Réplique de la grotte : la confortable rente d’Henri Cosquer

Enquête
le 19 Oct 2022
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Selon le calcul de Marsactu, pour chaque entrée payante à la réplique de la grotte Cosquer, le découvreur de la caverne ornée des Calanques touche 14 centimes d'euros. La manne lui a déjà rapporté 49 000 euros et est prévue pour durer vingt ans.

Photo : PID
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Cosquer ce héros… “Quelle audace d’aller remonter un boyau aveugle. Il fallait le courage et la technicité d’Henri Cosquer”, déclare Geneviève Rossillon, la directrice de Kléber-Rossillon, l’entreprise qui a conçu et gère la réplique de la grotte, baptisée Cosquer Méditerranée. Ce lundi 17 octobre, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur – propriétaire de la Villa Méditerranée au sein de laquelle la reproduction a été insérée – a invité plusieurs centaines de convives à célébrer la réussite de la nouvelle vocation touristique et culturelle du lieu.

Les discours se font une place dans la nuit, face au bâtiment futuriste, grâce à quelques projecteurs. “Merci d’avoir livré en temps et en heure ce joyau de l’humanité”, témoigne le président Renaud Muselier à Geneviève Rossillon. Le président de la région est le deuxième et dernier intervenant à la tribune. Henri Cosquer, l’inventeur – soit découvreur – de la grotte semi-immergée des Calanques qui est ornée d’art pariétal, se tient sur le côté dans la pénombre. “Bravo monsieur Cosquer”, lui adresse sobrement Renaud Muselier.

84 000 euros gagnés depuis le début du projet de réplique

Tous sont réunis pour célébrer les 350 0000 billets vendus depuis son inauguration le 4 juin dernier. Un succès qui bénéficie directement à Henri Cosquer. Pour chaque visiteur payant, il perçoit 14 centimes d’euros. Un rapide calcul permet donc de déterminer qu’en quatre mois d’exploitation, il a déjà perçu 49 000 euros.

Ce n’est pas pour l’argent, c’est pour rendre ces peintures visibles à tous.

Henri Cosquer

Le pactole tombe grâce à un contrat signé avec la région en 2017, alors rendu public par La Marseillaise. Repris par Kléber-Rossillon dans le cadre de la délégation de service public conclue par l’entreprise avec la région. À la signature, Henri Cosquer a touché 25 000 euros pour la cession de la marque “Grotte Cosquer”, qu’il avait opportunément déposée juste avant. Et l’intéressement sur la billetterie est prévue pour durer 20 ans. Si on extrapole la tendance du démarrage, le septuagénaire pourrait ainsi accumuler jusqu’à près de 3 millions d’euros.

L’ancien scaphandrier et plongeur est un homme discret qui a su faire valoir ses intérêts financiers tout au long de la saga de la reconstitution. “Lorsqu’il a déclaré sa découverte à la DRAC [direction régionale des affaires culturelles, antenne du ministère, ndlr] le 3 septembre 1991, il est venu avec son avocat”, se souvient un proche du dossier. Récemment, il a encore perçu 10 000 euros  supplémentaires pour avoir œuvré à la réalisation du Cro-magnon 2, reconstitution de son bateau, premier du nom, depuis lequel la découverte de l’ornement a pu être réalisée en 1991. Le petit chalutier breton en bois s’offre à la vue des visiteurs dans le bassin situé sous le porte-à-faux de la Villa Méditerranée. En tout, Henri Cosquer a donc déjà amassé 84 000 euros.

Le Cromagnon 2, réplique du bateau d’Henri Cosquer depuis lequel la découverte de la grotte a été découverte en 1991. Photo : PID

Ces rémunérations importantes paraissent justifiées aux yeux du directeur de Cosquer Méditerranée. La conception du bateau a nécessité “6 mois de travail”, précise Frédéric Prades, le directeur de Cosquer Méditerranée. Entre deux sollicitations durant la soirée de gala, il complète : “Il a traîné ses guêtres pendant 30 ans à la mairie, à la région, etc. C’est lui qui a convaincu les politiques de faire cette réplique”, argumente-t-il. “Il faut bien comprendre de quoi on parle. Ce bijou de l’humanité a 30 000 ans. Il fallait verrouiller tous les dispositifs. Le succès passe par les détails”, expose pour sa part Renaud Muselier. Le président de la région reconnait que l’ancien directeur du club de plongée de Cassis “a fait une très bonne affaire”, tout d’abord d’un point de vue honorifique : “Un truc à dimension mondiale porte son nom pour plusieurs générations.”

