses convictions et Marseille mérite de le conserver pour député d’opposition constructive à la vague Macron.
    Je croise les doigts pour que dégage Mélanchon qui se disqualifie du débat démocratique jour après jour par ses outrances populistes depuis sa crise de nerfs irresponsable et capricieuse du soir du premier tour
    Choukran

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    • leravidemilo leravidemilo

      Well. Une » opposition constructive » (à Macron…) de quoi ? Et tant qu’à faire, destructive de quoi (?) puisqu’on ne fait pas l’un sans l’autre.
      Ne vous sentez pas obligé de répondre; le bilan du quinquenat passé, dans lequel il s’est toujours bien calé dans la « majorité constructive » (et combien destructive), parle pour vous!
      Ce bilan répond également assez précisément à vos supputations sur « qui a tué la  » gauche » ».
      Et veuillez m’excuser pour cette critique plus ou moins viscérale, mais chacun porte ses neurones où il peut ( je vous rappelle que les coups sous la ceinture sont interdits).

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