[Provence en toc] “Le risque n’est pas le mélange culturel mais l’uniformisation”

Interview
Benoît Gilles
8 Sep 2018 6

L'été en Provence est propice aux marchés touristiques où les savonnettes authentiques côtoient les cigales en plâtre. Marsactu enquête sur cette Provence en toc aux parfums de contrefaçon. Entretien conclusif avec Jacques Mouttet, chef de file du félibrige, qui fait la part des choses entre défense des traditions et récupération politique.

Jacques Mouttet, capoulié du Félibrige devant le buste de Mistral, à Aix.

Jacques Mouttet, capoulié du Félibrige devant le buste de Mistral, à Aix.

Le chemin a du sens : pour rejoindre Jacques Mouttet, capoulié du Félibrige, le visiteur emprunte d’abord le Camin d’Oc pour ensuite passer l’huis de Oustau de Provènço, au cœur du parc Jourdan, à Aix-en-Provence. Le mouvement créé par Frédéric Mistral y a ses bureaux comme d’autres tendances et associations de culture d’oc ou provençale. “Ici, on est œcuménique”, dit-il en souriant. Sur l’huis, une autre plaque annonce la couleur : “Service des affaires provençales”. Car le lieu a la particularité d’être à la fois un service municipal et un lieu d’accueil associatif. À l’intersection parfaite de notre interrogation : peut-on revendiquer ces traditions sans risquer de tomber dans la “Provence en toc” à laquelle nous avons consacré une série d’articles cet été ?

Le mouvement du félibrige s’emploie à perpétuer à la fois la langue d’oc mais aussi les traditions de la Provence d’antan aux attraits folklorisés : costumes, danses, fêtes et événements religieux, gastronomie, crèches… Entretien avec le patron des félibres, élus par ses pairs, sans veste, ni étoile à sept branches.

Comment peut-on faire vivre les traditions provençales sans tomber dans le conservatisme ?

C’est une question difficile. Je vais tenter d’y répondre en parlant de ce qui se passe à Noël en Provence. Les traditions actuelles doivent beaucoup à Frédéric Mistral qui a fait une relevé précis des traditions dites calendales qui se passaient avant et pendant les fêtes. Elles ont été réinventées grâce à cela et continuent d’avoir de la vigueur aujourd’hui. Ce n’est ni passéiste, ni dans l’air du temps. C’est une réponse culturelle à des appels commerciaux qui prennent prétexte des fêtes pour pousser à l’achat. D’un autre côté, dans ces traditions, il y a des éléments qui se sont ajoutés. Les fameux treize desserts, censés évoquer le Christ et les apôtres mis sur la table à la veille de Noël, n’étaient pas treize dans les écrits mistraliens, ni dans la tradition. Ce nombre est apparu dans les années 20. C’est le principe d’une tradition, de vivre, d’être réinventée, reprise et modifiée, c’est ce qui prouve qu’elle est vivante.

La crèche provençale donne lieu à des polémiques notamment depuis que des élus ont repris à leur compte cette tradition chrétienne pour en proposer dans des mairies, des hôtels de région ou de département, des édifices laïcs. Qu’en pensez-vous ?

La crèche est est avant tout une tradition familiale. On en trouvait dans les églises et les familles et c’est tout. Dans les mairies, c’est une démarche tout à fait récente. Il y a clairement une volonté politique de mettre en avant un symbole chrétien et provençal. Pour moi, c’est avant tout une tradition familiale et ça doit le rester.