“Jurisprudence Chauvet”

Henri Cosquer, résume l’œuvre de sa vie comme un don au public. “Ce n’est pas pour l’argent, c’est pour rendre ces peintures visibles à tous”, affirme-t-il avant même d’être interrogé sur l’aspect financier. “Arrêtez avec le pognon. Le pognon, le pognon, la vie ce n’est pas ça. Essaye déjà d’arriver à faire un projet comme ça !”, s’emporte-t-il ensuite, avant de couper court pour trinquer avec des connaissances. “Pendant des décennies, il n’y a qu’Henri qui a eu le souci qu’un fac-similé soit réalisé”, ajoute une de ses amies cassidaines.

Aux côtés du président Muselier,  Kléber Rossillon, fondateur de la société éponyme, analyse les conditions du contrat à la lumière de l’imbroglio judiciaire qui s’est joué autour de la grotte Chauvet, découverte en 1994 par trois spéléologues. La réplique ouverte en 2015 de cette grotte ornée majeure du sud de l’Ardèche est également gérée par son groupe. Pendant 20 ans, les questions pécuniaires autour de la marque “Grotte Chauvet” ont agité les tribunaux entre les inventeurs, les propriétaires des terrains expropriés et le syndicat mixte chargé du chantier de la réplique. “Il y a une jurisprudence Chauvet. C’était un pataquès avec procès sur procès. L’État a compris qu’il fallait que ça ne se reproduise plus”, considère Kléber Rossillon.

Du côté de Marseille, l’État et la région se sont répartis leur tâches en 2017 alors que le projet était en train de se finaliser. Propriétaire de la grotte originelle, l’État met à disposition ses ressources iconographiques et scientifiques. Charge à la région de définir les conditions de la délégation de service public pour faire l’aménagement et exploiter la Villa Méditerranée.

“Henri Cosquer a déposé sa marque alors que le projet de réplique était déjà lancé. La loi ne prévoit pas qu’il y ait explicitement une rémunération mais je voulais qu’il soit dans le coup, l’embarquer dans le projet et qu’il n’y ait pas de polémique supplémentaire”, précise Pierre Fiastre, assistant à maîtrise d’ouvrage pour la région sur le projet et par ailleurs auteur d’un livre sur la mutation de la Villa Méditerranée. Il ajoute : “ça va lui faire une belle retraite, mais ça ne met pas en péril l’équilibre.” Autour de Cosquer Méditerranée tous les acteurs peuvent prospérer.

Les compagnons de découverte d’Henri Cosquer veulent compter dans l’histoire
Henri Cosquer n’était pas seul au moment de la découverte des peintures rupestres au cours de l’été 1991. Cendrine Cosquer, Yann Gogan, Pascale Oriol et Marc Van Espen se manifestent dans les médias depuis l’ouverture de la réplique afin d’être cités dans l’histoire donnée aux visiteurs. Après la découverte d’une main projetée, à la lueur d’une lampe, “nous y sommes tous retournés. Éparpillés dans la grotte on se criait, “là y a des chevaux, là y a un bison””, témoigne Pascale Oriol, alors monitrice au club de plongée cassidain. “On a tous un boulot. On n’a pas besoin d’argent”, ajoute-t-elle. Lundi soir, Geneviève Rossillon les a cités nommément dans son discours. “C’est déjà énorme, on ne s’y attendait pas du tout”, commente Pascale Oriol. La directrice de Kléber-Rossillon nous a assuré qu’ils avaient été invités et que Cendrine Cosquer, la nièce, était présente. Démenti des intéressés qui disent ne pas avoir été conviés et de Cendrine Cosquer, restée à la Martinique où elle réside. Sur place, la reconnaissance officielle de leur apport dans la découverte avance timidement, à l’image d’une photo de groupe sans légende accrochée depuis lundi dans la pièce qui reproduit le club de plongée.

Avec Jean-Marie Leforestier

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Commentaires

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  1. Patafanari Patafanari

    Chaque fois que vous dénigrer un de mes commentaires, je touche 49.000 euro.
    Merci MARSACTU.

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  2. Happy Happy

    Ça ne me semble pas du tout scandaleux. Il a réalisé un exploit, au péril de sa vie, pour découvrir un trésor de l’humanité. Si ça n’a pas de prix, ça vaut bien quelques dizaines ou centaines de milliers d’euros. Beaucoup ont des rentes immeritées bien plus lucratives, fondées sur des activités peu utiles voire néfastes pour la société.

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    • RML RML

      Ce qui est quand même scandaleux c’est que le gâteau ne se partage pas avec ses anciens collègues !

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  3. Kitty Kitty

    La réplique de cette grotte est une merveille! Quelle joie et émotion de voir et sentir ce que les hommes ont pu accomplir au plus profond de cette grotte. La montée des eaux est inéluctable et la vraie grotte Cosquer va disparaitre à jamais. Ce trésor de l’humanité, offert à la terre entière, n’a pas de prix. C’est très bien qu’Henri Cosquer en soit récompensé : quand on risque sa vie tant de fois, ce n’est que justice.
    Il y a tant d’autres “capitaines” (d’industrie et actionnaires) qui s’en mettent pleins les poches sur le dos et la sueur des petits, et qui continuent de détruire la planète en toute impunité…. On en parle?

