Après quinze jours de grève à l’incinérateur, nos poubelles vont-elles déborder ?

Décryptage
Camille Rivieccio
22 Juin 2016 2

Des salariés de l'incinérateur de Fos-sur-Mer sont en grève contre la loi travail depuis deux semaines. Leur action bloque le fonctionnement normal du site. De là à laisser l'agglomération marseillaise se couvrir de déchets ? Résumé de la situation et des enjeux en quatre questions.

À la sortie de leur assemblée générale, lundi midi, les salariés de l’incinérateur de Fos-sur-Mer, en lutte contre la loi travail, n’ont pas perdu leur verve du premier jour. Bien décidés à rester sur place, certains installent une tente à l’ombre des pins avec vue imprenable sur leur entreprise, à l’arrêt depuis deux semaines. Entre deux claquements métalliques d’un tir de pétanque réussi, d’autres discutent de la loi portée par Myriam El Khomri, au milieu du champ d’herbes sèches qui entoure le centre de traitement des déchets.

Le mouvement, lancé par la CGT le 8 juin, a rapidement été relayé par le personnel d’exploitation, et doit durer au moins jusqu’à vendredi, date d’une nouvelle réunion. Pour le syndicat, 90% du personnel d’exploitation serait en grève, tandis que la direction table sur moins de la moitié des effectifs “terrain”, dont les rangs seraient selon elle gonflés par du personnel extérieur à l’usine. Quoi qu’il en soit, “pas un seul déchet n’est entré sur le site depuis mercredi [8 juin]“, indique Everé, la société exploitante. L’équipement est normalement le débouché exclusif des poubelles de 18 communes dont Marseille, et traite plus de 1 000 tonnes produites quotidiennement sur ce territoire.

Pour autant, deux semaines plus tard, aucun impact n’est visible à Marseille, contrairement à plusieurs épisodes marquants dont celui d’octobre 2010. Des agents de la collecte avaient longuement suivi le mouvement contre la réforme des retraites et des centres de transferts – par lesquels transitent les déchets – avaient été bloqués. Des montagnes de détritus parsemaient la ville et embaumaient les rues. Des habitants, excédés, avaient même mis le feu aux poubelles. Une situation qui avait poussé l’Etat à faire intervenir l’armée. Cette fois-ci, le problème est en aval, au niveau du traitement, ce qui modifie toute la chaîne du déchet. Explications point par point.

Où vont nos déchets ?

La métropole a dû trouver des alternatives à l’incinérateur habituellement alimenté par le rail et la route, des accès aujourd’hui bloqués par les grévistes à l’entrée du site. Les déchets sont acheminés par camions vers des sites d’enfouissement qu’elle souhaite garder secrets, par peur, nous dit-elle, qu’ils ne deviennent eux aussi inaccessibles.

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Quel coût pour la collectivité ?

La solution de repli a un coût : 50 000 euros par jour. À ce rythme, on atteindra 1 million d’euros d’ici la fin de la semaine. Une somme que le président du conseil de territoire – la section de la métropole qui regroupe les 18 communes utilisatrices de l’incinérateur – Guy Teissier menaçait mercredi, dans La Provence, de faire payer à la société Everé.

Le contrat qui lie l’intercommunalité et Everé, consulté par Marsactu, semble lui donner raison :

Tous les déchets pris en charge par le délégataire, qui auraient dû être traités et qui ne peuvent pas l’être par suite d’un arrêt total ou partiel (…) sont soit stockés (…), soit transportés dans un centre de traitement (aux frais du délégataire). Il continuera à être rémunéré pour l’accueil et le traitement des déchets (…). Toutefois, il sera soumis aux pénalités (…) pour non-traitement des déchets.

De son côté, l’entreprise s’accorde sur l’obligation contractuelle de recevoir les déchets, mais considère qu’elle a tout mis en œuvre pour y parvenir, comme le détaille sa version livrée par mail :

Les premières dégradations ont eu lieu le 8 juin, lors de l’arrivée des 400 manifestants. Elles ont consisté en la mise en place d’obstacles sur la voie ferrée en amont du site Everé et en la dégradation volontaire d’un aiguillage ; tout cela rendant l’accès par voie ferrée inutilisable. Avec la volonté de pouvoir reprendre dans les meilleurs délais la réception des déchets par trains, Everé a alors missionné une entreprise extérieure pour réaliser la remise en état de cette portion de voie ferrée en amont du site. Ainsi, tout ayant été remis en état, la métropole Aix-Marseille Provence a renvoyé un train de déchets le mercredi 15 juin. Or, plusieurs centaines de mètres avant le site Everé, ce train a été bloqué par des manifestants extérieurs à l’entreprise. Le train n’a pas eu d’autres choix que de faire demi-tour.