C’est Mistral et après lui, le mouvement du félibrige qui recrée ces traditions provençales…

C’est le maître de la renaissance. Avant lui, il n’y avait pas du tout de conscience de préservation ni de la langue, ni de la culture. Son rôle premier est avant tout littéraire. Il s’inscrit dans une longue lignée de poètes et d’écrivains en langue d’oc. Avec le trésor du Félibrige, il constitue le premier dictionnaire avec près de 80 000 entrées. Depuis 2006, nous nous sommes attelés à y faire entrer des mots nouveaux. Grâce à un partenariat avec le CNRS de Nice, il sera doté d’un site internet où on pourra les entendre prononcés. Au-delà de la langue et de la littérature, Mistral s’est employé à faire renaître d’autres éléments de la culture comme la musique à travers le tambourin et le galoubet, les costumes, l’architecture, etc… C’est aussi à lui et au baron de Baroncelli que l’on doit les costumes et les jeux de gardians de Camargue.

En passant par Buffalo Bill et son spectacle de western… C’est une réinvention non ?

Tout de même, (il sourit) le gardian est un métier qui existait avant… C’est vrai qu’il y a une influence du western. Dans la renaissance d’une tradition, il y a toujours une réinvention. Et heureusement, je crois…

Le Félibrige et la langue d’Oc

Né en 1854, sous l’impulsion de Frédéric Mistral et d’autres poètes de langue occitane, le félibrige est le premier mouvement de revendication régionaliste au service d’une langue dont l’histoire et la littérature remontent jusqu’au Moyen-âge. Cette langue latine dite d’Oc est parlée dans une grande partie du midi de la France, en Espagne et en Italie. Elle connaît un grand nombre de variantes dialectales et plusieurs graphies. Les félibres continuent d’utiliser la graphie mistralienne inspiré de la phonétique française tandis que les autres branches de l’occitanie utilisent une graphie dite classique proche du portugais ou du catalan. Enfin, au sein de la mouvance occitane, la revendication culturelle s’accompagne de revendication plus politique, autonomiste, régionaliste ou anti-centraliste.

De plus en plus de villes accolent “en Provence” à leur nom. Quel est votre point de vue sur cette tendance ?

Aix est devenue en Provence à une époque [en 1932, ndlr] où il s’agissait de différencier les communes qui portaient le même nom. Plus récemment, c’est devenu une vraie mode. Ce qui est d’ailleurs amusant c’est que celle-ci s’est développée en même temps que la tendance visant à proposer la traduction en provençal à l’entrée des villes. Pour moi, cela relève du pléonasme. Pourquoi souligner qu’on est en Provence puisqu’on y est ? C’est la même chose pour les marchés provençaux. Pourquoi dire qu’ils le sont puisqu’ils y sont ? Comme si nous avions peur que la Provence perde son identité. Celle-ci serait tellement en danger qu’il faudrait la rappeler partout. Le risque, ce n’est pas le mélange, c’est l’uniformisation. Quand je voyage, j’aime découvrir les spécificités de l’endroit. Si on trouve partout les mêmes produits qu’ailleurs, on perd tout. Mais ce n’est pas une raison pour s’accrocher ainsi au superficiel. Ce n’est pas en s’affirmant “en Provence” qu’on transmet une histoire, une langue et une culture. Cela demande un travail de fond.

En arrivant à la tête de la région, l’azuréen Christian Estrosi a choisi une ancienne reine d’Arles comme conseillère culturelle. Y voyez-vous un message politique ?

Si c’est un message, il s’adresse avant tout aux Arlésiens car la renommée de la reine d’Arles ne dépasse guère les limites du pays d’Arles. Je ne crois pas qu’elle soit très connue à Nice ou dans le Haut-Var. Cela s’adresse à une petite minorité qui souhaite diviser la langue d’Oc en séparant la Provence du reste. Ces gens-là ont l’oreille des politiques qui croient qu’il existe un électorat derrière eux. Ils attaquent, ils insultent. C’est un peu folklorique. Ce n’est pas très constructif.

Mais à l’intérieur du mouvement du félibrige, il y a aussi des tendances politiques avec des félibres blancs, de droite voire royalistes, et des félibres rouges, républicains, socialistes…

Il n’y a pas de tendances chez les félibres. Nous ne débattons pas des positions politiques des uns et des autres. Une fois par an, nous nous rendons à Maillane pour honorer la mémoire de Frédéric Mistral. Il y a toujours un certain nombre d’entre nous qui, à l’heure de la messe, restent sur le banc devant. Nous l’appelons le banc des républicains. Mais, après la messe, nous nous retrouvons tous.