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  4. Dark Vador Dark Vador

    Absolument d’accord. Trop de gens pour des motifs bien plus futiles se “gavent” (passez-moi l’expression) pour que je m’offusque des royalties consenties à M. Cosquer. En revanche, que ses compagnons de découverte soient maintenus dans l’ombre et qu’ils (apparemment) ne profitent guère des retombées financières devrait être considéré comme une injustice. Cela dit, c’est une superbe et bien belle visite/découverte qui attend les visiteurs.

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    • zaza zaza

      L’injustice c’est Monsieur Cosquer qui l’a rendue possible. Il s’est vite empressé de se désigner comme seul découvreur de la grotte et ça ce n’est pas joli joli. Lorsqu’il parle de don au public, ça fait tout de même un peu rigoler. Il devrait revoir la définition de ce mot.

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  5. Alceste. Alceste.

    Que Cosquer ne casque pas pour ses copains n’est pas très sympa cela est certain, après pour le reste il est tout à fait normal qu’il soit intéressé au projet.
    En revanche ce qui me fait marrer,ce sont les remarques sur le “gavage”des dirigeants d’entreprise et capitaines d’industries.Jamais une remarque ou un mot sur les bulots montés sur pattes qui tapent dans un ballon pour des millions d’euros et qui vendent des maillots de foot fabriqués dans des pays où les travailleurs sont allègrement exploités, ou ces soit disant acteurs ou chanteurs qui ramassent des sommes folles surtout quand certains sont soutien et solidaire des luttes.Mais là pas un mot.

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  6. TINO TINO

    le fric ou plutôt la cupidité venant gâcher une belle histoire. C’est un triste classique .

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  7. kukulkan kukulkan

    une question : ces royalties sont-ils transférables à ses héritiers quand il sera malheureusement éteint ? Il serait logique que la réponse soit négative ! Ne pourrait-il pas faire don de toutes les recettes à une association ?

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  8. Haçaira Haçaira

    Comparé à tous les avantages que percevaient les anciens présidents ou ministres, lesquels n’ont parfois pas fait grand chose, il me semble mesquin de reprocher ces quelques millier d’euros que ce découvreur perçoit. Par ailleurs je suis d’accord : ces avantages devraient cesser à son décès.

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  9. Zumbi Zumbi

    Il y a fort longtemps mon prof de français-latin-grec nous faisait méditer sur la notion de factitif en grammaire. Caesar pontem fecit, qu’on traduit par César fit un pont, signifie que César a décidé que l’on construirait ce pont, ou encore qu’il a conçu ou dirigé la construction de ce pont… L’Histoire réduite à une succession de Grands Hommes use et abuse de ce factitif. Apparemment Cosquer a dirigé la découverte de ladite grotte.
    Plus poétiquement, voici ce qu’en disait Brecht :

    QUESTIONS QUE SE POSE UN OUVRIER QUI LIT

    Qui a construit Thèbes aux sept portes ?

    Dans les livres on donne les noms des Rois.

    Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ?

    Babylone plusieurs fois détruite,

    Qui tant de fois l’a reconstruite ? Dans quelles maisons

    De Lima la dorée logèrent les ouvriers du bâtiment ?

    Quand la Muraille de Chine fut terminée,

    Où allèrent ce soir-là les maçons ? Rome la grande

    Est pleine d’arcs de triomphe. Qui les érigea ? De qui

    Les Césars ont-ils triomphé ? Byzance la tant chantée,

    N’avait-elle que des palais

    Pour les habitants ? Même en la légendaire Atlantide

    Hurlant dans cette nuit où la mer l’engloutit,

    Ceux qui se noyaient voulaient leurs esclaves.

    
Le jeune Alexandre conquit les Indes.

    Tout seul ?

    César vainquit les Gaulois.

    N’avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier ?

    Quand sa flotte fut coulée , Philippe d’Espagne

    Pleura . Personne d’autre ne pleurait ?

    Frédéric II gagna la Guerre de sept ans.

    Qui à part lui était gagnant ?

    A chaque page une victoire.

    Qui cuisinait les festins ?

    Tous les dix ans un grand homme.

    Les frais, qui les payait ?

    Autant de récits

    Autant de questions.

    Bertolt BRECHT (1935)

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    • Vice-versa Vice-versa

      Excellent !!! Merci

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    • julijo julijo

      très chouette de rappeler tout ça !! merci !!!
      brecht est goûteux
      (je me rappelais, moi, de “causatif”, et c’est la même chose)

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  10. celine benois celine benois

    Très belle réplique, je trouve que c est très bien que M.Cosquer soit rémunéré, dommage que les autres participants soient écartés et aussi qu un wagon accessible aux fauteuils roulants ne soit pas prévu !

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