L’entreprise explique donc avoir déposé une requête devant le tribunal de grande instance d’Aix-en-Provence pour demander l’intervention des forces de l’ordre. Selon elle, cette démarche s’est soldée par une ordonnance favorable du juge, délivrée le 17 juin. Contactée, la préfecture, à qui il revient d’ordonner une éventuelle intervention, n’a pas répondu à nos demandes de précisions.

Un déblocage des accès règlerait-il le problème ?

Déjà, lundi 13 juin, Guy Teissier montrait les muscles en dénonçant des “exactions” des “actes de sabotages inacceptables” et en appelait “au préfet pour que le centre de traitement de Fos-sur-Mer soit libéré et retrouve un fonctionnement normal”. Mais devant l’incinérateur de Fos, un cégétiste confie que l’arrivée des CRS ne changerait rien. “Quand bien même les camions passeraient, personne ne serait en bout de chaîne pour les décharger.”

Ce scénario s’est déroulé au centre de tri du Jas de Rhodes suite à l’intervention des forces de l’ordre vendredi dernier. Devant l’impossibilité de constituer des équipes suffisantes, les camions arrivant à ce site des Pennes-Mirabeau n’ont pas pu être déchargés, faute de personnel.

Une réquisition de personnel est-elle possible ?

Du côté de la métropole, on renvoie la balle vers le préfet, à qui il revient “de savoir quelles actions peuvent être menées”Mais en réalité, elle formule clairement une demande de réquisition du personnel. “On ne peut pas laisser Marseille se joncher de déchets pendant l’Euro !” s’indigne-t-on au Pharo. Pourtant, le mot n’apparaît pas noir sur blanc dans le communiqué, comme si une vieille pratique superstitieuse déconseillait de le prononcer. Il faut dire que la mesure fait polémique et apparaît comme une entrave au droit de grève. “Ce n’est pas justifié ! Réquisitionner la police, les pompiers d’accord. Mais pour du tri de déchets…”, s’offusque Rudy Verdetti, délégué syndical CGT à Everé. Parmi les grévistes interrogés lundi sur le site, aucun n’y croit vraiment.

En pratique, les conditions de sa mise en œuvre relèvent, pour l’Etat, du parcours du combattant. Et pour cause, la loi, prudente, encadre strictement cette procédure. La crise doit porter une atteinte constatée ou prévisible “au bon ordre, à la salubrité, à la tranquillité et à la sécurité publique” et la réquisition ne peut intervenir qu’en ultime recours. Ces formules laissent une marge d’interprétation, mais un simple surcoût pour la collectivité ne semble pas constituer un motif suffisant.

Peut-être conscient des pré-requis d’une telle action, le président du conseil de territoire évoquait hier dans La Provence un risque à la fois de santé publique mais également d’incendie que présentaient deux trains de déchets, censés rejoindre l’incinérateur, bloqués depuis le 8 juin aux centres de transfert de la Capelette (10e) et des Aygalades (15e). On comprend difficilement pourquoi ces ordures fermentent à ciel ouvert. Selon le secrétaire général des Territoriaux Force ouvrière de Marseille, Patrick Rué, l’opération est complexe : pour décharger les trains, il faudrait ouvrir les bennes et laisser les détritus se déverser sur le sol avant de les attraper avec un engin de chantier. La métropole assure que le déchargement progressif devrait être fait très prochainement afin d’éviter tout risque de production de méthane pouvant se traduire par une explosion. Mais “dans le même temps, nous devons gérer les milliers de tonnes de déchets qui arrivent chaque jour”, fait remarquer l’institution.

Autre limite fréquemment posée par les juges : la réquisition doit être proportionnée et non générale. Le but de l’opération ne peut être de relancer l’activité à 100 % mais plutôt de permettre un fonctionnement partiel pour répondre aux besoins minimaux du service public touché. Le “rythme habituel de 415 000 tonnes de déchets reçues, traitées et valorisées annuellement” exigé par Guy Teissier ne peut donc être envisagé.

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