Vous mettez en avant la prééminence de la langue provençale. Mais n’est-elle pas une langue morte aujourd’hui ?

Il reste tout de même quelques locuteurs dans la large aire où la langue d’oc est parlée. Elle est aujourd’hui sous perfusion. Je pense qu’elle perdurera car il existe encore une belle littérature, dynamique des auteurs et des lecteurs encore nombreux. Mais elle restera comme une langue de culture et non plus de communication.

Cela est lié selon vous à l’absence de volonté française de ratifier la charte de protection des langues minoritaires instituée par l’Union européenne ?

Bien entendu. La France a signé une version minimale de cette charte en 1999 et refusé depuis de la ratifier [en 2015, ndlr]. Si elle le faisait, ce serait une garantie qu’il existe une volonté politique de faire perdurer ces langues. Ce refus prend pour appui le risque d’une atteinte à l’unité nationale, c’est ridicule.

En poussant la porte de l’oustau, j’ai noté que le lieu relevait de “la direction des affaires provençales” de la municipalité…

C’est une longue histoire. Elle date de 1986. Le maire d’Aix-en-Provence d’alors, Jean-Pierre de Peretti [UDF] m’avait désigné en tant qu’employé municipal pour être en charge de la promotion de la culture provençale auprès de lui. Il avait conscience je crois de l’intérêt de cultiver les différences face au risque d’une uniformisation culturelle. De 1986 à 1989, j’ai donc pris mes fonctions et nous avons notamment installé l’Oustau de Prouvènço dans cette ancienne bastide où jusque-là se trouvait la section jeunesse de la Méjanes. D’emblée, nous avons eu la volonté d’avoir une approche œcuménique où toutes les tendances de la culture occitane ou provençale se retrouvaient. Entre Nice et Bordeaux, c’était la première fois qu’un tel poste était créé. Il n’y en avait ni à Arles, ni au département, ni à la région. Avec le maire suivant, Jean-François Picheral [PS], je suis devenu chef d’un service de plusieurs personnes avec un élu un chef de cette délégation.

Cela fait-il une différence ?

Oui car un élu défend votre service devant le maire notamment en ce qui concerne les moyens financiers. Par la suite, le service a été fondu dans la direction de la culture et je crois qu’il n’y a plus de ligne budgétaire spécifique.

Quelles étaient vos missions ?

Des choses peut-être anecdotiques. Essayer de proposer un enseignement dans les écoles communales, ce qui est loin d’être le plus simple. Étudier et instruire les demandes de subventions des associations. Nous avons installé des plaques bilingues dans les rues du centre-ville d’Aix. Nous avons également mis en place un certain nombre de manifestations : le festival du tambourin, les cantejades qui réunissent tous les deux ans 4 à 500 minots des écoles pour des chants en provençal au parc Jourdan.

En redonnant leur nom provençal aux rue d’Aix, quel était votre objectif ? N’y a-t-il pas là une approche passéiste qui fait ressurgir l’ancien plan de rues sous le moderne ?

Je ne crois pas, non. L’idée était de mettre en valeur notre patrimoine commun. Nous avons eu un débat entre la traduction pure et simple des noms modernes ou la recherche des anciennes appellations. Dans le premier cas, cela revenait à mettre le mot carriere à la place de rue. Nous avons donc fait le choix de retrouver les noms anciens en nous appuyant sur plusieurs ouvrages, notamment La petite histoire et flore des rues d’Aix d’Émile Lèbre. Pour nous, il s’agissait de maintenir un rappel symbolique en faisant ressurgir les noms liés à des usages, des lieux-dits, des métiers. Ce n’est pas une vision passéiste mais se souvenir de ce qu’a été ce lieu au temps où on y parlait la langue d’Oc.

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